Souvenirs de mer

11 juillet 2005

Navire américain de la côte Ouest d’Afrique

Un ETONNANT NAVIRE sur la COA en 1981
- La carrière maritime de n’importe quel marin représente aussi une incroyable série de rencontres. Celle-ci par exemple :

(réparé le 25 Août 2008)

La navigation maritime commerciale, c’est d’abord connaître les membres des équipages dont nous avons fait partie. Il y a là matière à dresser une magnifique galerie de portraits. Mais c’est aussi rencontrer des navires et leurs équipages lors des escales ou bien durant quelques arrêts techniques.

Un pilote du port de Tokyo était (aussi) un excellent dessinateur. Après chaque navire qu’il servait, il croquait systématiquement une rapide caricature du commandant à qui il venait d’avoir affaire. Ce dessin était toujours amusant et criant de vérité. D’autre part, jamais l’intéressé n’était vraiment ridiculisé. Savoir-faire rire de la sorte est une qualité rare.
- Il réussit à publier le recueil de "sa collection de commandants" mais seulement au Japon malheureusement. Cela dit, il n’était pas nécessaire de savoir lire le japonais pour profiter de ce livre. Tous les marins ont commis des erreurs et des fausses manœuvres durant leur carrière. Une de mes plus belles sottises fut de ne pas avoir acheté ce bouquin. Je reste incapable d’expliquer cette stupide bévue.

Certains de ses dessins y étaient accompagnés de la photo du navire servi, car ce pilote était aussi un artiste photographe. D’autre part, les navires dont la silhouette était remarquable avaient droit à un traitement spécial.
- En effet, la trombine du commandant était alors doublée par la caricature du bateau, et celle-ci était alors d’une drôlerie sauvage. En effet, comme un être humain, un navire peut être caricaturé. Ce pilote a su positiver et utiliser le fait bien connu que les navires modernes sont souvent fort laids.

Mon japonais aurait certainement aimé servir ce navire américain rencontré en 1981 à Pointe Noire. Malheureusement celui-ci ne fréquentait pas le Japon. Cela priva le monde de quelques extraordinaires dessins car ce bateau était en lui-même naturellement une superbe caricature et son équipage l’était aussi.

On ne le présente plus. Il inquiète ou fait rêver, c’est selon...

Ce cargo classique américain était à quai devant nous à Pointe Noire au début de 1981. Immatriculé à la Nouvelle Orléans, cette rencontre m’a marqué. Typiquement américain, son équipage complet était composé de citoyens des Etats Unis. Le « M/S Del Uruguay » fut construit sous le nom de « M/S Delta Pocahontas » sur une rive du Mississipi au début des années 60 pour la ligne entre les USA Côte-Est et la COA (Côte Occidentale d’Afrique).
- D’une taille très comparable à celle de notre Saint Luc, sa silhouette en était fort éloignée malgré les similitudes de leurs équipements de manutention. Tous les deux étaient en effet équipés de grues contrairement aux autres navires construits durant les années 60, qui portaient des mâts de charges et des bigues. D’autre part, leurs cales étaient aménagées en cellules à conteneurs, transformation effectuée au début des années 70.

A son neuvage, le Saint Luc était en avance sur son époque, mais le Del Uruguay l’était plus encore. Cependant, lui n’était pas taillé pour la vitesse, étant bien plus ventru. Son MP était moins puissant que celui de son cousin Français d’origine suédoise. Leur vraie différence était la disposition de ses superstructures. Le Del Uruguay avait deux châteaux, dont la forme était tout à fait remarquable. Je n’ai pas résisté à l’envie de rendre une visite de courtoisie (et de curiosité) à mon collègue officier radio américain. Cette visite, je ne l’ai pas regrettée. En quittant son bord, je me suis surpris à rire bêtement tout seul, car cela valait le coup d’œil.

Le plus important château était sur l’extrême avant du navire sur le pont teugue. Durant le mauvais temps sur l’Atlantique Nord, ce ne devait pas être triste. L’architecture du château arrière était plus classique car situé au-dessus des machines, dont il portait la cheminée conçue en tôles profilées.
- Les voitures des années 1990 et 2000 ont des formes toutes en rondeur, les deux châteaux du Del Uruguay aussi. Le château avant (en particulier la passerelle) avait une conception esthétique très audacieuse car rien, absolument rien, n’était droit, carré, rectangulaire ou triangulaire. Tout était rond, absolument rond !
En le visitant, je me suis mis au défi de trouver une seule forme anguleuse. Nada ! Impossible. C’était de l’aérodynamisme intégral...

Les plans affichés dans les coursives montraient que la surface de la base du château avant sur la teugue, avait la forme... d’un oeuf. Toutes les cloisons (le vaigrage intérieur aussi) étaient inclinées. Même le mât radar, planté au-dessus de la passerelle (il y avait au moins cela de classique à bord) était fait de tôles profilées aux formes élancées.
Les locaux et logements divers du bord étaient relativement confortables et fonctionnels, mais assez étroits, pour ne pas dire étriqués.

Seule la passerelle et le grand salon disposaient d’une surface assez conséquente. Cette passerelle reste (et de fort loin) la plus surprenante que j’ai visitée depuis que je connais le monde maritime, et j’en au vu quelques unes.
- En forme d’oeuf elle aussi, mais de surface bien plus réduite que la base du château car elle était traversée par deux épontilles supportant le mât radar. Son équipement très complet venait récemment d’être modernisé. La plus grande partie des consoles étaient fixées non pas sur le plancher du pont, mais au contraire comme suspendues au plafond. Vous avez bien lu, au plafond !
- Je suis obligé de préciser que du point de vue ergonomique, ce n’était pas si mal que je l’ai pensé au premier coup d’œil. Il fallait s’y habituer et ce ne devait pas être dur, car avec mon confrère officier radio, j’ai mis en marche et manipulé le radar 10 cm Raytheon (d’un modèle assez proche de celui du St-Luc) dont le display était au plafond, de façon à avoir l’écran au niveau des yeux. Cette démonstration m’a convaincu autant que celle du sondeur.
- Une rangée de larges sabords ronds faisait le tour de "l’œuf". Ici aussi, pas de rectangle ! Pour résumer, l’impression en pénétrant sur cette passerelle était de se croire soudainement dans le poste de pilotage d’un vaisseau spatial interstellaire de film de science-fiction. L’influence était d’ailleurs évidente.

Navire de commerce typiquement "US" des années 80, porte-barges et le château tout à l’avant.

Au bureau d’études du chantier naval Américain bien sûr qui a conçu ce bateau, ils avaient peut-être fumé leur moquette... Il aurait d’autre part été construit huit navires identiques sur ce modèle et l’ex Delta Pocahontas était l’un des quatre derniers à fréquenter la ligne USA/COA en 1981.

Maintenant, il serait insuffisant de décrire un navire, sans parler de son équipage, car il ne sera pas écrit que l’insolite se limiterait à la tôlerie.

Consultant une liste d’équipage affichée dans les coursives, j’ai constaté en relisant les dates de naissance, qu’aucun membre de cette équipe n’avait moins de 55 ans. En n’ayant pas pu calculer la moyenne d’âge, je reste certain que celle-ci devait dépasser rondement les 65 ans. Le commandant marchait avec une canne, et devait porter allègrement ses 75 ans ou plus.

D’autre part, tous étaient de nationalité Américaine, mais la sociologie du bord n’était pas sans une certaine représentativité des Etats Sudistes Américains.
- En effet, les mécaniciens vivaient tous au château arrière, du chef mécanicien au dernier ouvrier nettoyeur. Et ils étaient tous « de couleur » dit-on là-bas.
- De même (si j’ose dire) le service pont habitait le château avant et tous étaient des hommes blancs.

Evidement (si j’ose dire encore) le service restaurant logeait à l’arrière et tous étaient noirs. Il n’y manquait que les Indiens. Cela aussi fait partie de la caricature.
- Ce petit monde m’a fort bien accueilli et semblait vivre dans une ambiance très sereine et décontractée. A ces âges, on s’excite nettement moins sur des grosses sottises telles que la précipitation, la compétitivité et l’impérieux besoin de notre civilisation de faire toujours plus vite !

Le tableau ne serait pas complet en oubliant le local radio et "l’homme de l’art" qui m’a servi de guide à bord.
Avant de me présenter, il a d’abord cru avoir affaire à l’un de ces Européens de Pointe Noire qui à l’époque venaient souvent pour téléphoner en Europe ou aux USA en passant par la station radio du bord. Puis sachant qui j’étais, son accueil fut des plus cordiaux.

Comme tous les résidents de "l’avant" il était assez corpulent. Et comme tous les locaux du bord, la salle radio était étroite, donc mon confrère officier radio américain disposait à peine du volume nécessaire pour pouvoir y entrer et s’y mouvoir.

Le Del Uruguay était déjà âgé en 1981 mais était fort bien équipé. Chaque innovation de la technologie radio maritime avait donné lieu à l’installation d’un équipement en plus, il y en avait partout, sauf sur le plancher...
- Il disposait en cet espace restreint de trois émetteurs d’ondes courtes, de quatre récepteurs (capable d’opérer sur tous les modes existant en 1981), de deux imprimantes de radiotelex, de deux systèmes récepteurs de cartes météo, de nombreux petits placards de rangements et... d’un petit bureau.
- Il n’y manquait que le Satcom Inmarsat, mais le service technique de la Compagnie l’avait chargé de trouver une place pour lui... Vaste programme en vérité ! Mon pauvre collègue était très embarrassé par ce problème. Un petit atelier se trouvait entre le poste radio et la cabine du Chef (étroite évidemment), il pouvait s’ouvrir sur l’extérieur et contenait aussi les batteries de secours radio.

La visite commença par un double whisky car mon collègue avait une "bonne descente", puis je fus invité au repas du soir après une longue discussion de "radio à radio". Il y fut débouché une bouteille de Monterey (vin de Californie). Je n’ai pas su comprendre si c’était pour moi, ou si c’était parce que c’était dimanche :
Leur Anglais était en effet parfois difficile à suivre. Les trois qui parlaient le français m’ont rappelé que les Acadiens, fort isolés des autres Francophones le pratiquent avec un accent et un "parlé" vraiment bien à eux.
- Leur invitation fut retournée puis les trois volontaires pour déjeuner le lendemain à notre bord ne furent pas déçus non plus, même s’ils burent un peu trop de vin. On mangeait fort bien à l’époque à bord des navires de la SNO/CNDF.
- J’ai aussi su que leur compagnie connaissait quelques difficultés à maintenir sa ligne sur la COA et que leurs dirigeants n’y croyaient plus vraiment. Mais ils s’en moquaient tous, car l’âge de la retraite n’était pas loin. Ils étaient disaient-ils, fort bien assurés contre la maladie et le chômage. Le savoir vivre aux USA est tel qu’on n’y cache pas ses revenus. Le collègue touchait environ deux fois plus que moi. On l’entendait souvent à l’époquet je lis encore trop cette ânerie :
- Nous coûtons tous trop cher...
Ce furent bien les seuls marins du commerce contents de ce qui leur arrivait, rencontrés durant toute ma carrière.
Je mets au défi les lecteurs de nous décrire un navire aussi insolite.

Bien navicalement - Thierry Bressol - OR 1

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A propos de l'auteur

Thierry BRESSOL

Officier radio-électronicien de 1ère classe de la marine marchande (1978/1991)
- Animateur de formation technique & Consultant Telecom GSM en SSII
- Rédacteur/correcteur
- Qui je suis ?


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