Souvenirs de mer

28 juin 2008

Gare aux gorilles !!

C’est arrivé sur la lagune d’Abidjan au début des années 60. Qui a dit que les conversations de comptoir de café, c’est médiocre ?
- Le récit suivant est le fruit d’une rencontre à Namur avec un ancien marin Belge. Pour le faire parler et prendre le temps de noter tout ça, j’ai fait couler beaucoup de bière...

Vaste sujet, les animaux à bord ! Et quand en plus ils y font la Loi...

(réparé le 30 Juin 2008 à 13h00)
- Ceci fut raconté en 2002 sur la liste de diffusion "marine marchande".

Cette mésaventure méritait sa diffusion, même si elle est peut-être plus ou moins bien reconstituée par mes soins. J’ai fait ce que j’ai pu.
- Henri Lemaire fut le plus connu des marins Namurois, en tant que Grand-mât de l’Association Internationale des Cap-horniers, les prestigieux derniers marins de la marine marchande à voile. Il nous a quittés maintenant hélas. Par contre celui qui m’a raconté ça est toujours là heureusement ! On peut réussir à lui tomber dessus mais ça ne nous rajeunit pas.

Moi aussi je fus consterné par ce qui est arrivé à Diane Fossey

Gare aux gorilles !
Le contexte :
- Les canulars de bord
- L’incendie du Pacha-club à Abidjan
- A la recherche de Dominique F. à Abidjan 1 à 7

Ceci n’est pas un canular, mais le résultat d’une conversation de comptoir de café avec un ancien marin. En racontant l’histoire d’un pilote du port de Bordeaux attaqué par un chimpanzé à cet ancien marin rencontré par hasard dans un café de Namur, j’ai pu apprendre qu’en la matière il pouvait s’en passer bien d’autres...

Plus ou moins régulièrement et de longue date, les navires de ligne Nord-Européens opérant vers la Côte Ouest d’Afrique ont transporté des animaux vivants. Par exemple, je repense aux chevaux qui furent régulièrement transportés par le M/S Saint Luc au début des années 80 de Bordeaux vers Abidjan, ou même au chat dont j’ai eu la garde à son bord entre Lagos et Pointe Noire. Un couple de techniciens Français du pétrole déménageait et ne voulait pas que leur chat prenne l’avion avec eux, compte tenu de conditions farfelues qui leur étaient imposées. Leurs affaires passant avec nous dans un conteneur SCADOA, (Service Commun Desservant l’Ouest Africain) il fut tout simplement suggéré à la compagnie de demander au bord si...

Abidjan, la perle de la Côte Occidentale d’Afrique disait-on au temps des colonies...

C’est ainsi que leur chat et le chien d’une autre personnalité furent les invités du SCADOA durant plus d’une semaine. Cette association d’armateurs travaillant sur la COA "en face" de la SNCDV (Delmas Vieljeux) à l’époque est hélas aujourd’hui "portée disparue".
- Pour chaque voyage "chevaux", on installait des conteneurs aménagés en box en ponté sur le panneau de la cale 5 à l’arrière devant le château, le tout restant disposé pour être très accessible. Évidemment deux employés du haras Bordelais prenaient place à bord comme passagers pour s’occuper des chevaux. A la fin de la seconde heureuse rotation leurs récits de voyages en mer (beau bateau, belles cabines, bonne bouffe etc...) ont su fort bien intéresser leur patron, naturellement !

Bordeaux - Bassens déchargement du bois de la COA

Le propriétaire du haras était de ce voyage qui débuta par le fameux incident du téléphone de quai. Il fut d’ailleurs fort satisfait de commencer la traversée par un aussi savoureux évènement. Puisqu’il fallait être deux pour s’occuper des chevaux, il emmenait aussi sa secrétaire et sous-directrice du haras pour le faire. D’autre part, il fut vite évident qu’elle était à bord également s’occuper d’autres choses que des chevaux. Mais c’est une toute autre histoire...
- Tout cela se passait fort bien pour tout le monde, car ces passagers étaient toujours des gens charmants. Donc quand le propriétaire embarqua une pouliche comme celle-ci, ce fut fort bien ressenti. C’est encore une autre histoire. Pour résumer, elle était très sérieuse pour s’occuper des chevaux.

Le Lusambo, sistership Belge du M/V Isabelle

Même si elle ne s’occupait pas que des chevaux à bord... Mais venons-en aux faits de gorilles car :

GARE AUX GORILLES !!

Il arrivait aussi que des animaux beaucoup plus délicats à transporter soient embarqués. Trop jeune si je n’ai pas vécu l’anecdote qui suit, je me sens obligé de raconter l’étonnant souvenir de quelqu’un d’autre, ne serait-ce que pour qu’il en reste quelque chose et qu’au moins on puisse en rire. C’est arrivé à bord d’un navire d’origine Belge sous pavillon de
complaisance, le M/S Isabelle au début des années 60 sur la Côte d’Afrique de l’Ouest :
- Pour le compte d’un zoo des passagers devaient accompagner ces quatre gorilles devant voyager dans de lourdes cages posées en ponté devant le château, probablement un peu comme on installait les conteneurs en box à chevaux à bord du Saint Luc.

Ce genre d’abris box pour un cheval ou deux existe aussi enconteneur de 20’

Rien de nouveau sous le Soleil, n’est-ce pas ? Les chevaux ne sont pas naturellement des passagers très turbulents. Seules les "personnes en charge" pouvaient l’être, mais c’est là seulement l’histoire du Saint Luc.

Autre navire de l’Epoque de l’Isabelle, le Patricia S

A bord de l’Isabelle les "personnes en charge" de ces gorilles se sont surtout fait remarquer par leur incompétence totale à s’occuper de ces beaux animaux qui provenaient de la région Africaine "des grands lacs". D’autre part la célèbre Américaine qui a vécu là-bas avec les gorilles nous certifiait que ceux-ci sont naturellement des animaux très doux. Je ne sais pas ce qu’il faut en penser.
- Ces animaux étaient cependant au moins à bon droit fort mécontents d’être embarqués et enfermés de la sorte, sans pouvoir comprendre ce qui devait leur arriver. Cela se conçoit bien pour moi, même avec ma modeste expertise en matière de gorilles.

L’Internavis 2 ici lors de son premier voyage, "en Seine" pour livrer une grue plus grosse que lui au Havre

Le transporteurs de colis lourds Français Internavis 2 est lui aussi revenu de Boma, Banana et Matadi au Zaïre en 1979 en se faisant remarquer. Mais cela fut heureusement sans devoir ramener de gorilles. On ne s’était déjà pas toujours bien démerdés avec ce que l’on portait. Alors avec des gorilles, je suppose que nous n’aurions pas fait mieux que l’Isabelle.

De retour du Congo-Zaïre, (n’étant pas journaliste, je ne dirai jamais "république démocratique du Congo"...) il était naturel de faire quelques autres escales sur la COA en remontant vers l’Europe. Le M/V Isabelle séjourna donc à Abidjan sur la lagune au parc à bois du Banco, où le navire resta une dizaine de jour "sur coffre" pour charger des billes de bois. C’est ainsi arrivé lors de la manoeuvre d’appareillage, alors que les trois cornichons en charge des gorilles effectuaient des travaux d’entretien sur les cages. Encore une idée géniale....
- Le pilote venait de monter à bord et l’ordre de départ fut lancé :
- "Commencez à dédoubler !"

Pour qui ne connaît pas la COA, il m’est nécessaire de préciser qu’Abidjan est située au bord d’une lagune proche de l’océan. C’était "la perle de l’Afrique de l’Ouest" disait-on au "bon temps" des colonies. Autrefois les cargos mouillaient la pioche au large, plus ou moins loin et dans la houle. Escaler à Abidjan, c’était autrefois accoster dans des conditions acrobatiques via des barges ou des canots pour rejoindre des "wharfs" en bois etc... Ce folklore d’époque a déjà été décrit fort bien par d’autres que moi. Trop jeune, j’ai surtout connu le canal de Vridi.

Abidjan, une vue d’ensemble s’impose

Avant ce fameux canal du Vridi, les cargos n’approchaient pas de la ville, car c’était quelque chose entre l’impossible et le dangereux. C’est au début des années 60 qu’il fut achevé. Le Vridi a rendu possible des escales plus classiques, à savoir que les navires purent enfin pénétrer dans la lagune pour aller à quai en ville, près de laquelle le port fut construit. C’est une autre histoire. Mais on y escale aussi en restant "sur coffres", c’est-à-dire tenu par l’avant et par l’arrière avec des aussières prises sur ces grosses bouées métalliques que l’on appelle justement des coffres. La situation à bord est alors très comparable à celle du mouillage à l’ancre, mais la bonne tenue sur place est plus sûre en général.
- Cela dit, pour la sortie comme pour l’entrée, la lagune d’Abidjan reste une opération délicate. Le courant y est puissant, et cela ne se fait qu’à certaines heures favorables (marées) pour les grands navires. C’est un coin assez redoutable où l’échouage est facile. La présence d’un pilote local (généralement un français) à la passerelle n’est jamais de trop en cet endroit, un peu comme pour le fameux Chaudron de Matadi.
- Voici donc comment s’est déroulé l’appareillage du M/V Isabelle.

Interphone de manoeuvre :
- Passerelle de l’avant, ancre à poste, dernière amarre larguée...
- Passerelle de l’arrière, dernière amarre larguée...
- En avant demi ! Cinq à gauche la barre... annonça le pilote.
- En avant demi ! Cinq à gauche la barre... répéta le Cdt.
- Exécution... Le téléphone sonne, le premier officier décroche. Normal...
- Quoi ? Comment ? Ah bon ? Nous sommes fort occupés !
C’est la manoeuvre, merci de rappeler plus tard, monsieur...
- Commandant, ce n’est rien. Un passager se plaint. Il a vu un gorille en liberté dans la coursive extérieure bâbord...

Ouf !! Pensa le commandant, qui craignait que ce fut la machine qui téléphonait pour annoncer un ennui.
Les gens disent vraiment n’importe quoi....
Ils sont en cage ces cons de gorilles... Note du traducteur :
- Etait-ce bien sûr ?

Les gorilles sont libres disait aussi Diane Fossey

Le pilote et le commandant étaient sur l’aileron de passerelle de bâbord, lorsqu’ils crurent un moment entendre plus bas, au niveau des embarcations les cris suivant :
- Aaaahh ! Au secours !! Noon !!

Une grosse porte en bois claqua. L’interphone de manoeuvre :
- Terminé pour l’arrière de passerelle....
- L’avant, paré à mouiller tribord !

L’interphone de manoeuvre :
- Aaaahh ! Un go... un gorille ! Passerelle de l’arrière !!! Nom de Dieu ! Faites quelque chose !! Nous fuyons ! Aaaahh ! Ils sont deux !! Vite ! Le servo-mo.... Oui ! Là !.... Crac ! Bang !!.... Plus rien....

Le commandant :
- Qu’est-ce qui se passe... Oh ! Ah les cons !?

Imperturbabble et concentré, le pilote :
- Zéro la barre !

Le timonier :
- Zéro la barre ! puis :
- La barre est à zéro...
Du stricte point de vue de la manoeuvre, tout allait fort bien et le navire se dirigeait dans la sérénité absolue vers le canal. Pourquoi s’inquiéter ?
Le téléphone sonne, le premier officier décroche. Normal...
- Quoi ??....
- Co... co... commandant... c’est la manoeuvre à l’arrière ! Ils sont tous enfermés dans le local du servo-moteur !
Des gorilles sont en train de frapper la porte, heureusement en acier.... Qu’est-ce qu’on fait ?
- Oui l’arrière de passerelle !! Une seconde, je vous rappelle...

Le visage du premier officier devait refléter toute la misère du monde. Il s’interrogeait :
- Combien sont-ils ? Merde !
Silence. Le téléphone sonne, le premier officier décroche. Normal...
- Quoi encore ?? La cuisine ! Ils sont enfermés dans la cambuse basse et disent qu’il y a des gorilles partout à bord !!
- Ca commence à bien faire leurs conneries, ces cons jouent avec mes pieds !...

Ce commentaire du commandant s’imposait, mais le pilote posa une question intéressante :
- Lorsque je suis monté à bord, ils étaient 4 dans des cages ! Vous êtes certains au moins, qu’ils ne vont pas venir jusqu’ici ?

Ne pas déranger...

Le maître du bord ordonna la fermeture immédiate des deux portes latérales de la passerelles, et les verrouilla lui-même !
Il ajouta :
- Prenons des précautions sérieuses...

En mettant l’interphone de manoeuvre en position "general public address", il ordonna à tout l’équipage de fermer toutes les portes extérieures du château "à poste" comme par très mauvais temps en mer et ordonna aux passagers de s’enfermer au plus vite dans leur cabine. Voila tout ! Le téléphone sonne, le premier officier décroche. Normal... C’était un nouvel appel de détresse :
- L’équipe de manoeuvre à l’avant étant elle aussi poursuivie par un ou des gorilles, s’était réfugiée sous le gaillard dans un atelier. Le bosco suppliait. Un jeune matelot était monté au plus haut du mât de signalisation à l’avant au lieu de suivre les autres ! Il faut faire quelque chose... Ah ! Quel abruti !

Le commandant commença à avoir peur. Comme pour se rassurer, il précisa :
- Ici les portes sont fermées, donc tout va bien !

C’est alors que la porte de l’accès arrière de la passerelle fut ouverte brutalement. C’était un gorille.

Comment l’imaginer devenir marin ?

En quelques dix minutes, le navire s’était retrouvé dans une situation comparable à celle du vaisseau spatial dans le film "Alien", son équipage n’étant plus maître à bord. Cette porte se referma avec force, à cause du groom. Il fallait donc se demander si la bête penserait à tirer le battant vers elle pour pouvoir l’ouvrir et repartir. Mais il n’en était pas question. Le gorille découvrit alors l’endroit le plus important du navire en observant tout cela avec un certain intérêt et
silencieusement. Une réflexion s’imposait sans doute à lui.

Lentement et avec application le pilote se glissa vers la porte latérale tribord, puis... Malédiction ! Tabernacle ! Mille sabords !

Le CLC Haddock va s’inscrire sur le rôle d’équipage à mon bord

Celle-ci était verrouillée, la clef étant dans la poche du commandant. Le pilote Français qui était un Marseillais plein d’humour, commença à dire tout haut sa pensée, à savoir que ce grand couillon de Georges Brassens se moquerait moins des relations des gorilles avec la magistrature, s’il était avec eux aujourd’hui à bord de l’Isabelle...
- Ah les cons !! Ah ! les salauds, ils s’échappent ! (pensa-t-il en constatant ce qui se passait de l’autre bord) Le commandant était en train d’ouvrir la porte de bâbord pour s’éclipser silencieusement, suivi de près par le premier timonier. Celui-ci avait en effet abandonné sa place à l’animal, qui posa ses deux mains poilues sur la roue à rayons en bois, comme pour imiter son prédécesseur.
Le premier officier et le second timonier étaient complètement tétanisés.
- Stop machine ! Ce timonier répéta l’ordre, puis l’exécuta avec le chadburn. Ding ! Ding !

L’officier mécanicien de quart "en bas" collationna immédiatement, puis le MP se fit silencieux. Ensuite, Isabelle avançait lentement sur son erre.
Le second timonier laissa très prudemment sa place au gorille qui s’approchait de lui. L’animal prit la manette en main et l’arracha, presque comme le capitaine Haddock dans l’inoubliable scène de l’album "coke en stock". Cela mit le curseur en position :
- Attention machine ! Ding ! Ding !
En bas, l’officier mécanicien fait naturellement ce qu’on lui demande... En sueur, le premier officier pris le téléphone.

Mais sous le coup de la panique, il oublia le numéro de la plate-forme de manœuvre et chercha longuement sur l’affiche près du téléphone. Alors, la sonnerie a retenti. L’animal eut une peur bleue, évidemment. Il commença donc à courir après le timonier en tournant autour du bloc de la barre. Prenant tout son courage, le premier officier décrocha. Il fallait arrêter cette sonnerie ! C’était la Machine :
- Oui ! Ici la passerelle j’écoute ! Je vous supplie de ne plus tenir compte du chadburn ! Surtout.... Ne nous rappelez pas, pour l’amour de Dieu !!
- "..."
- Oui ! Ya un problème ! Je vous rappellerai ! Ne bougez surtout pas d’en bas ! Et restez STOP nom de Dieu !!! Surtout, fermez et bouclez tous les accès et attendez-nous ! Nom de Dieu ! Il raccrocha en surveillant le gorille avec inquiétude.

Poste de commande du MP, le "moteur principal".

L’officier mécanicien de quart se demanda en rigolant si à la passerelle, ils avaient le feu ou les gorilles au cul, en faisant hurler de rire le chef mécanicien.
- Ce sont les cannibales peut-être... répondit-il.
On pouvait tout de même se demander ce qui se passait "en haut". Le chef décida donc de rappeler, très logiquement. Pas de réponse. Bizarre. Visiblement, l’appareillage est annulé. Je rappellerai un peu plus tard, pensa-t-il. Lorsque la seconde sonnerie du téléphone a retenti, l’animal fut au comble de sa peur, car il n’aimait pas du tout ce bruit.

Surtout, il décida de chopper le premier bipède qui serait à sa portée. Heureusement, le pilote eut le temps de se réfugier dans la chambre des cartes, puis rassemblant tout son courage pour garder la porte ouverte un instant juste assez pour cela, il laissa le second timonier entrer. Tant pis pour les autres ! Tous les deux commencèrent à monter une barricade devant la porte avec tout ce qui pouvait se déplacer, tandis que le gorille frappait furieusement dedans.
- Une panique folle régnait. Le vieux timonier pensa aux U-boot, vingt ans plus tôt...

Portrait d’un U-Boot type IX-B (Mike Rock)

Pendant ce temps, le commandant, son premier officier et l’autre timonier s’étaient sauvés par l’aileron de passerelle bâbord vers le pont des embarcations à pas de loups. Eux, ils avaient la clef. Le maître du bord venait d’avoir une idée plus géniale que celle de fermer à clef la porte des ailerons.
- Il décida de rejoindre le local radio pour alerter les autorités locales. Mais toutes les portes extérieures étaient verrouillées de l’intérieur, à sa demande d’ailleurs. Tout cela était terrible...

A cette époque les bords n’avaient pas ces merveilleux petits E/R portatifs UHF qui permettent maintenant de communiquer toujours et partout. Ils étaient donc à la merci d’une mauvaise rencontre, sans aucun secours possible. Soudain, ils entendirent quelques bruits sur l’arrière du grand canot bâbord. Misère...

Ils remontèrent, au risque de rencontrer le grand gorille de la passerelle. C’est ainsi que leur officier radio fut dérangé dans son travail. Celui-ci était en train de corriger les livres de navigation dans son local préféré. Le grand sabord était ouvert, c’est donc avec surprise qu’il vit pénétrer ses trois collègues par cette voie fort inhabituelle. Il n’avait ni bien entendu ni écouté l’annonce, cet allemand était en train d’écouter du Wagner diffusé par la Deutsche Welle... Pour lui, tout allait fort bien à bord, aussi tranquillement que pour les mécaniciens.
- Le tableau qu’on lui fit de la situation n’avait cependant plus rien de wagnérien. Le commandant s’empara du téléphone pour appeler la machine. Le chef se félicita joyeusement de n’avoir pas encore quitté les lieux, en imaginant les rencontres qu’il risquait en s’aventurant dans les coursives. L’officier radio verrouilla immédiatement les trois portes de son local. Puis il changea d’avis, laissant ouverte la porte donnant sur sa cabine. Il suffirait de fermer l’accès à la coursive de celle-ci. Il sentait bien qu’avoir quelque chose à boire ne serait pas de trop, en cas de siège....

Tant pis pour la chaleur ! Il souqua ferme tous les sabords, pendant que le premier officier essayait de convaincre le bosco de sortir de leur refuge, pour monter sur le gaillard et mouiller l’ancre aussi tôt que possible. En effet, le navire continuait à courir sur son erre sans aucun autre guide que le hasard. Quand on sait comment est la lagune d’Abidjan, on pense qu’il faut stopper immédiatement !

Ne pas déranger Mr Marcel Rugabo

Il était devenu évident qu’il serait impossible de se tirer de là avec les seuls moyens du bord. Un grand conseil de guerre (aux gorilles !) commença donc dans la cabine de l’officier radio Allemand autour d’une bière bien méritée avec toutes ces émotions fortes, comme il se doit. Il restait à attendre le coup de téléphone du bosco, qui devrait confirmer la réussite de sa tentative de sortie pour aller mouiller l’ancre.
- Le navire n’avait pas beaucoup d’erre. Ce devrait donc être suffisant pour arrêter le navire. Encore fallait-il qu’il ne se rapproche pas trop du canal, et que rien ne se trouve sur son passage avant que... C’est donc avec angoisse qu’on observait le paysage à travers les sabords.

Le commandant proposa à son second d’aller lui-même sur le gaillard pour mouiller.
- Ce serait vite fait....
Mais l’idée ne soulevait pas un enthousiasme délirant de l’intéressé.
- Et vous Herr Funk ?
- Je ne sais pas me servir du guindeau et vous ne savez pas plus vous servir de la station radio commandant.... Chacun son job...

Cet argument était recevable. Le Cdt pensa oser aller seul chercher une arme chez lui, car il y existait deux revolvers appariés dans le bureau du capitaine, comme pour organiser un duel. Pour se tirer de là, il fallait appeler à l’aide. Mais l’unique VHF du bord se trouvait à la passerelle, donc inutilisable. D’autre part, Abidjan radio ne répondait toujours pas aux appels en morse, cela depuis plus de 20 minutes...
- Business as usual... (business unusual ?) Alors, Herr Funk rédigea avec le commandant un très beau radiotélégramme destiné à la Compagnie, qu’il enverrait par Berne radio ou par Saint-Lys radio.
On attendit presque deux heures la réponse, laquelle était sans appel :

= MASTER MV ISABELLE SAINT LYS RADIO =
NOUS N AVONS RIEN RECU D AUSSI AMUSANT DEPUIS DES ANNEES STOP
MERCI STOP
QUAND APPAREILLEZ VOUS ? SLTS +

Beau et moderne manipulateur Morse, en Belgique on dit "une clef"

- Verdamnt... s’écria Herr Funk. Un autre radiotélégramme terrible suivait cette horreur :

= MISTER CAPTAIN GORILLA - NEW MASTER MV ISABELLE FFL=
MERCI BIEN VOULOIR NOUS ENVOYER LISTE D EQUIPAGE A JOUR AVANT DEPART STOP
BON VOYAGE STOP SLTS
= CREW DEPARTMENT +
- Herr Funk, servez-moi une autre bière... s’il vous plait...
- Oui commandant.... C’est sûr, il faut faire quelque chose de fort... ajouta-t-il.
Un femme hurla dans la coursive :
- Haaa !!! Laissez-moi rentrer ! Je suis suivie ! Au secours !
- Mon Dieu ! Les passagères.... Pourvu que....

Mister Sparks appuya une oreille sur la porte de coursive pour écouter, tandis que la malheureuse tambourinait assez fort pour qu’il soit difficile de s’assurer réellement par ce moyen qu’elle était bien seule. Finalement, on la laissa entrer. C’est vêtue seulement d’une petite culotte en soie qu’elle se précipita dans le local radio. Il doit être précisé ici que ce n’était pas sa tenue habituelle pour venir consulter le "sans fil", elle rassura tout le monde sur cet aspect des événements :

C’est en courant autour de la grande table du carré des officiers (où elle avait été surprise seule) pour échapper au gorille que sa robe légère fut arrachée, car elle fut prise dans une poignet de porte. La passagère expliqua ensuite n’avoir pas osé traîner trop longtemps dans les coursives, encore moins dans cette tenue.
- Ils sont partout à bord...
disait-elle, en ignorant combien de gorilles étaient à bord. Cela dit, il n’était pas question d’aller se changer dans ces conditions...
- L’urgence prime la forme, précisa le Cdt, en admirant les formes de sa passagère. Donc mon confrère R/O lui prêta une chemise et un short.

Entretien entre Diane Fossey et un ami

Le bord cherchait par tous les moyens à prévenir les autorités d’Abidjan, mais en fait ce n’était pas vraiment nécessaire. En effet, le comportement bizarre de l’Isabelle attira rapidement l’attention de la capitainerie du port autonome d’Abidjan.

Dans un bureau se trouvaient quelques français en train de prendre l’apéritif avec les pilotes.
- En effet un navire qui appareille des coffres du Banco, qui se met à dériver bizarrement au bout de dix minutes et qui ne répond à aucun appel VHF alors qu’un pilote Français est à son bord, ce n’est pas très normal. N’est-ce pas ? Je suppose même que la pensée du jour fut :
- Qu’est-ce que c’est que ces conneries ?

Déjà à l’époque, au début des années 60, les navires sous pavillon de complaisance étaient souvent remarqués comme étant au moins indisciplinés, à tort ou à raison....
- C’est ainsi qu’une pilotine fut rapidement envoyée vers l’Isabelle. Lorsque celle-ci fut à couple de l’Isabelle, un jeune pilote Français commença à monter à bord. Arrivé tout en haut de l’échelle de pilote :
- La tête d’un gorille se montra par-dessus la lisse...

Le pilote embarque, à priori le comité d’accueil sera normal...

Stupéfait, il poussa un grand cris en lâchant prise, tombant à la renverse très heureusement au-delà de la pilotine qui se trouvait encore devant l’échelle, très près de la muraille d’acier de la coque. La pilotine repêcha son gars, puis fit le tour de l’étrange navire de la planète des singes.

Il semblait n’y avoir aucune activité à bord, mais l’Isabelle ronronnait comme un gros chat. Il était évident qu’au moins les groupes électrogènes fonctionnaient. Le jeune pilote refusa de remonter à bord, sans donner d’explication car ses collègues qui n’avaient rien vu se moquaient de lui à cause de sa chute. Ils décidèrent de rentrer à la base, où le pilote décida après réflexion, d’aller se confesser à ses confrères.
- Un gorille ? Dubitatif sans doute était son auditoire. Cela dit, il y avait d’évidence quelque chose de "pas très clair" à bord de ce navire. Il ne répondait toujours pas aux appels, et cela devenait stressant...

Personne ne pensa à le faire appeler en télégraphie Morse par Abidjan radio, alors qu’au local radio les résistants s’arrachaient les cheveux...
- Comme il n’était pas question de laisser dériver ce navire ainsi, il fut décidé de retourner à bord en nombre, mais avec la police ou l’armée par prudence....

Liberty-ship chargeant des bille de bois en rade sur la COA

Pendant ce temps à bord d’un vieux Liberty Ship de la Sté Navale Delmas-Vieljeux, le lieutenant et un timonier de quart ont vu quelque chose qu’ils n’osèrent pas révéler à tout le monde :
- Au moins deux gorilles étaient à la passerelle d’un navire qui appareillait...
- Tout est possible, sous pavillon de complaisance. Ce témoignage venu de la SNCDV ne fut connu que plus d’un an après. Un pilote marseillais qui écouta plus tard la chose, déclara avec une superbe mauvaise foi qu’il fallait réduire d’urgence la consommation de pastis à bord de ces navires...

Un de mes collègues belges a vu une nuit dans la brume en mer de Chine un galion du 17ème siècle... Lui aussi aurait dû ne rien dire. Seule la confirmation par les journaux du retour en Angleterre de la réplique du navire de Francis Drake a pu sauver sa réputation de sérieux. Cela dit, depuis que la traversée du Pas de Calais a été effectuée en 2001 avec une gondole, je pense qu’un esprit trop critique ou sceptique devrait être banni de la passerelle des navires en mer. On voit, ce que l’on voit.

L’équipe du bosco attendit plus d’une heure qu’aucun bruit ne soit plus audible à la porte de leur refuge. Deux d’entre eux osèrent alors sortir à pas de loup, puis ils grimpèrent avec prudence sur le gaillard. L’animal s’était sans doute lassé de tambouriner sur la porte en acier de l’atelier du charpentier. Tandis que le bosco observait toute la pontée de bille de
bois, le second maître enleva le stoppeur puis déserra le frein tribord du guindeau.

L’ancre parée tomba immédiatement dans le fracas assourdissant de sa chaîne, comme il se doit. Les gars n’avaient pas remarqué que la femelle gorille les observait pourtant de très près, planquée derrière une impressionnante pontée de billes de bois. Prise de panique à cause du bruit, elle s’enfuit vers l’arrière en poussant de petits cris, au grand soulagement des deux imprudents qui eurent la frousse de leur vie en la voyant se découvrir.

Les enfants aussi c’est important

Le bosco se pencha par-dessus bord et fit signe à une vedette qui passait par-là et eut toutes les peines du monde à se faire remarquer en hurlant et gesticulant. Malgré les injonctions du second maître, le jeune matelot philippin haut-perché refusait encore de descendre de son mât.
- Mais bougre d’abruti ! Un gorille, ça grimpe mieux que toi ! s’il te voit, il va te sodomiser en haut !
- I don’t care about !! This is a female, on the other hand...

Après avoir laissé filler trois maillons de chaîne (95 m), le second maître se pencha par-dessus bord avec le bosco pour expliquer les petits soucis du bord au patron de la vedette qui riait aux éclats. Il ne restait plus qu’à attendre les secours venir de terre. Ils retournèrent donc avec prudence dans leur abris pour téléphoner au local radio et annoncer ces deux bonnes nouvelles. Le navire semblait ne plus avoir d’erre. Ce serait donc un problème de moins, et pas le plus petit.

Pendant ce temps, deux gorilles furieux essayaient d’ouvrir la porte de la chambre des cartes. Le téléphone ne sonnait plus et l’interphone de manoeuvre restait lui aussi silencieux tandis que la VHF insistait fort lourdement. Mais les gorilles ne souhaitaient pas répondre aux appels du port. Le pilote marseillais et le timonier tenaient fort bien le coup. Ils avaient même prévu une procédure de secours en cas d’ouverture malheureuse de la porte :
- Il leur restait en effet la possibilité de s’enfermer dans les toilettes, dont la porte était très solide. Heureusement d’autre part que l’accès aux toilettes était dans la chambre des cartes. Les deux assiégés avaient en effet un devoir à faire pour lequel on ne saurait se faire remplacer.

La situation n’était donc pas si désespérée. Le pilote marseillais ne fut cependant pleinement rassuré que lorsqu’il entendit le merveilleux bruit de la chaîne d’ancre.
- Ouf ! On a mouillé. Ah ! Quelle bande de cons ce navire !

Embarquement des billes de bois à l’ancre

Pendant ce temps, (bis) le commandant s’était installé chez le radio pour téléphoner à tour de rôle dans tous les locaux joignables. Il fallait "faire le point" sur "où était qui et comment", puis aussi tenter de remonter le moral des troupes. Il commença par "pointer" tout le monde sur une liste d’équipage. Une passagère resta cependant portée disparue avec deux autres membres de l’équipage. On commença donc à s’inquiéter, car personne ne savait ce qu’un gorille pourrait faire à l’imprudent être humain qui se laisserait saisir. Et si c’était arrivé ? On pensa cependant que les disparus avaient probablement pu se cacher en quelques endroits sans téléphone.

Le cuisinier était furieux car sa cuisine abandonnée dans la précipitation extrême qui peut être devinée, avait d’évidence été pillée. Cela s’entend au bruit, précisa-t-il au commandant par téléphone. Les trois hommes en charge des gorilles manquaient aussi à l’appel. Mais ceux-là, on les haïssait assez pour leur souhaiter le pire.
- La terre ayant enfin été prévenue, l’accablement de la capitulation avait peu à peu disparu. Il ne restait donc plus qu’à attendre... Le temps qu’il faudrait. La situation n’était normale (encore que...) qu’à la machine. Le chef organisait des rondes pour vérifier que ses nombreux accès soient tous correctement sécurisés, un terme devenu à la mode en cette année 2003. Que c’était agréable ! Malgré la chaleur d’Abidjan, des machines et le bruit, on se sentait physiquement fort bien et en parfaite sécurité à la Machine.

Pilotine, vedette du pilote de Panama, du même genre que sur la COA

Le corps expéditionnaire libérateur fut constitué par une pilotine, deux vedettes de la gendarmerie d’Abidjan, le canot d’un vétérinaire bien connu en ville (au "Plateau") puis par le navire amiral, un zodiac de la Marine Nationale portant un "commando" de 4 pingouins de la Marine Nationale aussi, très présente à l’époque à Abidjan. En effet, un pilote Français (officier de réserve et de surcroît) "abusa" de ses relations pour appeler ses copains à la rescousse.
- C’est donc en fin de soirée peu avant minuit que l’invincible armada Ivoirienne appareilla en direction du M/V Isabelle. Lorsqu’il fut remarqué que le navire mutiné avait "posé la pioche", on ne paniqua plus et décida de prendre le temps d’agir au calme :

L’Isabelle n’était plus un danger pour la navigation. Le patron de la vedette d’une agence maritime avait en effet témoigné de la situation à bord, telle qu’elle lui fut raconté par l’équipe de la "manœuvre avant" du bord, et l’agent consignataire confirma une "très théorique" présence à bord de huit gorilles en cage, car il avait quelques doutes sur leur nombre...
- En effet, l’incompétence des personnes en charge était telle, qu’ils négligèrent de déclarer à l’agence que tous les gorilles prévus n’étaient pas arrivés à bord. Encore le traditionnel flou artistique africain...
- Ainsi, seul le bord (et pas tout le monde) savait qu’ils étaient "seulement" quatre ! On ne savait pas non plus combien pouvaient s’être échappés. L’impression de tous et toutes à bord était qu’il y avait partout à bord des gorilles.

Il existe un cousinage éloigné mais visible entre ces deux catégories de bipèdes

L’expédition de libération s’attendait donc à devoir capturer huit gorilles dont deux femelles, sous réserve de vérification... La réunion de crise n’a certainement pas dû être triste. Selon le principe de précaution, on décida finalement d’user des grands moyens. Le recours à un spécialiste des gorilles fut en effet demandé par l’agence et par le zoo destinataire (évidemment consulté), ce que le port autonome d’Abidjan approuva fort évidemment.

En arrivant près du navire, c’est au grand soulagement des libérateurs qu’il fut constaté qu’il ne restait pas en liberté seulement des gorilles à bord. En effet, en arrivant par l’avant, le commando fut entendu par l’équipe du Bosco qui prit contact immédiatement. Des grappins furent donc lancés, et en moins d’un quart d’heure l’avant fut reconquise sous les acclamations de la population libérée.

Le gaillard fut par suite rapidement déclaré "zone libérée" par la Marine Nationale qui s’introduisait à bord. Le jeune matelot accepta enfin de redescendre de son mât et félicita chaleureusement les vainqueurs. On installa alors une échelle de pilote et toute l’expédition libératrice put enfin embarquer.

Les gorilles sont libres disait aussi Diane Fossey

Le local radio assiégé fut tôt informé de cette première victoire. Herr Funk fut donc invité à servir une fois de plus à boire par le commandant qui retrouvait rapidement l’espoir. Il fallait fêter ça. Toute la réserve de bière de Herr Funk risquait d’y passer, mais qu’importe ! Mon mouchard était fort bien placé pour le dire, la bière coulait à flot et je le crois. Je suis même sûr qu’il y a dignement participé.

Le chef du petit commando de la Marine Nationale se prenait très au sérieux et n’imagina pas une seconde que les gorilles n’organiseraient pas de défense, telle que cela se conçoit en matière militaire. Le docteur vétérinaire aussi était Français, également officier de réserve. C’est même pourquoi il fut contacté par l’ambassade. Il voulut prendre les choses en main, mais les militaires "pro" ne l’écoutèrent pas. Un véritable plan de conquête militaire avait été prévu et conçu à partir d’une copie de plan du navire prêté par l’agence. Cela fut grandement amélioré par les informations communiquées par le Cdt, qui donna la position à bord d’un certain nombre d’assiégés.

L’escalade de la pontée de bille de bois commença par tribord, tandis que deux gendarmes ivoiriens se placèrent en gardes (armés jusqu’aux dents) de chaque bord aux échelles d’accès au gaillard. Aucun gendarme n’accepta de grimper au sommet du mât, le bosco se dévoua donc pour surveiller la pontée par "le ciel". Il devrait siffler si une attaque de gorilles était menée, un coup si par tribord, deux coups si par bâbord, et trois si c’était par-dessus la pontée.

Le vétérinaire suivit le commando, sacoche de soin en mains, en étant "couvert" par six autres féroces gendarmes ivoiriens. La cale 1 fut passée sans ennui, puis la maison-mât fut contournée et sécurisée. Il n’y avait personne. Le bosco fut donc rappelé pour occuper la fonction de guetteurs en haut du second grand mât portique desservant les cales 1 et 2. Les gendarmes refusèrent une fois de plus d’y grimper. C’était pourtant facile...
- Le panneau de la cale 2 fut également conquis sans incident. Les quatre gendarmes qui gardaient le gaillard furent donc appelés pour garder cette fois l’accès avant des coursives extérieures sous le château. Les choses sérieuses allaient enfin commencer, car les portes extérieures du château étaient barricadées selon les premières instructions du commandant.

Un sabord fut ouvert :
- Enfin ! Ils sont dans la cuisine ! Mais faites donc quelque chose !
- Ouvrez-nous la coursive principale !
- Il n’en est pas question ! Je refuse de sortir de cette cabine !

Il fut donc décidé de progresser prudemment jusqu’au fronton arrière, où se trouvait l’accès à la cuisine.
Par le sabord, ils virent deux gorilles en train d’éventrer très joyeusement un carton de bananes et un désordre indicible y régnait. C’était l’heure de la soupe pour eux aussi, effectivement.

Ne pas déranger Mr Marcel Rugabo

C’est en les observant silencieusement que le commando et les gendarmes ivoiriens commencèrent à se dégonfler. Le vétérinaire prit donc les choses en mains en rappelant qu’il avait été demandé de ne pas les tuer si possible. Il prépara une seringue et des chiffons imbibés d’un produit anesthésiant puissant. Après une longue négociation, un gendarme accepta de se montrer devant la porte maintenue ouverte, tandis que de chaque bord se tiendraient le vétérinaire et le chef, tous les deux prêts à bondir sur qui sortirait. C’est ainsi que le premier gorille fut maîtrisé tandis que l’autre s’enfuyait par une coursive.

Le vétérinaire sortit une autre seringue de sa sacoche et pratiqua un certain nombre d’injections dans toutes les bananes, puis dans tout ce qu’il trouva de comestible en cuisine. L’équipe de cuisine prisonnière de la cambuse basse fut libérée, et ne cessa d’acclamer les conquérants qu’en découvrant l’état de la cuisine. Il va sans dire que "ça commença à groumer" quand il leur fut expliqué que tout devrait rester "en l’état"...! Toutes les portes furent maintenues ouvertes, puis des vivres ainsi "préparée" furent emportées pour être disposé ça et là au gré de la fantaisie du moment. Tous les non-combattants furent alors évacués vers le gaillard d’avant totalement sécurisé.

Le commando continua son exploration en ouvrant toutes les portes avec prudence. On ne sait jamais... Un des stewards fut ainsi découvert dans un placard à matériel d’incendie. Le pauvre était si déshydraté qu’il passa par la cuisine pour rejoindre les autres, il ne résista pas à la tentation de boire ce qu’il trouva, c’est à dire trois bières... Cela n’était pas dangereux. Mais il mangea une banane, ce qui n’était pas une très bonne idée. Il fut donc débarqué assommé puis hospitalisé, ayant dépassé la dose prescrite...

Pontée de billes de bois en cours de chargement

C’est en commençant la conquête de l’arrière en passant par-dessus les pontées de bois tropicaux des panneaux 3 et 4, que la femelle gorille fut capturée une demi-heure plus tard. Elle dormait. Le temps était venu de libérer la manoeuvre arrière assiégée dans le local du servo-moteur. C’est avec émotion qu’un microphone de l’interphone de manoeuvre abandonné au combat fut retrouvé.
- On n’entendait rien derrière la porte d’accès à la descente vers le coqueron, même en tentant d’ouvrir la lourde porte.

Tout était bloqué de l’intérieur. Il fallut appeler et frapper violemment cette fichue porte pour obtenir une réaction. Le gars qui ouvrit était un peu souffrant :
- Ils avaient trouvé des caisses de bière dans le magasin à aussières, qui communiquait aussi avec le servo-moteur. Pour passer le temps, faute de pouvoir agir... Pendant ce temps à la machine, on attendait la liberté avec la plus grande patience, mais en buvant de l’eau.

Servo-moteur, presse hydrolique de commande du safran ou "appareil à gouverner".

C’est avec prudence que les libérés suivirent les combattants pour effectuer la jonction au local radio. L’arrière était enfin libérée ! Il ne restait plus que le château. Mais où étaient donc tous ces gorilles ? Chaque étape fut donc franchie avec méfiance, puis les portes de chaque local étaient verrouillées après inspection. Heureusement, les gorilles n’étaient visiblement pas rentrés partout.

D’autres passagers et membres de l’équipage furent ainsi libérés, et regroupés chez l’officier radio lors de la prise du château. La passerelle fut prise sans résistance, avec les félicitations du pilote et du commandant. On ne trouvait toujours pas de gorille(s)... Une trêve fut décidée pour prendre un pot au local radio et faire l’appel. Les mécaniciens retranchés "en bas" étaient de moins en moins patients.

Il manquait encore une passagère, le chief steward et les trois "experts" en matière de gorille. Nous comprendrons l’angoisse du mari de la passagère disparue, car la malchance avait en effet voulu qu’ils ne soient pas ensemble lorsque le temps des gorilles fut venu.

Comment l’imaginer devenir marin ?

Pendant ce temps, les deux derniers gorilles s’étaient rejoints sur le pont des embarcations. Ils redescendirent par tribord vers la cuisine. On les retrouva donc une heure après assoupis dans la cuisine... Théoriquement, il en restait donc quatre à retrouver.
- La passagère disparue fut fort heureusement retrouvée avec le commissaire. Tous les deux étaient endormis (ou assommés) sur le canapé du salon des officiers, l’un recouvrant l’autre... Ils racontèrent plus tard s’être enfermés dans l’urgence dans la petite buanderie proche du salon. Après des heures d’attente ils écoutèrent le silence des coursives, puis décidèrent de passer furtivement dans le salon. Il fallait absolument tout risquer pour trouver quelque chose à boire. C’est intenable la buanderie, dans la lagune d’Abidjan, sans la climatisation !

D’autre part, c’était étrange :
- Ils trouvèrent des pommes et des bananes dans une coupe à fruits, posée devant la porte principale du salon. Encore une connerie des gorilles sans aucun doute.... La coupe fut donc ramassée et le commissaire ouvrit la porte du salon avec son "passe". Il la referma à double tour et décida de servir un solide remontant à sa compagne de captivité. Epuisés, assoiffés et affamés, ils croquèrent chacun une pomme avant de décider quoi que ce soit, car le navire était étrangement désert.

C’est ainsi qu’il fallut également les débarquer, pour être réveillés plus tard à l’hôpital....
- Une nouvelle exploration du navire fut menée, aucun autre gorille ne fut rencontré. Où étaient-ils donc ? L’information venue de terre selon laquelle ils étaient huit à bord sema le trouble, car les officiers pensaient qu’ils étaient quatre...

Abidjan, centre du quartier du Plateau

On avait d’autre part embarqué quatre cages. Mais était-on bien sûr qu’ils étaient seuls en cage ? Le commando descendit enquêter sur le panneau de la cale 2 où se trouvait le seul espace dégagé de toutes les billes de bois, fort justement pour les cages. Deux des "opérateurs de gorilles" furent retrouvés le lendemain par la police en ville, car ils s’étaient enfuis en sautant par-dessus bord, lorsque leurs travaux débiles sur les cages avaient "mal tourné"... C’était le cas de le dire.

Le premier des gardiens avait été saisi par un bras et projeté contre la cloison d’acier du fronton du château par le premier gorille évadé. Rendus furieux par les privations, les mauvais traitements et la captivité, on comprendra la colère des gorilles, qui voulaient surtout manger... L’infortuné gardien s’était fracturé le crâne. Il fut retrouvé trop tard près des billes de bois devant le fronton du château.

L’époux de la passagère qui fut retrouvée dormant dans les bras du chief-steward soupçonna des relations entre eux qu’il n’approuverait pas, si ses pires soupçons étaient confirmés. Leur position sur le canapé pouvait en effet donner lieu à quelques interprétations hasardeuses. Il fut cependant assez facile de rassurer le mari supposé trompé, car le commissaire était bien connu comme étant homosexuel. Il n’y avait donc pas (à priori !) de souci à se faire...

Abidjan, vue par l’humour local

L’incertitude sur le nombre de gorilles embarqués fut telle, que le navire resta quatre jours en "observation", l’équipage et les passagers vivant dans l’angoisse d’une mauvaise rencontre, en particulier la nuit dans les coursives. Le simple fait de poser la main sur l’épaule de quelqu’un en arrivant silencieusement par derrière, fut mal ressentis jusqu’en Europe.

Bananier de la Côte Ouest d’Afrique à l’époque, le "Frubel Maria".

Et les gorilles ? Et bien, ils ont dû "prendre le suivant"....
- Bien navicalement, navicallemand au local radio et navicalmement
- Thierry Bressol - OR1

Merci aussi aux sites "www" suivant de la vaste toile :
- Gorilles de chez Pierre
- Cocody
- Côte d’Ivoire Culture
- Abidjan
- Félix Houphouet-Boigny
- Les toubabs de CI

Le Président Houphouet Boigny ne faisait pas que se prendre au sérieux, il accepta aussi (de bonne grâce ?) d’être caricaturé en gorille...

ABIDJAN et la "COA", la Côte Occidentale d’Afrique en général

- Les deux "SD14" de la Cie Denis Frères
- Le Chaudron de l’enfer à Matadi
- Le Davos, navire Suisse
- Le Baptême de La Ligne 1/2
- Le certificat de Baptême du Cdt 2/2

- Le catastrophique incendie du Pacha Club à Abidjan
- A la recherche de Dominique F. à Abidjan 1 De la Normandie
- A la recherche de Dominique F. à Abidjan 2 en passant par l’HP
- A la recherche de Dominique F. à Abidjan 3 vers la Côte d’Ivoire !
- A la recherche de Dominique F. à Abidjan 4 Chercher la femme
- A la recherche de Dominique F. à Abidjan 5 par tous les moyens, même avec Franco !
- A la recherche de Dominique F. à Abidjan 6 (Incendie du Normandie)
- A la recherche de Dominique F. à Abidjan 7 Et la retrouver.

- Gare aux gorilles ! Farce à Abidjan
- Bamboche à Lomé et stupide méprise
- Navire américain rencontré sur la COA
- Internavis 2 et la folie
- Chantiers navals : Comme sur des roulettes !
- Maersk Line ou la COA aujourdhui

La COA aujourd’hui, c’est en "PC" ou en "RORO". C’est beaucoup moins intéressant...

Là, pas de gorille à bord !

A propos de l'auteur

Thierry BRESSOL

Officier radio-électronicien de 1ère classe de la marine marchande (1978/1991)
- Animateur de formation technique & Consultant Telecom GSM en SSII
- Rédacteur/correcteur
- Qui je suis ?


"Souvenirs-de-mer" et "Marine Inconnue" : http://souvenirs-de-mer.cloudns.org/