Souvenirs de mer

11 octobre 2005

L’ambiance à bord

Il y a quelques jours comme bien souvent, j’ai évoqué ici une ambiance de bons copains. Mais nul(le) ne sera très surpris(e) de lire ici maintenant que bien d’autres ambiances existent ou ont existé à bord.
- En d’autres termes, on n’a pas rigolé tous les jours ! Une question peut être posée :
- Un navire, c’est une bande de cons ou bien une bande de copains ? Les deux parfois.

(corrigé le 24 Août 2007 et le 5 Sept. 2009)
- Voici par exemple, comment cela se passait à bord du vraquier de 49 000 TPL "Pierre LD" de Louis Dreyfus Cie.

La série "Tramp" en BD a été on ne peut plus précise sur le sujet !

Si un jour on joue certaines scènes qui se sont déroulées à bord du Pierre LD dans un club-théâtre, on ne prendra pas cela au sérieux. Pourtant c’est arrivé ainsi.
- "ça craint..." ai-je souvent pensé durant cet embarquement.

Vous le constaterez aussi, autant la Royale prend beaucoup de soin à veiller à la bonne entente à bord de ses sous-marins, (un article du http://www.corlobe.tk/ paru en 2005 en témoigne une fois de plus) autant "dans le civil", on s’en tape fort et joyeusement le coquillard sur le sol des bureaux et sur la moquette car ça fait moins mal...
- Il y a eu là de quoi se le frapper assez fort.

Il me faut d’abord préciser ici les géniales circonstances de cet embarquement et de notre arrivée à bord. Mr Hégy, homme de l’art en charge des "navigants" dans les bureaux de la Cie de Navigation Denis Frères, me "prêta" chez Dreyfus en fonction des très anciennes relations entres les deux compagnies (Historique du groupe SAGA). D’autre part à cette époque pénible, il arrivait régulièrement que la CNDF perde un navire à gérer et elle n’avait plus que le bel Etienne Denis.

C’est dire qu’elle se transformait peu à peu en une Sté de Services en "ship-management".
- Je m’inquiétais en arrivant au siège de LDC parce que je savais que j’aurai la charge du service restaurant et n’avais encore jamais eu cette charge. Cela dit l’homme qui m’a reçu dans le bel immeuble bleu de la Cie Dreyfus situé au bout de l’avenue de la Grande Armée à Paris fit tout pour me rassurer :
- "Vous verrez, il ne s’agit que de papiers à faire, c’est très simple..." Je doutais un peu mais en trop bon marin, je l’ai écouté.

Il me faut d’abord préciser qu’à cette époque et de très longue date, dans l’organisation du travail en vigueur chez LDC l’Officier Radio-Electronicien était aussi le Responsable des vivres, de la cuisine et pour tout dire, du service hôtelier complet à bord... Ceci étant tout simplement parce que dans le cadre des réductions de l’effectif des navires de commerce depuis la fin des années soixante, le poste de Commissaire de bord avait disparu. Par contre bien sûr, le travail à faire à bord existe toujours !

C’est comme le pain ! Les boulangers sont "débarqués" mais le pain est toujours là, embarqué congelé.
- Cet embarquement m’a appris que le travail du Commissaire disparu chez Dreyfus n’était pas lui, embarqué congelé au début du voyage...

Un beau matin très tôt nous sommes allés au rendez-vous au siège de LDC. On nous a mis tous les 15 dans un minibus qui nous a conduit dans l’avion de Roissy CDG vers Amsterdam Schippol pour y prendre un 747 de la KLM vers Atlanta, où nous fûmes déposés dans un "Motel" et d’où le lendemain nous sommes partis avec trois taxis "4x4" de l’agence, lesquels nous ont conduits à directement Muray-head City. C’était un patelin incroyable comme dans un film, où le Pierre LD se trouvait dans un bassin loin de tout, accosté "dans le désert" en ce lieu comparable au quai de l’oubli du paquebot France désarmé en 1979. Il n’était pas même possible de poser la coupée sur ce "quai de l’oubli".
- Mais à Muray on n’oublie pas un navire vraquier, car il est là pour bosser !

Nous sommes donc montés à bord par l’échelle de pilote vers 13h00 locales en grimpant le long du flanc du navire sur une belle hauteur avec valise(s) en main, un exercice très amusant et plein de suspens car un peu sportif de surcroît. Le Pierre était lège depuis peu, donc beaucoup plus haut sur l’eau.
- Mais à Muray on n’oublie pas un navire vraquier, car il est là pour bosser !

A 15h00 pilote à bord et débarquants déposés dans les taxis, nous avons appareillé à la vitesse "Grand-V" vers Morehead puis Savannah le surlendemain, où nous avons vécu ce qui s’appelle "passer la suite" :
- A vitesse "Grand-V" aussi !

Le Pierre LD de 1980, c’est arrivé à son bord.

A Savannah la commande de vivres organisée au préalable par mon prédécesseur est arrivée très en retard, nous ignorons encore aujourd’hui pourquoi. Je l’ai su longtemps après et vous le confirme, mon collègue avait tout fort bien fait et que les conneries qui nous sont arrivées ensuite n’étaient pas de sa faute.

Nous avons d’abord dû retarder l’appareillage à cause de ce shipchandler pirate, c’est dire qu’il fallut se remuer le cul pour embarquer nos vivres... Les agences maritimes et les clients "chargeurs" ont horreur de ça.
- C’est à partir de là que tout a commencé à "se cuisiner" tout seul, si j’ose dire...

Un officier "dreyfusard" expérimenté me l’a dit par la suite :
- "Tu ne pouvais absolument rien à tout ça ! Quand un truc comme ça arrive, même un ancien se fait baiser..."

Pour rendre les choses beaucoup plus croustillantes, les dockers locaux nous ont refusé l’autorisation d’utiliser notre grue du bord, l’une des petites situées derrière le château pourtant spécialement conçues pour ça. Qui a dit (chose souvent lue) que les dockers Américains sont plus sérieux que les terribles Dockers Français de la CGT ? C’est rien de moins que grâce à eux et leurs grèves à répétition que j’ai eu la chance de pouvoir visiter correctement presque tout New-York.

D’autre part elle ne leur plaisait pas cette grue. C’est donc à la main carton par carton que nous avons dû... Les matelots, mon staff et moi-même avons groumé un peu ! Surtout juste après ce long voyage en avion...
- Le fait demeure qu’on nous a refilé des tas de trucs "à la date limite de vente dépassée", entre autres farces de bon goût et sur lesquelles je préfère ne pas revenir.

Le Charles LD, sister-ship du Pierre. Sur les trois photos, voir les grands portiques.

Le cuisinier était un jeune Havrais sans grande expérience, qui pensait de surcroît pouvoir se reposer sur l’expérience de son Super Chef Radio-Commissaire, ce qui ne fit que rendre ma situation et la sienne beaucoup plus "intéressante".

C’est ainsi que nous avons embarqué dans des conditions pas très rigoureuses et dans l’urgence (il n’y a rien de pire) cinq tonnes et demie de vivres. Tout ça pour nous, les 22 pingouins du Pierre LD.
- En d’autres circonstances il aurait été possible de "rectifier le tir". Mais lorsque nous avons ainsi quitté Savannah sur la côte Est des USA pour se rendre à Davao (Ile de Mindanao) aux Philippines...

Elargissement du canal, les Panaméens ont répondu oui à 78% au référendum

Pour être plus clair, il faut 7 jours pour aller à Cristobal et y souter "un bon coup" du fuel lourd car "ici c’est moins cher", puis passer le Canal de Panama pour commencer. Ensuite il nous restait à traverser sans escale aucune l’océan Pacifique. En d’autres termes nous disposions donc d’une semaine plus 38 jours de mer à 16 nds pour réfléchir à tout ça et surtout, à manger ce qu’il y a à bord sans pourvoir aller faire quelques courses...

Par le Canal, on passe d’Atlantique au Pacifique, d’Ouest en Est...

Quand en partant aussi loin on n’a pas ce qu’il faut à bord, c’est au moins un peu ennuyeux n’est-ce pas ? En bref, je ne pouvais pas plus mal "tomber" et j’allais découvrir peu à peu que j’avais aussi de "bons petits camarades".

En tant que responsable du "rata-club" (selon l’expression utilisée par l’un de mes prédécesseurs sur ses documents), il était logique que j’en entende tôt ou tard parler à table, si tout ne "se passe pas comme cela se doit". Ce fut très malheureusement vite le cas. Il y avait de nombreuses raisons pour arriver à une très haute tension, j’y reviendrai plus loin.

C’est ainsi que peu à peu malgré les louables efforts du premier commandant pour amortir les chocs, l’ambiance a commencé à se tendre d’abord à la table des officiers. J’ai vite compris que seule la présences du Cdt et du Chef mécanicien m’évitait un dur procès en sorcellerie matin, midi et soir chaque jour.
- Jusqu’à ce que ces deux-là soient remplacés pour cause de congés....

Ambiance d’enfer à table... Extrait de "Tramp".

Il me fut facile hélas de découvrir après quelques jours de bord que j’étais à bord le Vrai Responsable du Service Hôtellerie, ceci étant jusqu’à être celui qui donnerait une note au cuisinier dans le rapport de voyage ! Moi qui me posait parfois des problèmes de métaphysique (ou de pataphysique) pour faire cuire un oeuf dans une poêle et qui risquait même de le coller au plafond à cette occasion, je devais juger le cuistot. Cette situation avait certes son côté plaisant, mais n’était pas très logique.
- "C’est une affaire de "pro" expérimentés ça..." a un jour écrit Daniel Jégou, Commissaire en retraite des beaux navires de Brittany Ferries, sur une liste de diffusion consacrée à la marine marchande. L’ennui était que fort mal justement, j’étais "pro" en toute autre chose moi...

Un Satcom Inmarsat A - En 1979 déjà...

Il existe d’autre part dans toutes les Marines Marchandes une tradition d’adversité entre l’équipage et les officiers. Je me suis en général fort bien "arrangé" durant ma carrière avec "les gens de l’équipage". J’ai donc d’abord par réflexe, pris systématiquement la défense de "mon staff" à bord du Pierre LD, même quand il avait tort ! Etait-ce une bonne idée ? Je n’en suis plus si certain. En tous cas il le fallait aussi mais ce ne fut pas toujours très judicieux.

Certaines attaques verbales de moins en moins voilées durant les repas furent généralement bien encaissées, puis cela se passa de plus en plus mal avec le temps. Ceci commença progressivement "à me plaire" car les semaines puis les mois passaient. D’autre part je n’ai pas pensé au début de la crise que l’ambiance à table était la même "en bas" c’est à dire, à la table des matelots et des ouvriers mécaniciens, chez l’équipage vis à vis du cuisinier...

Il se trouve qu’un navire de commerce, ce sont deux bateaux qui "cohabitent" et se connaissent parfois fort mal. C’est ainsi même si tout le monde est Français par exemple. Vous pouvez donc imaginer ce que cela peut être sous pavillon de complaisance.

Au bout de quelques semaines de bord, le Maître électricien est venu me voir au local radio en fin de soirée. Il était visible que ce n’était pas pour téléphoner chez lui en Bretagne. Ce gars ne m’était pas très sympathique car il avait la réputation d’être "anti-officier". Cependant je n’avais rien de particulier contre lui. D’autre part il s’était un jour montré fort surpris lorsqu’un jour, je lui ai prêté (spontanément) mon Metrix personnel à affichage numérique, c’était encore un objet rare à bord en 1985.

Il ne me faisait pas la gueule mais semblait un peu se méfier de moi. Nous sommes restés un moment face à face et silencieux puis je lui ai demandé :
- "C’est pour la cuisine n’est-ce pas ?..." Il me raconta alors toute l’ambiance "à l’équipage", à savoir que le cuistot risquait de plus en plus de se prendre un coup de couteau, ou même peut-être (et c’est encore plus inquiétant) de passer une nuit par dessus bord. Mille sabords...

Le 3 mâts Nantais Général de Sonis (1902)

- "Il faut se calmer, les cap-horniers mangeaient beaucoup plus mal et se plaignaient bien moins..." Tel fut mon premier commentaire.
- "Je sais et je pense comme vous M’sieur le Radio... Mais il va arriver quelque chose c’est sûr, si on ne fait rien... Moi, j’ai bien vu ce qui est arrivé à Savannah avec ce qu’on nous a livré et comment ça s’est passé, c’était inévitable et pas de votre faute."

Donc l’Electricien me demandait d’intervenir pour que le cuistot ne fasse pas les frais de la situation et surtout pour éviter de redoutables "accidents". Intervenir devenait nécessaire, mais quoi faire ?

Nous avons pris un double whisky et échangé toutes nos informations. Il fut rassuré car j’écoutais et lui ai avoué penser que j’aurais dû m’y intéresser plus tôt. Je lui ai dit n’avoir pas d’autorité directe sur l’équipage, donc peu de chance de réussir à remettre de l’ordre seul. D’autre part il faudrait y mettre le temps et les moyens hiérarchiques probablement :
- J’ai alors décidé de m’entretenir avec le nouveau commandant pour solliciter son intervention.

La discipline et l’ordre à bord vont naturellement de soi à bord d’un navire marchand. Dans le cas exceptionnel contraire il me semblait que c’était le job du Commandant de mettre les pieds dans le plat. J’ai donc promis cela à l’électricien qui sembla d’accord, mais il doutait cependant de pouvoir lui faire confiance, moi aussi. Notre réunion secrète se termina ainsi :
- "On en reparlera demain OK ?


Le lendemain je suis allé rencontrer dans son bureau le "Directeur de l’Expédition Maritime" entre "quatre yeux". Notre commandant m’écouta avec un regard vague en se grattant la barbe puis d’une voix douce il m’a dit :
- "Monsieur le Radio, nous sommes à bord d’un navire de commerce n’est-ce pas ?"
- "Absolument Commandant ! Je suis à bord depuis quatre mois et..." Il m’a interrompu :
- "Ici, c’est pas un club de psychothérapie de groupe ! Ici, c’est pas le Club Méditerranée !! Ici ceux qui sont pas jouasses et pas contents, je leur fous profond mon pieds au cul, et leur cul je le mets dans le prochain avion ! Puis ensuite, direction BZH Nom de Dieu !! Et alors ya plus d’problème !!! C’est Ok ????"

Il frappa du poing le bureau... Tabernacle !
- "Oui commandant ! J’étais certain de pouvoir compter sur vous ! Merci commandant..."

Merci au site consacré au sous-marin Bézéviers

On était fort loin des précautions prises par la Royale pour les relations humaines à bord de ses bateaux noirs.

Je suis sorti de chez lui en souriant, mais seulement satisfait de ne pas avoir prononcé ce que je pensais :
- "Connard ! Va te faire foutre par le Diable ! Toi et ton bateau de cons..."

Il s’en est fallu de fort peu mais comme ça n’aurait rien arrangé, je me suis retenu. De retour chez moi, j’ai téléphoné à l’électricien. Il est venu puis nous avons pris un whisky. Lorsque j’ai raconté ça, il voyait que je commençais à perdre patience :
- "Je vais lui taper dessus ce con !"
- "On se calme ! Ya en plus à la machine des gars qui veulent balancer ce con de Quémérais à la baille en même temps que le Cook...." Il ajouta :
- "Et tant qu’à faire, ils sont capables de jeter le vieux avec." A ce point-là un de plus, un de moins....

J’ai failli avaler de travers en pensant soudain au livre si bien documenté de l’amiral John Barrow, consacré aux mutins de la Bounty. Cet Amiral Anglais fut membre de la commission d’enquête ouverte à l’époque pour cette affaire et il en expliqua tous les détails par la suite, même l’inavouable. C’est encore disponible en livre de poche en France et en Belgique.
- Je me doutais fort bien qu’il n’y avait pas que la cuisine qui posait problème, sans pour autant supposer que le chef mécanicien pourrait lui aussi "passer dans le journal"... D’autre part seul le premier pas compte en la matière, j’ai vu ça longtemps après en Yougoslavie.

Nous avons pris un second whisky, bien tassé celui-là, en imaginant le Pierre LD à son arrivée à Newcastle (Australie) :
- Plus de cuisinier, plus de chef mécanicien et cerise sur le gâteau, plus de commandant... Ca fait un peu désordre. Quelle jolie enquête de police ! Un bateau français de surcroît et à l’époque de l’affaire Greenpeace ! J’ai lentement prononcé quelque chose dans le genre :
- "Ca va pas la tête ? Ca ne me fera pas de la peine, ça c’est sûr ! Mais on passera tous à la casserole si... Il faudrait se calmer un peu."
- "C’est pour ça que je vous dis tout ça Radio."

On ne présente plus le whisky Jameson, avec modération...

A bord du Manhattan en Février 1982 nous avions failli faire naufrage dans l’Atlantique Nord et j’ai eu peur comme les autres. Mais à bord du Pierre LD ce soir-là, j’ai eu encore plus la frousse. Cette fois le mauvais temps n’était que dans la tête, mais pas vraiment plus gentil... Nous avons longuement tenu conseil avec un troisième puis un quatrième whisky.
- L’électricien et moi nous avons finalement décidé "d’exécuter" tout ce qui suit :

Nous avons reçu chez moi un par un (donc seul contre deux) tous ceux qui menaçaient le cuisinier et le chef mécanicien, pour en discuter longuement et mettre tout à plat, leur faire vider le sac, leur faire bien comprendre et admettre pourquoi on mangeait mal à bord, puis comprendre l’accueil possible en Australie s’il manquait du monde à bord à notre arrivée. Presque tout le monde fut reçu. Midi et soir le débat fut ouvert chaque jour dans la cabine du chef radio qui fut ainsi transformée en confessionnal secret. En quelques jours les esprits se sont peu à peu refroidis. Heureusement j’aime autant l’écrire car moi-même, je commençais à avoir des états d’âme dangereux :

Quelques jours plus tôt un "intéressant dialogue" entre le Chef mécanicien et moi m’avait encouragé à garder deux chandeliers de coupée au local radio et chez moi, mais surtout à ne pas me balader seul sans l’un d’eux la nuit au cas où... En effet surtout sans témoins, je n’aurais certainement pas attendu le moindre geste dangereux de sa part s’il était venu ou si on s’était rencontré. Le sachant plus fort et surtout plus violent que moi, j’avais décidé de frapper le premier si nécessaire.
Car je m’étais construit au cours des semaines une solide opinion sur cet individu et n’étais pas seul à bord à le haïr cordialement.

La Bounty, navire d’enfer réincarné en vedette de cinéma

Max Briand fut notre premier commandant lors de ce voyage mémorable. Il désamorçait généralement le moindre incident, étant toujours assisté par le Chef mécanicien qui débarqua en même temps que lui. Ces deux-là étaient deux gars placides, sociables et rationnels. Ce fut un plaisir de bosser avec des gens comme eux. Ils étaient aussi de St-Malo.

Mais la bombe toujours désamorcée grâce à eux était sans cesse réactivée avec leurs successeurs. Il y avait à bord plusieurs sujets de haine, en particulier au "service machine". Je considère encore aujourd’hui ce chef mécanicien comme un type odieux et dangereux.

L’Electricien avec qui j’ai ainsi "comploté" remplaçait en effet un petit jeune "fusible débutant" qui fut harcelé, insulté puis finalement débarqué sans façon. Le pauvre s’était en effet révélé "un peu léger" pour être à bord du Pierre LD, car il n’avait pas assez d’expérience, en particulier pour la conduite et l’entretien des deux grands portiques roulants. Ces deux outils de manutentions sont à la fois très performants et très délicats à l’usage. Surtout ils sont aussi dangereux pour les dockers et l’équipage de pont. Le Pierre LD n’était pas un navire très rigolo et le jeune sortait depuis peu de l’Ecole Maritime. Ce n’était pas vraiment la bonne place pour un débutant, surtout avec ce chef mécanicien qui aurait dû faire son boulot, c’est-à-dire aider ce petit jeune. Si au lieu de l’aider on l’emmerdait...

Le François LD, autre sister-ship du Pierre LD.

Le Chef l’a littéralement "massacré" dès son arrivée à bord jusqu’à le faire débarquer au plus tôt en usant de procédés (dont un dégoûtant appel téléphonique à la Cie) qui doivent ici se passer de tout autre commentaire pour rester poli et par discrétion, devoir de l’Officier Radio.
- Ce jeune électricien n’a probablement plus jamais remis les pieds à bord d’un navire. C’est comme cela qu’on encourage les jeunes à naviguer sans doute... Avec son successeur ce n’était plus la même chanson ! Le nouvel électricien "n’était pas du genre à se laisser emmerder par un officier" disait-il et c’était parfaitement exact. C’était une tête dure et il connaissait son affaire. Donc avec lui le chef se méfiait.

Tous les deux nous avons fort bien su nous arranger et nous apprécier mutuellement aussi, malgré les premières prises de contact un peu froides. Heureusement car sans lui ça explosait ! L’idée de recevoir chez moi seul face à deux, tous les gars un par un était de moi. Mais il fut le plus efficace de nous deux lors de ces étranges "réunions de travail".
- "Un cercle de psychothérapie de groupe" disait nôtre Commandant...

Je me demande encore aujourd’hui ce qui pouvait nous arriver si par malheur le Pierre LD avait dû se présenter avec des "manquants" (au moins cinq !) en Australie. C’était terrifiant. Tout peut arriver dans le huis-clos des bords. En tous cas parmi les choses certaines, je n’aurais certainement rien expliqué à la police et n’aurais probablement pas été le seul.
- Ce qui m’étonna aussi le plus reste le constat suivant :

La Cie Louis Dreyfus a-t-elle réellement réussi à éviter les catastrophes de ce genre à bord de ses navires ? J’ai eu l’impression que les soucis des bords, ils s’en lavaient les mains. Ou bien a-t-elle fort bien réussi à étouffer certaines affaires délicates ? Mystère de la mer, ou "devoir de réserve" peut-être...

Un petit tour dans les antennes, sans perdre la boule

De malheureuses dépressions nerveuses peuvent expliquer facilement le cas des "manquants" n’est-ce pas ? Cela dit, quatre disparus ou plus pour une traversée, "ça ferait désordre" ! Si c’est arrivé, on n’a pas dû faire beaucoup de pub. J’écris cela aussi parce que j’ai "eu vent" par la suite d’autres ambiances de bord au moins aussi tendues.

D’autre part j’ai eu l’impression qu’au siège de LDC Porte Maillot à Paris, on ne s’intéresse qu’à l’argent. Mais je suis peut-être trop sévère. Il faut être sérieux car il n’y avait pas que des pirates à bord ni dans l’immeuble LDC de la Porte Maillot. Il me semble cependant qu’on a parfois abusé de notre engagement de confidentialité. J’ai envisagé d’aller me plaindre au retour puis j’ai renoncé. Contre les puissances de l’argent et de l’indifférence...

- "C’est un non événement ce que tu me racontes ici camarade, m’a dit bien plus tard un syndicaliste consulté, tu as été bon. Sinon, vous seriez passés dans le journal." Tu parles d’une consolation !

Plusieurs fois depuis plus de 22 ans que c’est arrivé, j’ai eu l’opportunité de rencontrer des "dreyfusards". Ce terme très "mar-mar" désigne les gens qui naviguent de longue date chez Louis Dreyfus. Je leur ai raconté tout ça et tous ont fait le commentaire ci-après après avoir consulté la liste d’équipage :
- "Avec l’équipe qui se trouvait réunie par hasard pour ce voyage à ton bord, Untel, Untel, Truc et Machin, puis en plus avec le Cdt L. et le Chef Q... Il était impossible de ne pas avoir d’ennui. En fait vous avez eu beaucoup de chance !"

L’un d’eux ajouta aussi cette appréciation délicate :
- "Tous les cons de la Cie étaient réunis à ton bord, c’est affreux. T’as pas eu de chance."

"Tramp" Liberty ship en "OP" en rade sur la "COA"

C’était pas de chance en effet...
- "Pendant ce temps, nos épouses croient parfois qu’on passe du bon temps..." Disait le boulanger.
- "La croisière s’amuse" ! Thème classique...

Pour le pire comme pour le meilleur, on ne s’ennuyait pas à bord du Pierre LD en 1985. Nous manquions de cornichons à la cambuse, mais pas sur la crew-list au format IMO !
- Rassurez vous d’autre part, cela ne se passe pas souvent comme ça heureusement.

Bien navicalement - Thierry Bressol - OR1

Ce piaf là est moins dangereux que les goélands et les vautours
(au service des lobbies, qui nous ruinent depuis plus de 40 ans)

Les pages Dreyfus à bord de "Souvenirs" :
- L’ambiance à bord
- Les vrais pirates de la Bounty
- Internavis 2 et la folie
- Le blues à bord
- Rencontre de la Belgique en Australie
- Le Mauvais Genre aéronautique Marin 1 (la relève par avion chez Dreyfus)
- Le Mauvais Genre aéronautique Marin 2

- Site Historique Louis Dreyfus Cie (très documenté)
- Jean-Jacques Salein et Louis Dreyfus Cie

PS : Je préfère raconter des évènements plus "souriants". Ce fut cependant un beau voyage malgré cette ambiance très particulière, je dois conclure ainsi :
- Heureusement qu’on est allé en Nouvelle Zélande mille sabords !!

Le CLC Haddock va s’inscrire sur le rôle d’équipage à mon bord


- Le blues à bord
- Escales en Nouvelle Zélande 1 Auckland
- Escales en Nouvelle Zélande 2 Auckland
- Escales en Nouvelle Zélande 3 Bluff
- Escales en Nouvelle Zélande 4 De Bluff & Invercarghill à Timaru
- Escales en Nouvelle Zélande 5 Timaru
- Escales en Nouvelle Zélande 6 De Timaru à Christchurch
- Escales en Nouvelle Zélande 7 Détroit de Cook et Wellington
- Escales en Nouvelle Zélande 8 le 23 Août 2007 - Napier & Tauranga

- AGROGLYPHES l’insolite agricole total...
- Le 4 mâts "Ville de Mulhouse" à venir en fin Septembre 2007
- BD et Marine Marchande

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- Plan du site

A propos de l'auteur

Thierry BRESSOL

Officier radio-électronicien de 1ère classe de la marine marchande (1978/1991)
- Animateur de formation technique & Consultant Telecom GSM en SSII
- Rédacteur/correcteur
- Qui je suis ?


"Souvenirs-de-mer" et "Marine Inconnue" : http://souvenirs-de-mer.cloudns.org/