Souvenirs de mer

14 mars 2006

L’épouvantable escale du cargo belge Carlier à Dakar en 1940 : 1/3

Après la Nouvelle Zélande voici une escale abominable ! Heureusement c’est du passé mais cela reste à méditer. j’aimerais être certain que plus jamais de tels désastres fassent souffrir des marins du commerce (ou les autres) totalement innocents, avec ou sans "crise internationale".

Mardi le 14 Mars 2006

Il y a "escales" et "escales", ce qui leur est arrivé diffère quelque peu de l’accueil possible en Nouvelle Zélande !

Le cuirassé Richelieu

J’ai été ému par certaines photos trouvées par hasard un quart d’heure après avoir publié ici cet article, que je mets donc immédiatement à jour.

Avis : Ce texte a été diffusé collectivement par notre collègue Michel Bougard il y a plus d’un an sur une liste de diffusion consacrée à la Marine Marchande. Cette terrible mésaventure méritait d’être mieux connue.

Commentaire personnel : On est fort loin avec cette triste histoire, de la rubrique "Prestige de la France"...

En souvenir du navire belge "Capitaine Frankignoul", voici de larges extraits du livre
- "La Marine Marchande Belge dans la Snde Guerre
Mondiale
" de R.Machielsen
- Traduction d’H.Mativa, édition de la Fraternelle des Marins Belges de la Marine Marchande des guerres 14-18 et 40-45.
- Cet Excellent livre est difficile à trouver !
- Un peu plus facile, "Les Belges dans la Bataille de l’Atlantique" de Henri Anrys en format "poche".

En effet pour participer à la Bataille de l’Atlantique, il n’y avait pas que les pays qui avaient de gros moyens en cuirassés, frégates, sous-marins etc... Même les Tchèques y étaient et ils surent montrer aux allemands qu’ils n’étaient pas plus manchots que les autres loin de là, avec leur modestes moyens et ceux que les autres leur ont prêtés.

A leur bord, quelques marins et officiers du S/S Carlier

Citation :
- De : "Bougard Michel" (Bougard.michel@coditel.net)
- Sujet : [mar-mar] Capitaines Teugels et Frankignoul
- Histoire du S/S Carlier.

- Lundi 3 Janvier 2005 17:48

L’histoire du navire belge S/S Carlier n’est pas à l’honneur d’une certaine France, celle de l’Etat Français et du gouvernement de Vichy.
- S/S Carlier - 7.217 t.j.b - Coulé le 11.11.1943

Situer Dakar et le port, c’est arrivé ici

- 1/ Période Dakar-Casablanca du 26 mai 1940 à février 1943 :

Le 26 avril le Carlier part d’Anvers à destination du Congo Belge. Le navire
est commandé par Henri Teugels, l’équipage compte 57 hommes : 38 Belges et 19
Congolais. Le 17 mai le navire arrive à Matadi d’où il repart le 28 avec un
chargement divers de 6.500 tonnes. La Belgique ayant capitulé, on ignore le
port de destination. Ce sera probablement un port français. Comme on ne peut
prendre les soutes à Ténérife, il est décidé& de faire escale à Dakar.
Lorsque le navire est paré à quitter Dakar pour Bordeaux, le 12 juin, il se
voit interdire d’appareiller par l’amirauté française. Les autres navires alliés sont également bloqués, seuls les Britanniques peuvent partir. Une
lettre collective de tous les capitaines, adressée à l’amiral français, mais elle resta sans suite.

Le 6 juillet arrive devant Dakar une escadre britannique
composée des croiseurs "Australia" et "Dorsetshire" et du porte-avions
"Hermès", ayant pour mission d’attaquer et de mettre hors de combat le cuirassé Richelieu, flambant neuf, qui s’était enfui de Brest vers Dakar..
- Deux jours durant, l’escadre croise au large de Dakar, hors de portée des batteries. Pour la nuit du 8 au 9 juillet une attaque-surprise est prévue :

Le canot-major de l’Hermès va se faufiler dans le port et éliminer le cuirassé à l’aide de charges de fond. La chaloupe à moteur, peinte en noir pour la circonstance, se glisse précautionneusement dans le port, se fait hâler çà et là par les sentinelles étonnées d’autres unités navales, mais n’éveille pas de méfiance. La chaloupe s’avance tranquillement dans le port, se perd parfois dans l’obcurité, s’approche de navires de guerre dont il
aurait dû s’écarter, mais atteint tout de même finalement le Richelieu. Les charges de fond sont balancées par-dessus bord et le canot disparait sans demander son reste.

Ce Richelieu est moins dangereux que le fut son original

Ce raid courageux fît long-feu car les charges
n’explosèrent pas dans ces eaux peu profondes ! Le lendemain matin, le porte-avions "Hermès" lance une attaque avec 6 avions-torpilleurs Swordfish.
Une seule torpille atteint son but et frappe le cuirassé à l’étambot :
l’écubier du safran et le gouvernail lui-même sont endommagés.Trois compartiments sont sous eau. Le Carlier, placé en écran devant le Richelieu est intact...

Bien que les avaries soient limitées, les réparations, en raison des moyens de fortune dont on dispose à Dakar, dureront au moins un an. Le Richelieu est donc devenu provisoirement une batterie flottante.

Le 20 juillet les navires marchands alliés (il y en avait 70, totalisant +/- 300 000 t.j.b.) reçoivent définitivement l’interdiction d’appareiller en vertu des
dispositions de l’accord d’armistice franco-allemand. Le goulet d’accès est barré par un filet d’acier. Là-dessus deux caboteurs s’échappent :
- Le m/v Rolf (néerlandais.) et le s/s Kroman (polonais) : grâce à leur faible tonnage ils parviennent à glisser le long du filet. Le Rolf est un koff de type bruyant, pour couvrir le halètement du moteur, deux accordéons jouent sur le pont des air entraînants, tandis que l’équipage s’égosille. Lorsque la fugue est découverte, les Français sont extrêmement irrités... (commentaire perso : cela peut se comprendre au-delà d’être approuvé sur le fond)

Le Cdt Teugels

Quand au capitaine Teugels, il ne s’en laisse pas non plus imposer. Le 4 août par nuit noire et pluvieuse, le Carlier tente de s’esquiver. A cause du grand tirant d’eau (toute la cargaison se trouvait encore à bord), il ne peut pas à l’instar des caboteurs, passer le long du filet. Il
éperonne donc à pleine puissance l’obstruction, réussit à la rompre et atteint le large...
- Mais l’alarme est donnée, le fugitif est poursuivi par le
patrouilleur Calais et sommé de virer de bord. Personne ne montre le bout du nez. Suivent quelques coups de semonce. Teugels ne maintient à leur poste que les hommes indispensables et enjoint au reste de l’équipage de vite
mettre à l’abri dans le tunnel d’arbre d’hélice. L’affaire s’envenime et le Carlier encaisse plusieurs impacts. Le 3ème officier est blessé. Une brêche est ouverte dans la coque à tribord, juste au-dessus de la flottaison. Bien que le navire eût franchi la limite des eaux territoriales, il doit virer de bord et retourner à Dakar.
- C’était tout de même une belle tentative ! De retour à quai, on voit monter de la fumée des ventilateurs de la cale 7.. La cargaison a pris feu ! Pour maîtriser l’incendie, la cale est mise sous vapeur, ensuite elle est inondée.
- Le capitaine Teugels, le 1er officier (ou 2nd
capitaine) Frankignoul et le chef mécanicien Jorgensen sont arrêtés et mis au violon. Le capitaine est condamné à 20 jours de prison et pour décourager toute autre velléité ultérieure d’escapade, les Français confisquent quelques
pièces importantes de la machine.

Le chef mécanicien du S.S. Carlier (ici avec la mascotte des mécano) a subi 2 ans d’internement dans les camps du Gouvernement de Vichy. Les Français ayant enlevé de la machine certaines pièces essentielles, celles-ci furent refaites à la main et le navire s’enfuit

Les généraux et amiraux français étaient presque tous partisans de Vichy. Ils passèrent la guerre à discourir à propos de "la France" et de "l’honneur" jusqu’à en devenir constipés. Le général de Gaulle les désignait avec mépris comme "les proconsuls romains" et le général Weygand déclarait :
- "les deux tiers de la France se trouvaient occupés par l’ennemi et le dernier tiers par la Marine, ce qui était encore pire".

Les 23, 24 et 25 septembre se déroula l’opération "Menace" contre la base navale de Dakar, accompagnée d’une tentative de débarquement du Général de Gaulle. L’entreprise fut mal organisée, les projets avaient transpiré. Les Gaullistes s’y prenaient avec désinvolture. A Londres on avait même acheté publiquement des uniformes tropicaux pour les soldats français, ce qui avait attiré l’attention... Dans les pubs, des toasts bruyants étaient portés "à Dakar" !
- En outre le service de renseignements des "Free French" (B.C.R.A.) était dans ce stade initial, aussi poreux qu’un tamis et infiltré par des espions de Vichy. Dans les journaux espagnols, on pouvait lire en première page que le général de Gaulle était parti pour l’Afrique...

Le gouvernement de Pétain était donc averti avant le départ de l’escadre britannique. Après la désastreuse équipée de Mers-el-Kebir, un puissant courant antibritannique s’était répendu parmi les Français, surtout dans la marine...
- Le gouverneur-général Boisson et l’amiral Landriau faisaient d’ailleurs partie de la clique de Vichy. Lorsque l’escadre britannique fait son apparition devant Dakar les Français sont prêts, ils ont même reçu des renforts navals. Les batteries côtières ouvrent immédiatement le feu sur les assaillants. Les coups s’échangent dans une certaine confusion et l’ultimatum adressé au gouverneur Boisson est extrêmement maladroit et pour tout dire, grossier. Boisson lui donne la réponse que l’on pouvait attendre :
- "Je défendrai Dakjar jusqu’au bout".
- La tentative de débarquement des troupes de de Gaulle débouche sur un échec.

Officier mécanicien du Carlier, ici avec le chat, l’une des mascottes du bord. 1943

Le piège se referme peu à peu...

L’équipage du Carlier est consigné à son bord sur ordre de la préfecture maritime. Le capitaine refuse d’obtempérer à ce non-sens et conduit ses hommes en lieu sûr. Le lendemain, 24 septembre ainsi que le 25, un violent duel d’artillerie se déroule entre l’escadre
britannique et les navires français appuyés par les batteries côtières. Une brume épaisse s’étend, accrue par les écrans de fumée répandus par les contre-torpilleurs français. Les croiseurs de bataille "Barham" et
"Resolution" tirent 160 obus sur le port mais le manque de visibilité leur fait rater leurs cibles. Les dégats sont peu importants. Au large le contre-torpilleur "Audatieux" gravement atteint par le croiseur "Australia" prend feu et s’échoue sur la plage.
- En plus deux sous-marins, le "Persée" et "l’Ajax" sont coulés. Cependant le tir des artilleurs français est plus
précis que celui des assaillants en dépit du fait que le "Richelieu" ne peut faire usage que d’une tourelle. Le croiseur "Cumberland" est touché de même que les destroyers "Foresight" et "Inglefield". Le "Resolution" est
gravement endommagé par une torpille du sous-marin "Bézeviers" et doit se faire remorquer vers Freetown et le porte-avions "Ark Royal" perd six avions.
- Le 25 septembre il est mis fin à l’opération puis l’amiral sir John Cunningham bat en retraite. L’opération Menace a tourné au fiasco tandis que les Français savourent la satisfaction de voir la flotte britannique se dérober en clopinant. Pour le "Messie" de Gaule, c’est une lourde déception.

Des canons remplacent bientôt à bord du Carlier libéré après 2 ans d’internement à Dakar, les mitrailleuses dont il avait été provisoirement armé. 1943

L’historien S.W. Roskill écrivit à propos de l’épisode de Dakar :
- "Un échec total... Ce qui plus est cette expédition était tout à fait inopportune".

FIN de CITATION de la Première partie

Note personnelle Thierry Bressol :
- Je crois surtout qu’il était beaucoup trop tôt pour essayer de faire ça, surtout après le coup de Mers El Kebir. Prévoir cette réaction, c’était un peu de la psychologie élémentaire... On n’a rien manqué !

Bien Navicalement - Thierry R. BRESSOL R/O
- "L’épouvantable escale du Carlier : 2/3"
- "Après l’escale abominable du Carlier 3/3"
- "Pourquoi à Vichy ?"

La Royale, entre la tradition et la modernité : ici le Jean Bart, années 40 et 50

Inachevé donc moins dangereux que le Richelieu, le Jean Bart se trouvait réfugié à Casablanca après son extraordinaire évasion du chantier naval de Saint Nazaire peu avant l’arrivée des allemands. On l’imagine ils furent terriblement déçus de trouver une cale sèche et des cartons vides au lieu d’un beau cuirassé tout neuf et presque paré...
- Merci aux sites :
- http://www.farac.org/php/article.php3?id_article=185
- http://www.battleships-cruisers.co.uk/richelieu_class.htm

- Merci particulièrement au site suivant trouvé par hasard :
- http://www.cegesoma.be/pls/opac/opac.search?lan=F&seop=2&sele=51&sepa=19&doty=&sest=&chna=&senu=1375&rqdb=1&dbnu=1

A suivre... La partie suivante de l’histoire du belge S/S Carlier est la plus criticable envers la France dite Vichyste, car elle concerne le sort des marins belges dans les camps d’internements d’Afrique du Nord.

A propos de l'auteur

Thierry BRESSOL

Officier radio-électronicien de 1ère classe de la marine marchande (1978/1991)
- Animateur de formation technique & Consultant Telecom GSM en SSII
- Rédacteur/correcteur
- Qui je suis ?


"Souvenirs-de-mer" et "Marine Inconnue" : http://souvenirs-de-mer.cloudns.org/