Souvenirs de mer

11 juillet 2005

Tube de l’Eté : La Lambada et le communisme

Ce qui suit n’est pas un texte politique, il est même tout sauf cela. Mais avec le recul du temps depuis 1989 et la chute du communisme, une réflexion toute personnelle entendue à bord d’un navire câblier de France Telecom a pris tout son sens.
- Elle méritait donc d’être rappelée.
- (1989-2013) Lambada ! (en Juillet 2013)

(mis à jour le 24 Décembre 2008 et le 17 Septembre 2013)

C’est arrivé à bord d’un navire câblier Français en 1989 :

Le CS Léon Thévenin en arrêt technique

Le monde entier (sauf les sourds) se souvient encore du "tube de l’été" en 1989 : la Lambada
- Dès le début de la saison, il était rapidement devenu impossible d’écouter la radio à n’importe quelle heure, quelle que soit la fréquence choisie, sans entendre cet air presque envoûtant. Je peux même ajouter que toutes les catégories de stations de radiodiffusion cédèrent à la pression du moment peu à peu, les unes après les autres. Toutes furent comme prises par une folie collective à un point que je ne pensais pas possible.
Ainsi durant l’été 1989, l’écoute de la Lambada était devenue collective et obligatoire, toujours et partout. Comme il s’agissait aussi d’une danse, ce fut même présenté par certains journaux comme un "phénomène de société", je cite. On devrait en rire.

Scène de Lambada typique, ça se voulait Brésilien en été 1989, mais je l’ai entendu à Montevideo en 1981...

La Lambada nous serait venue du Brésil, disaient les médias. En fait, j’ai pu entendre cet air pour la première fois en navigant en 1981. Je m’en suis souvenu immédiatement et peux même affirmer avoir écouté cela lors des escales à Montevideo, capitale de la "Republica Orientale del Uruguay", dit-on là-bas.
- Peu en importe l’origine, ce fut un très efficace coup médiatique. On diffusa, rediffusa, sur-diffusa et "rata-diffusa" cela tant et si bien, que la saturation gagna tout le monde dès le mois de septembre.
Finalement la Lambada a fini par disparaître peu à peu des
ondes. Bien que, il arrive encore que...

Platon (le Grec, pas l’amiral français) disait :
- "Il y a trois sortes d’êtres humains. Les vivants, les morts, puis ceux qui travaillent sur les mers." Cela me semble toujours vrai. Mais le troisième genre humain écoute maintenant la radio à bord. Il peut même regarder la télévision ! Donc même à bord, nous avons dû comme les autres écouter et apprécier la Lambada (tous ? je ne saurais le dire), puis nous avons ri avec le reste du monde de cet abus de diffusion. Pour finir, l’irritation gagna également le bon peuple du bord.

Au "carré", la salle à manger des officiers et missionnaires du câble.

A bord de nombreux navires de commerce, l’un des récepteurs d’ondes courtes du local radio restait en permanence accordé sur Radio France Internationale, ou son équivalent de la nationalité du navire. Le programme reçu était retransmis sur un réseau interne au bord, par un moyen spécifique au bateau, parfois bricolé avec plus ou moins d’astuces et de moyens par les officiers radios.
- Les beaux navires sont évidemment équipés de moyens puissants et variés, comme les paquebots. Par exemple, chaque cabine individuelle et les locaux collectifs disposaient de haut-parleurs et d’un petit tableau permettant la sélection du programme et le réglage du volume. J’ai connu des navires dotés d’un système permettant le choix de 2 programmes radiodiffusés et de 2 programmes totalement "locaux" provenant de magnétophones à cassettes tournant en boucle. L’officier radio était bien évidemment toujours "l’homme de l’art", en charge de cette installation.

Salon du carré des officiers et missionnaires du câble, "haut lieu de l’apéro".

Ce navire câblier (le Raymond Croze) était assez austère dans ses aménagements intérieurs, même s’il était relativement confortable. Chaque local du bord disposait d’une très simple prise murale d’antenne coaxiale, qui devenait souvent l’objet d’incroyables bricolages.
- C’était une spécificité des navires Français. A charge pour chacun de se procurer (de préférence chez l’officier radio) un cordon correctement équipé d’une connexion coaxiale aux deux extrémités pour écouter la radio dans des conditions sérieuses.
Cette distribution d’antenne collective pouvait parfois être une lourde charge, car trop souvent malmenée par des navigants bricoleurs et indisciplinés. Cette horreur technique était typique des navires français. Personne ne touchait les prises à bord des navires étrangers à bords desquels j’ai embarqué ! Par suite, cela fonctionnait bien en général. J’y ai toujours réussi des réparations rares, et définitives.
- Il faut aussi reconnaître que les navires conçus en France pour des Français ne bénéficiaient pas pour ce sujet considéré comme secondaire, d’une conception très saine. Sous réserve de bien vouloir étudier avec sérieux le sujet, nous pouvions faire au moins un peu mieux ! J’invite ceux que le problème intéresse, à se souvenir de ce qui était installé généralement à bord des navires français neufs. Le choix des câbles coaxiaux d’antenne utilisés dans les aménagement est crucial.

J’en étais certain à l’époque, mais le caractère lamentable de ce qui était trop souvent fait me fut démontré bien plus tard, en travaillant à terre. Un équipage de navire Câblier est par définition plus nombreux, donc plus créateur de petits soucis qu’un cargo. Il y avait même tant de problèmes que les Officiers Radios diffusaient Radio France Internationale à bord par un moyen interdit, mais très efficace !

Au "carré", la salle à manger des officiers et missionnaires du câble.

Le programme reçu au local radio était re-émis par un petit émetteur FM "fait main" à bord, tout simplement. Tout le monde, même en étant mal équipé individuellement, pouvait donc de la sorte bien recevoir en pleine mer en FM la radio d’Ondes courtes de la mère patrie. Pour éviter les problèmes, à quai cet émetteur était évidemment mis hors tension. Cette pratique n’était pas très réglementaire, mais tout le monde était satisfait. Il restait à l’officier radio de veiller à la bonne réception de RFI, et parfois entendre les commentaires sur le contenu des émissions.
- J’ai parfois eu du mal à assumer ce que diffusait notre pays. On ne consultait pas les marins sur le contenu des programmes, même les commandants, et encore moins les officiers radios. L’abus de Lambada suscita donc peu à peu des protestations ironiques lors d’une expédition de réparation de câble en Méditerranée puis en Mer Rouge. Je répondais :
- Nous sommes tous condamnés à des années de Lambada, même en Mer !

Un soir très tard, lors d’une conversation au local radio nous en avons parlé. Un collègue me taquina sur ce sujet, comme d’habitude. Je jouais le jeu avec le sourire en lui montrant ce que diffusaient les postes d’ondes courtes avec l’un de mes récepteurs. Cela était incroyable, en glissant sur l’échelle des fréquences, je réussis cette fois à trouver cinq Lambada simultanées !

Puis retournant sur RFI, moins d’une demie heure s’écoula avant une autre diffusion. En riant de cette situation (que je trouvais insolite) je déclarai d’un ton solennel :
- Il nous reste une seule solution, diffuser à bord Radio Moscou !

Voici ce qu’il reste de plus concret du Communisme aujourd’hui

En effet, à la grande époque de l’Empire Soviétique, le thème principal des programmes diffusés par les pays de l’Est était principalement (mais pas seulement) de la propagande communiste.
Je pensais alors que cette musique "Occidentale et décadente" par définition, ne serait pas diffusée par Radio Moscou. Je croyais même, qu’ils en parleraient surtout pour s’en moquer. Cela s’était déjà produit. J’étais en effet un auditeur fidèle de plusieurs grandes stations d’ondes courtes, dont la RSA (Afrique du Sud), la Deutsche Welle, BBC, la Voix de l’Amérique, la RTBF Belge, Pékin, Tirana, Moscou, Bucarest et la radio Suisse Romande.

Je ne détestais pas non plus un petit coup d’oreille chez Radio Vatican, qui diffusa triomphalement en 1978 :
- "Il a touché, il a touché la chatte à sa voisine"... Et La Lambada comme les autres en Juillet 1989.

Le Câblier Raymond Croze en fin 2008

Je déclarais donc aux collègues présents :
- Si vous ne voulez plus de Lambada, c’est en écoutant Radio Moscou que nous trouverons un des derniers espaces de Liberté sur les ondes !

Nous éclatâmes d’un rire collectif et libératoire. Comme pour joindre le geste à la parole, j’ai laissé Radio Moscou se diffuser dans le local radio. Cela arriva alors que l’heure de fermer ma "boutique" (le local radio) était depuis fort longtemps dépassée.
- Le soir, je "fermais" généralement plus de 40 minutes après l’heure théorique par goût personnel, mais aussi pour faire plaisir à ceux du bord qui ne peuvent facilement venir téléphoner que tard le soir. Notre petit groupe (trois officiers et un collègue de l’équipage) fut alors invité à prendre un pot dans ma cabine, dont l’une des portes donnait sur le local radio. Cet accès fut laissé intentionnellement ouvert, pour permettre une écoute distraite et discrète de Radio Moscou.

C’est alors que notre attention fut retenue par cet événement mémorable :
- Mon animatrice Moscovite préférée du service en Français annonça soudainement de sa jolie voix avec son sympathique et léger accent, que pour faire plaisir aux auditeurs une composition Brésilienne très innovante serait diffusée, la Lambada. Cela fut évidemment "enveloppé" dans un discours très progressiste sur la créativité musicale des "pays en voie de développement". Et une de plus !
- Observant mutuellement les yeux grands ouverts de tous les autres, larges comme des soucoupes. Ce fut la stupeur, puis un second éclat de rire tel, que les spectateurs de Pierre Dac ne l’auraient pas renié à la fin du fameux squetch du fakkir des années cinquante.

L’un de nous était un communiste convaincu de très longue date. Il déclara alors les larmes aux yeux en riant de bon coeur :
- Je vous le dis les gars, le Monde Communiste est foutu !! Si on commence à Moscou, de diffuser des tubes capitalistes de la sorte, c’est que le fruit est gravement contaminé !!

Il me semble que ces paroles étaient, prémonitoires. D’autre part, l’avant veille, Radio Bucarest avait déjà diffusé la Lambada. Le "Conducator" Nicolae Ceaucescu aurait du se méfier...

Clic !

Un menu du dimanche à bord du NC Raymond Croze

Bien navicalement - Thierry Bressol OR1
- (1989-2013) Lambada ! (en Juillet 2013)
Merci au Cdt Cozanet qui a su prendre quelques bonnes photos à ma place :
- Thévenin
- D’autre part, merci au site de La Seyne sur Mer

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Et...A propos de l’ancien "monde communiste" :
- (Consulting Maritime) Claude Chrétien au Havre en 1979 et à KIEV en 1992 (le 15 Août 2014)

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A propos de l'auteur

Thierry BRESSOL

Officier radio-électronicien de 1ère classe de la marine marchande (1978/1991)
- Animateur de formation technique & Consultant Telecom GSM en SSII
- Rédacteur/correcteur
- Qui je suis ?


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