Souvenirs de mer

28 octobre 2005

Le blues à bord ou "le blues maritime"

Avoir le blues à bord n’a rien de plaisant. Surtout si l’embarquement est long et que le jour "J" est encore loin. Et si l’ambiance du bord est difficile...
- Les "gens de terre" ne sauraient imaginer à quel point c’est pénible. Heureusement, cela ne m’est pas arrivé souvent. On ne le souhaite à personne.

samedi 18 octobre 2003 17:27
- Corrigé le 4 Novembre 2005
- Avoir le blues à bord
- Article en lien : "L’ambiance du Pierre LD"

Ce petit message fait suite à une conversation au cours de laquelle j’ai dû raconter l’événement pénible qu’est la disparition d’un collègue en mer.

Il a probablement été remarqué par plus d’un d’entre nous qu’on travaille souvent trop du chapeau à bord, surtout au cours des longues traversées. S’il se passe quelque chose de pénible chez soi, le marin en mer a toujours du mal à intervenir (si c’est encore possible) car il est loin de tout et prisonnier du maudit tas de tôle que devient alors le navire.

Voici un "truc d’ancien" à savoir. J’ai un jour été bien content d’avoir été prévenu par un des vieux crocodiles de la Cie de Navigation Denis Frères lors de mes premiers embarquements...

Tout le monde un jour a eu au moins une fois "le blues" à bord, ou au moins des "états d’âme". En ayant le blues, on peut facilement avoir tendance à passer les soirées (c’est encore plus dangereux la nuit) en restant accoudé au tableau arrière du navire près du mât de pavillon, à regarder le sillage pendant des heures.
- Il se trouve que rester trop longtemps à observer le sillage du navire est hypnotisant.

Cette habitude est extrêmement dangereuse pour les dépressifs. D’autre part le mélange avec l’alcool ou avec quoi que ce soit pouvant amplifier les états d’âmes du moment, peut fort mal se terminer. Il est alors en effet très facile d’avoir envie de sauter.
- C’est facile, rapide et... sans appel.

Le Pierre LD de 1980, c’est arrivé à son bord.

D’autre part personne à bord n’en saura rien sauf si cette habitude a été repérée avant. Sinon, c’est... "Missing" au petit déjeuner le matin ou bien au moment du changement de quart à 04h00.
- Dans ces cas-là, ce n’est ni la "Triple A"* de Buenos Aires, ni "l’Opération Condor"* qui auront fait le coup.
On en profitera pour penser un instant à ceux à qui c’est arrivé.

* On ne présente plus l’Opération Condor, qui fut organisée par certains dictateurs d’Amérique du Sud durant les années 70 pour "traiter" les cas individuels difficiles. La "Triple A" est surtout connue des spécialistes. "Alianca Anticommunista Argentina" était (serait encore aujourd’hui ?) une organisation d’extrême droite, en charge de l’exécution des corvées de basse-police durant la dictature militaire. Ses états de services sont à la fois étonnants et abominables. C’est un autre sujet que le mien. Mais il existe, malheureusement.


Note : la prochaine fois, je serai plus rigolo. Je ne saurais résister à la tentation de faire parler ici quelques collègues :

- Brose Francois
- dimanche 11 juillet 2004 16:22
- Ambiances

Moi je peux (comme je l’ai dit à Jean-gab) témoigner de l’ambiance à bord des cargos belges des années 50. C’était chaleureux, amical et sans chichi, le Cdt participant très souvent aux "noubas" de l’équipage par exemple. Il est vrai que les escales dans les ports étaient plus longues, ce qui contribuait à "l’équilibre" mental et physique des individus. Il est vrai aussi, qu’on parlait pratiquement tous la même langue, les étrangers à bord étaient une exception.
- Bonne fin de week-end
- Amicalement François BROSE


- jgab-tmotte@tiscali.fr
- dimanche 11 juillet 2004 18:22
- RE : Ambiances

Désolé pour la taille du message, mais je ne peux pas confirmer les beaux temps de la marchande des années 50. Aujourd’hui, je peux par contre confirmer que travailler à bord des bateaux au long cours (je ne connais pas encore les autre), c’est vivre dans un environnement impersonnel, froid et bien souvent hyprocrite.
- Il y a des bateaux mieux que d’autres, mais ils n’ont plus vraiment d’âme. Les marins de langues et pays différents restent entre eux. Et on a beau dire que l’anglais "réunit les peuples" officiellement, il n’en est rien ou pas grand-chose en réalité. C’est effectivement un peu triste.
- Mais je discutais ces derniers temps avec un ami qui travaille sur un navire scientifique 100% allemand. Il me disait que l’ambiance était encore plus excécrable ! Alors dans ce cas, je crois qu’il n’y a pas d’époques vraiment mieux que d’autres. On a de la chance de tomber sur un bon bateau, un bon équipage et un bon armement, ou on ne l’a pas.
- Bien à vous Jean-Gab


- Van der Meulen Norbert
- Sunday, July 11, 2004 3:17 PM
- RE : Ambiances

C’est un vaste sujet et je comprends que comparer des époques peut accentuer le blues et la nostalgie des temps où notre marine était encore à une place honorable. Mais les changements importants intervenus dans les conditions de travail et de vie des gens de mer au cours des trois dernières décennies sont bien sûr liés à l’évolution de l’économie maritime mondiale et aux échanges mondiaux.
- Ils ont été des facteurs déterminants dans cette évolution, que ce soient en termes techniques qu’en matière de gestion. Ramener le problème de l’ambiance sur les navires au seul facteur humain serait occulter l’impact de l’économie sur la vie des gens de mer.

Même si notre flotte était plus grande et les emplois plus nombreux au demeurant, cela n’effacerait pas qu’une escale de 5 ou 6 heures à Singapour actuellement, n’apporte pas globalement un grand plaisir au marin pour aller flaner un peu à l’occasion d’une petite sortie.

Le seul fait même que l’escale soit courte, oblige à grignoter sur son temps de sommeil, si tant est que le travail à bord offre l’opportunité de se dégager de ses obligations. D’aucuns préfèrent même ne pas sortir du tout, on a oublié depuis belle lurette les quartiers typiques de Singapour, parce que toutes façons il n’existent pratiquement plus, à part quelques bars qui n’ont plus rien d’original, puisqu’on y retrouve certains Karaokés !

Alors,exite-t-il encore de l’aventure à naviguer, probablement en créant à bord une certaine ambiance. Mais là, je crois que le côté relationnel est fonction des individus. Il suffit parfois de deux ou trois personnes pour qu’une ambiance change et que les choses deviennent plus agréables ou inversement, comme c’est aussi le cas d’ailleurs dans une entreprise à terre, où la charge de travail ces dernières années s’est aussi accrue, et où les relations humaines ne sont pas, loin s’en faut, meilleures qu’en mer.

Amicalement Norbert Van der Meulen


Note : j’ai toujours été triste de savoir de bonnes sources que la situation n’a fait que se dégrader depuis que j’ai mis sac à terre en 1991. D’autre part, depuis que je travaille à terre ou que parfois j’essaie de le faire, il faut le dire : L’ambiance de la vie au travail dans les entreprises est rarement saine.
- Qui je suis

La Bounty, navire d’enfer réincarné en vedette de cinéma

Nous pouvons nous souvenir que la fameuse mutinerie du 3 mâts anglais HMS Bounty en mission en Polynésie en 1787 n’a pas eu d’autre cause que la très mauvaise ambiance qui régnait à son bord.
- D’autre part, les très nombreux films et livres hautement fantaisistes par rapport à la réalité des faits, font passer le capitaine Blight pour un monstre qu’il n’était pas, loin de là. Il inventa même (entre autres choses) un système pour sècher le linge car il veillait au confort de tous à bord, autant que faire se pouvait à l’époque.

- Lire l’unique bon livre sur ces faits douloureux :
- Edition "fr" en Livre de Poche : "Les mutins du Bounty" par l’amiral John Barrow qui participa à la Commission d’enquête. Il était un excellent observateur et fort bon juge des gens.
- John Barrow avait une bonne plume, savait faire parler les gens et sa description de la Polynésie de l’époque est un modèle du genre. C’est superbement intéressant et quelque peu inattendu.
- Il fut d’autre part extrêmement sévère avec les mutins mais aussi avec le capitaine Blight dont les qualités de diplomatie n’étaient pas le point fort, loin s’en faut ! W. Blight a en effet subi deux autres mutineries par la suite. Lors de la seconde, il faillit même être pendu par ses collaborateurs en tant que Gouverneur de Sidney...
- Le capitaine Blight était surtout un extraordinaire Navigateur, l’un des plus grands de tous les temps. il traversa plus de la moitié du Pacifique avec la modeste chaloupe de la Bounty, ils étaient 21 à son bord...
- Son récit personnel est édifiant et prodigieux, et cité régulièrement par l’amiral Barrow. Ca, c’est un récit de mer !

Bien navicalement Thierry Bressol OR1
- L’ambiance du Pierre LD

A propos de l'auteur

Thierry BRESSOL

Officier radio-électronicien de 1ère classe de la marine marchande (1978/1991)
- Animateur de formation technique & Consultant Telecom GSM en SSII
- Rédacteur/correcteur
- Qui je suis ?


"Souvenirs-de-mer" et "Marine Inconnue" : http://souvenirs-de-mer.cloudns.org/