Souvenirs de mer

30 octobre 2005

Le Sea Intrepid en baie de Vigo (2/2)

- Le Sea Intrepid au mouillage en baie de Vigo a offert à quelques un d’entre nous, une partie de canotage tout à fait mémorable.

- Si la plage naturiste "Ensenada de Bara" est excellent mouillage et un endroit fort agréable, il y existe aussi des pièges. Cet événement est probablement le plus cocasse que j’ai vécu en naviguant.

- Cet article sera corrigé lundi le 31 Octobre 2005
(en d’autres termes, j’y ajouterai quelques photos)

- En lien : "Le Sea Intrepid"
- En lien : "Canotage"

- En fin Mai 1989, nous étions au mouillage "à ordre" en baie de Vigo avec le Sea Intrepid.

- La Cie ne savait pas trop quoi faire de nous, et surtout elle attendait un "coup". Nous sommes donc restés plus de deux semaines à l’ancre dans la une petite baie de Ensenada de Bara. Pour ceux qui ne connaissent pas l’endroit, je ne peux que le préciser : il faut y aller !
- Nous avions de la chance, la météo estivale fut des plus agréable durant cette période, sauf durant les 3 derniers jours....

- Le Sea Intrepid était un petit vraquier de 80 m (mais 4000 T.PL !). "Un petit navire avec un gros dedans", disait notre chef mécanicien allemand. Son tonnage surprenait toujours les pilotes de port lorsqu’ils consultaient la documentation descriptive de la passerelle.

- Clic !

Le Sea Intrepid à quai à Lexoes, près de Porto

- La silhouette du Sea Intrepid avait pourtant un petit côté maquette de bateau. Voici le portrait du navire :
- Pavillon Chypriote, propriétaire présumé Marseillais (Marfret), Commandant et Chef Mécanicien allemands, 2nd capitaine Philippin, et un lieutenant pont et officier radio, qui était aussi le Français de service : moi-même !

- Je n’oublie pas les 5 matelots-ouvriers-mécaniciens, le Chief-Cook puis les 2 officiers mécaniciens, tous les deux philippins. C’était une assez bonne équipe, et ce bateau était en bon état, même en étant sous son pavillon de complaisance.

- Ensenada de Bara est un bon coin pour poser l’ancre et s’y reposer accessoirement. Mais c’est aussi une superbe plage fréquentée par les naturistes galiciens et galiciennes.
- Lorsque les Philippins (qui ignoraient jusqu’à ce jour, que "ça se fait") se sont aperçus que des femmes étaient nues sur la plage, (et des hommes de surcroît) j’ai pensé qu’ils allaient devenir dingues...
- Il ne s’écoulait pas une seule minutes, sans en voir quatre sur l’aileron de passerelle en train de mater avec chacun une paire de jumelles ! Des grands enfants, qui savaient encore s’étonner de quelque chose.

- Il se trouvait aussi une sorte de cabanon faisant office de boutique et café-bar sur cette plage, avec des tables et des chaises. Il était possible d’y boire un verre, un peu comme en ville. Cétait une vraie situation de vacances...

Embarcation de sauvetage traditionnelle, du genre de celle du Sea Intrepid ou du Saint Vincent

J’ai constaté que le Cdt Trubenbach dès le premier jour regardait un de nos canots avec de plus en plus d’intérêt. Je savais qu’il cèderait à la tentation... Tôt, ou tard.

D’autre part, les autorités locales ne s’occupaient absolument pas de nous et le beau temps continuait, de plus en plus chaud et de plus en plus agréable :
- Tout cela était une véritable provocation ! Très sérieux, notre Cdt ne craqua que le troisième jour.

- Nous avons épluché la météo avec soin. En effet, si le Sea Intrepid était en excellent état, nous connaissions cependant quelques soucis de "détail", car il y a toujours quelque chose "de cassé" à bord d’un navire : les pièces détachées du moteur de la belle chaloupe Bâbord (seule des deux à en avoir) étaient encore et toujours attendues depuis 3 mois ! Cela se passerait donc comme dans un film, à force d’hommes !

- Notre chef Redierer ne voulait pas y aller. Très sérieusement, il nous déclara :
- "Le canotage au mouillage, il arrive toujours quelques chose ! "Les chaloupes sont l’objet le plus dangereux du bord" disait-il. "Allez y sans moi !! Vous êtes des imprudents..."

- Imaginez le tableau : les Viking débarquent !
- Six philippins étaient aux avirons, moi à la barre, et notre tonton teuton se tenait debout à l’avant, exactement comme une figure de proue typiquement germanique (jeune, grand, blond aux yeux bleus, musclé etc...), un vrai film de propagande nazi !

La figure de proue récupérée du Seeadler

- D’autre part, le Sea Intrepid commençait à faire partie du décors pour ces naturistes galiciens car son "énorme" coque d’acier occupait tout le centre de la petite baie en face d’eux.
- Ces gens ont d’abord manifesté une espèce d’inquiétude en nous voyant accoster de la sorte, comme des pirates dans un film.... Mais nous n’avons pas pillé la plage ni le petit bar, ni violé les femmes. Alors, ils furent très accueillants, à commencer par le patron du petit cabanon-bar !

- Il y eut donc une rotation chaque jour. Départ le matin, retour le soir. Le Chef Redierer refusa longtemps de venir mais il craqua finalement le neuvième jour. Dès le troisième jour en effet, je l’ai senti faire évoluer lentement son opinion très tranchée. Il prit son temps pour basculer, mais il bascula. Ce fut pour moi un jour de chance, mais pas vraiment pour notre Chef.

- Je fis heureusement ce jour-là partie des "pigeons" qui doivent nécessairement rester à bord, pour la sécurité et pour veiller le radio-telex et la VHF. Pigeon ? Pas vraiment ! L’attention portée à la météo ce neuvième jour, n’était fatalement plus la même que le premier !

- En fin d’après-midi, le vent était devenu peu à peu "idéal" pour empêcher tout retour à bord avec comme seuls moyens les avirons de la chaloupe. Notre chef mécanicien avait raison à propos du canotage au mouillage : Avec lui en canot de sauvetage, il arrivait toujours quelque chose...

- Il a peu à peu commencé à pleuvoir, la plage est devenue déserte, puis le bar a fermé. Le canot luttait de plus en plus héroïquement (mais sans succès) contre un vent fraîchissant complété par une belle petite houle...!

- J’étais seul à bord avec le second. Nous les avons d’abord encouragés avec la VHF en les observant au radar. Il fallait souquer ferme : ils faisaient du surplace et parfois reculaient ! Cela dura pour commencer, au moins cinquante minutes... La galère, sous le commandement de la Loi de Murphy....
- Il ne fallait SURTOUT pas attirer l’attention des autorités espagnoles ! Personne ne nous avait autorisé à débarquer ! Le second et moi, nous étions accablés !
"Echec et mat", tel était notre sentiment...
- Il devenait de plus en plus probable que tôt ou tard, il nous faudrait demander de l’aide, avec le ridicule et les emmerdements que cela supposait...
- Les autorités locales allaient certainement nous frotter les oreilles et la Cie prendrait la suite.

- Ayant le sentiment que la tuile n’arrive jamais seule, j’ai fait quelques relèvements dans tous les sens, sur tous les bons amers autour de nous....
- "Des fois que le mouillage..." pensais-je.
- Heureusement, notre position était parfaite. Seulement une belle rotation autour de la chaîne. Normal, le vent avait tourné...

- Notre second philippin me regardait faire avec amusement, car c’était un homme d’expérience très flegmatique. Il semblait tout à fait passif, puis il me montra les cercles concentriques fixes sur le display du second radar en annonçant :
- "No problem !" affirmait-il.
Effectivement, le moindre écart se verrait vite. A sa demande, je réglai l’alarme de distance. Cela me fit penser que même s’il disait que tout allait bien, il se méfiait lui aussi...

- Il souriait, puis proposa d’aller prendre un petit whisky dans son petit salon... Tout était petit à bord, sauf la longue cale unique.
- "C’est de leur faute !..." annonça-t-il doucement en versant dans mon verre. J’ajoutais avec cynisme :
- "Mais nous sommes ici très bien !" Nous avons éclaté de rire en les imaginant dans la situation de ces presque naufragés en chaloupe.

- Nous prîmes la VHF portative :
- "All is ok, captain ?"
- "All is ok ! It is very cold !.... Don’t yet call Vigo Port Control !"

Nous entendions aussi la voix plaintive du chef (derrière celle du Cdt) qui disait :
- "Je l’avais dit ! A chaque fois il arrive quelque chose avec les chaloupes !...."

- Je me demandais quand Trubenbach se déciderait à accepter la défaite puis à appeler de l’aide. Fait aggravant, ils ne disposaient pas du moindre vêtement chaud, et n’avaient sur eux que leur tee-shirt ! Héroïquement, ils continuaient à lutter, en progressant même ! Je pensais cependant que le vent les aurait à l’usure, c’était certain...

- Mais je commençais à bien connaître le jeune Cdt Trubenbach, il attendrait sans aucun doute d’être congelé plutôt que de céder. Il nous fallait imaginer une démarche, n’importe laquelle pour aller les chercher. Cependant avec l’autre canot, ce serait encore pire : nous n’avions rien d’autre que deux paires de bras et... le Sea Intrepid lui-même...
- Manoeuvrer le "petit Sea Intrepid" pour les approcher, il n’en fut pas vraiment question, tout au moins au début.

- Une astuce s’est imposée peu à peu en buvant, d’abord sous la forme d’une plaisanterie. Je ne me souviens plus lequel des deux y pensa le premier, ni même comment. Mais deux idées hautement bizarres s’imposèrent et furent assemblées en une seule :
- On n’a qu’à leur lancer une bouée couronne ! On pourrait peut-être les remorquer....

- J’ai répété tout y en réfléchissant intensément, qu’il est ridicule de se trouver avec une telle situation, à moins de deux NM de la plage. Evident ! Le cul du navire était en sa position la plus proche de la plage...
- Nous avons consulté notre plus belle carte de Ensenada de Bara et le dernier bulletin météo.

- Ensuite, nous avons pris un second whisky. Puis en retournant à la passerelle, nous avons constaté que le canot luttait encore, bien que de plus en plus mollement. Il perdait en effet "du terrain", étant repoussé une fois de plus vers la plage.
- A la VHF le Cdt déclara ne toujours pas vouloir céder ! Dur-dur... Souquez ferme matelots ! Pensais-je...
- Mais il avoua projeter tout simplement de coucher (camper) sur la plage, et attendre demain ! Cette idée simple faisait son chemin... Alors, il n’y aurait aucun besoin de se confesser aux autorités. Puis nous avons exposé notre idée de sauvetage, qui fut aussitôt approuvée :

- Nous avons pris notre grosse veste de mer, pour aller sur le gaillard. J’ai enlevé le stoppeur de la chaîne de mouillage, tandis que le second s’occupait sur le guindeau pour desserrer le frein. Il fut nécessaire de s’y mettre à deux, pour laisser filler lentement la chaîne jusqu’au bout (au moins 5 maillons, mais j’ai oublié). Cela rapprocha le cul du bateau de la plage, au plus près possible.

- Le second a ensuite choisi la plus belle bouée couronne neuve disponible dans le magasin des matelots, sur laquelle nous avons confectionné et gréé une espèce de gros cerf-volant ridicule et large. J’ai oublié avec quoi, tellement ce fut vite fait !
- Ensuite, nous avons pris 8 longueurs de bout, servant normalement de drisse de pavillons ou de touline. Les bras ainsi chargés de cadeaux, nous avons couru à l’arrière, après une vérification de la nouvelle distance en passant par la passerelle. Un coup de VHF était nécessaire pour leur donner du moral, car l’affaire se présentait de plus en plus comme "faisable".
- La bouée fut donc mise à l’eau pour la laisser dériver lentement vers la plage, étant poussée par le vent. Elle était très alourdie par son câble, dont pourtant les trois premières sections n’étaient que de la touline, si bien que l’on a craint un moment que cela notre idée ne soit pas viable.
- En fait, le canot a réussi à récupérer la bouée au bout de deux heures d’effort. Cependant, il ne fallait surtout pas "tirer" trop tôt, ni trop fort ! Mais il ne leur était plus nécessaire "que" de se maintenir le temps utile, pour nous laisser filler d’autres sections de câble, du costaud cette fois !
- Hélas, la longueur disponible de bon câble était insuffisante, ce qui les obligea à "remettre de l’huile de bras"...

- Apres deux heures de plus sous une pluie toujours plus froide, la remorque fut saisie sur la chaloupe, puis tournée sur la poupée d’un treuil de maneouvre arrière. Il fallait "y aller" très très doucement... Et ce fut fort long.

- Ce n’est qu’après minuit et demie que nous avons pu les récupérer, tous dans un état qui me fait connaître à quoi ressemblent des naufragés lorsqu’on les "ramasse" ! On les aurait cru tout droit "sortis" d’un film sur la seconde guerre mondiale, sur le thème "Bataille de l’Atlantique" !

- Qu’est-ce que cela doit être en récupérant des gars qui ont vraiment "canoté" de la sorte durant 10 jours ou plus à la suite d’un vrai naufrage...

Un canot couvert du PC Fort Sainte Marie de la CMA-CGM en essai réglementaire

Tel était désir secret des victimes ce soir-là...

- Bien "navicalement" Thierry BRESSOL R/O

- "Le Sea Intrepid (1/2)"
- "Le Sea Intrepid (2/2) au mouillage en baie de Vigo et la plage naturiste"
- (Une passionnante partie de canotage)

- Manoeuvre et Canotage

- La manoeuvre des navires
- Visite annuelle de sécurité à Dieppe et canotage
- Canotage, engins de sauvetage etc...

A Port-Revel, une partie de canotage insolite et sans danger (bien que...)

A propos de l'auteur

Thierry BRESSOL

Officier radio-électronicien de 1ère classe de la marine marchande (1978/1991)
- Animateur de formation technique & Consultant Telecom GSM en SSII
- Rédacteur/correcteur
- Qui je suis ?


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