Souvenirs de mer

25 mars 2006

Aventures Mécaniques Extraordinaires !

Je me demande parfois ce qu’il en aurait pensé...
- Monsieur l’Ingénieur Rudolf Diesel

Ecrit en 1994 et 1995, et corrigé jeudi 19 août 2004 à 16h24 :
- voici maintenant les aventures extraordinaires des régulateurs Woodward du M/V Roro Manhattan :

M/S Roro MANHATTAN
Photo Chantier de France Dunkerque 1981

La Cie de Navigation d’Orbigny et Costa Line essaient de réparer sans dépenser ni perdre de temps... Le 4 Février 1982 nous n’avons pas fait naufrage, mais il s’en est fallu de fort peu. Nous devions arriver à New-York le 4 en fait, mais nous sommes arrivés le 11, ce qui n’était déjà pas si mal.

Le 4 février 1982 nous n’avons pas fait naufrage
(par 32°N et 33°W)

Parmi les nombreuses sources de problèmes que nous avions à bord, se trouvaient nos régulateurs Woodward. Je ne sais pas si c’était le plus dangereux de nos emm.... Mais ils furent excellents dans cette discipline.
- Pour résumer la situation sans devenir pénible ici, il n’y a pas que des mécaniciens pour me lire, il me faut dire pour simplifier que ces
régulateurs, ne régulaient pas. Ou même pour être précis, ils ne le faisaient plus depuis le début de la traversée Naples New-York.

Tout cela commença (leur prestation "fut interrompue", pour être précis) au moment de passer le Détroit de Gibraltar.
- Afin de bien évoquer cela, il me faut décrire un peu l’installation
propulsive du Roro Manhattan (et du Genova)
. Il navigue toujours, donc j’en parlerai au présent. Le Manhattan dispose pour sa propulsion d’une ligne d’arbre et une hélice à pas variable de système Kamewa. C’était un "grand classique" des années 70. Ce système-là fonctionnait parfaitement, cela mérite d’être précisé car il faut aussi positiver, avec tout le reste qui n’allait pas fort bien.

Il dispose de 2 moteurs de propulsion (MP) Sulzer semi-rapides et d’un système de réducteurs pour "lier" tout cela. Cette installation propulsive représente une puissance de deux fois 8700 HP (CV) si je me souviens bien. Ces deux MP étaient prévus pour tourner entre 430 et 580 tours/minute en exploitation normale. Comme souvent, il y avait une "allure interdite" pour éviter la propagation d’ondes de vibrations excessives.

Le mauvais fonctionnement du régulateur de chaque MP avait naturellement ce qui suit pour conséquence :
La rotation de l’arbre du moteur ne pouvait plus être à vitesse constante, tout simplement et désastreusement. En d’autres termes, le MP en question pouvait prendre tendance par exemple à ralentir bêtement jusqu’à s’arrêter, s’il n’y avait pas d’intervention manuelle du bord.

Inversement, il pouvait aussi bien partir en survitesse pour s’arrêter très vite, parce qu’une sécurité automatique intervient en ce cas automatiquement, pour éviter la casse. C’est cela, la fonction d’un régulateur. Cela n’existe pas seulement en mécanique d’ailleurs.

Concrètement pour les pingouins du bord, (ceux de la Machine) compte tenu du fait qu’on ne pouvait pas laisser nos deux gros moteurs tourner comme cela, étant en mer il nous fallait pourtant "faire avec" c’est-à-dire sans. En d’autres termes il a rapidement fallu établir un quart en bas, pour réguler en permanence à la place des régulateurs...
- Cela n’avait rien de folichons, surtout avec le mauvais temps que nous avons rencontré.

Bien sûr, Loi de Murphy oblige, cela est arrivé en parfait cumul avec nos ennuis des fameux filtres à huile automatiques Boll et Kirsch.
(notre Chef mécanicien disait, les "automatiques-manuels", j’ai adoré sa formule)
Ces deux systèmes ont ainsi rendu la vie du service machine... palpitante.

Compte tenu de ce qui s’était passé pendant la traversée Est-Ouest, il
n’était plus question de revenir en Europe en traversant ainsi "en l’état".

Manhattan en 2002 - Le grand poster du carré des officiers du M/V Roro Manhattan montrait cette vue. Oui, aujourd’hui il manque deux tours...

C’est ainsi que Mr Warren de l’agence Costa Line de New-York nous déclara peu après notre arrivée triomphale :
- "Ici, on n’est pas en Europe, on est aux Etats Unis d’Amérique, et on va vous montrer comment on fait.
- Votre problème EST ici réglé. Vous allez voir, ce que vous allez voir..."
- Et... Nous avons vu, ce que nous avons vu...

Il précisa ensuite son plan d’action, c’était dans le bureau du Cdt :
- "Vos régulateurs Woodward, ya plus d’problème ! Voici maintenant ce qu’on va faire, commençons par les régulateurs..." :
- La rotation Italie - côte Est des USA était ainsi prévue :
- New-York
- Philadelphie
- Baltimore
- Portsmouth-Norfolk
- Et retour vers Gênes, Livourne, Naples etc...

Chaque traversée sur la côte Est durait moins de deux jours et les escales étaient naturellement celles d’un navire Porte-conteneurs roulier, c’est à dire rapides.
- Le but de Mr Warren était de ne surtout plus (jamais ça) perturber le précieux schedule, le calendrier des rotations de la Ligne Costa.

Arriver ainsi le 11 Février au lieu du 4 avec toutes ces avaries, c’était déjà beaucoup pour lui... Même moi, je comprenais bien son point de vue tout en pensant qu’il devrait fatalement tenir compte de bien d’autres choses...
- Mr Warren imposa donc sa démarche au bord en sachant ce qui suit, avec l’accord de la CNO à Paris, 10 Avenue de Messine :

Les régulateurs à air comprimé du Manhattan étaient des Woodward. Woodward, c’est américain. D’autre part, il y avait en 1982 un grand atelier de Woodward à Norfolk. Il fallait donc en profiter... Naturellement.

Au local radio, l’imprimante radiotelex "TOR" du M/S Roro MANHATTAN
(une cloison vitrée et une porte séparaient le local et donnait accès à la passerelle)

Une longue "telephone-party" fut (logique !) organisée avec la Sté Woodward et suivie par un télex pour "officialiser". Il fut décidé de faire chaque traversée avec un seul moteur (et un seul régulateur) puisque de toutes façons, ces maudits régulateurs ne
fonctionnaient pas. La Météo de la Côte Est était favorable. (confirmée par moi-même)

- De New-York à Philadelphie on attendrait la réparation du premier régulateur, débarqué et expédié à Norfolk.
- A Philadelphie on récupérerait le premier et débarquerait le second, qui serait lui aussi expédié à Norfolk.
- A Baltimore on récupérerait le second régulateur, puis tout irait ainsi fort bien. Cerise sur le gâteau, si jamais un imprévu survenait, il serait facile d’attendre l’escale de Norfolk, dernière de la rotation...

Tout cela me semblait bien compliqué, et l’officier radio que j’étais doutait un peu. On nous avait pourtant et de surcroît promis même le Père Noël, sous la forme d’un régulateur neuf et supplémentaire.
- Le soir même le premier régulateur était débarqué, la grève des dockers nous a permis de souffler un peu et... D’aller faire un tour en ville, c’est à dire découvrir Manhattan. Merci les dockers !! A l’apéritif avec mes amis de la Machine, j’ai alors exprimé mes quelques doutes.
- En effet, il n’y avait pas que les régulateurs "en bas" pour nous les plier en quatre... Pour parler un peu de radio, je dois dire que cela s’appuyait sur l’expérience suivante, la constatation de l’incapacité à New-York de fournir MES pièces détachées commandées durant la traversée.
- J’ai donc dit à mes camarades :
- "Si ça se passe pour vous à la bécane, comme avec mon "matos radio", les gars... Vous n’êtes pas sortis de là !"

L’électricien, toujours aussi optimiste, nous précisa que les régulateurs étaient conçus par Woodward-France à Dunkerque, une boîte située près du chantier naval natal.
Le 3ième mécanicien ajouta que Woodward-France, ce n’est pas "tout à fait" Woodward la maison mère aux USA. Cette boîte française avait été rachetée.
- Vous l’aurez compris, il était donc prévisible que les gars de Woodward à Norfolk, risquaient fort d’être "emmerdés" avec ce matériel typiquement français et exotique...

On l’aura compris, les mécanos doutaient au moins autant que moi...
- Après avoir lu ici la démarche théorique, voyez vous-mêmes ce qui s’est passé en pratique, à savoir que nous avons eu le temps pour trainer un peu en ville, même dîner à l’excellent restaurant situé tout en haut de la Tour Sud du "WTC"...
- L’Aéronautique et le 11 Septembre 2001
- Mes passages à New-York et le 11 Septembre 2001

En visitant la Tour Nord en 1982, je n’imaginais absolument pas que...
(une de ces deux tours de bureaux était très ouverte au touristes, comportant entre autres, un grand bar et restaurant dont le point de vue absolument unique au Monde, valait le déplacement)

- 1/ New-York - premier régulateur débarqué
- 2/ Philadelphie - pas de retour à bord du premier régulateur et pas de réponse de Norfolk aux questions de notre chef au téléphone. Il ne trouva pas le bon interlocuteur.
- 3/ Baltimore - Arrivée à bord d’un troisième régulateur,
totalement inadapté à notre installation. Le chef ne trouvait toujours pas le bon interlocuteur au téléphone. Il se cachait peut-être, le pauvre...
- Mon expérience du monde des "Telecom" après la navigation m’a fait connaître un grand principe moderne :
- Plus les Télécommunications se perfectionnent, plus les gens sont difficiles à joindre...

Baltimore Harbour Place au centre commercial, voici une bonne adresse pour prendre un pot ou pour les fruits de mer, Phillip’s bien connu aussi pour ses serveuses-sirenes en short, mais qu’on ne consomme pas, c’est pas le genre de la maison.

Conclusion : pas de retour à bord du premier régulateur !

- 4/ Norfolk-Portsmouth - Pas de retour à bord du premier régulateur. Le canard était toujours vivant, et still no news des...
- Grève des dockers (aux USA, cela arrive plus souvent qu’au Havre) et attente du régulateur.

- Quatrième jour :
- Costa s’énerve mais la grève continue, et toujours pas de
régulateur revenu. On nous demanda de donner le troisième régulateur (celui qui était décoratif) à des fantaisistes de passage à bord en camionnette et même de leur remettre notre second régulateur... Le chef a dit :
- "Niet !!"
- Il ne faut pas pousser Pepito dans les cactus...

- Cinquième jour : Grosses Colères du chef et du commandant, impatience partout à bord. Mais il y a d’excellents restaurants et d’autres lieux pour sortir
à Norfolk... Cela se sait trop peu en France, mais on mange très bien aux USA ! (Vin à bord)

- Sixième jour : la grève continue, pas de régulateur.
- Et le canard était toujours vivant.

- Sixième jour : - 17h30 : je rentre à bord après un petit tour en ville. Il n’y a plus d’échelle de coupée (gangway dit-on chez les belges) et la longue rampe est posée sur le quai. Il pleuvait comme en Normandie et à Namur réunies en mars....

M/S Roro MANHATTAN - la rampe arrière orientée 30° pour être tribord à quai

Sur la rampe, déposé en vrac sans même un carton, je trouve
un vague bazar remonté "à la va-vite" très visiblement. Le tout
est trempé par l’averse, n’étant pas même déposé à l’intérieur
du bord. Quekseksa ?

M/V Seaboard Intrepid
l’ex Roro Manhattan en 2002

- "Vous osez rentrer là-dedans ?" demanda un jour une visiteuse à mon bord... Et... Pourquoi pas, s’il le faut pour que "ça tourne" ?

Mécanicien au travail à bord, dans le moteur

Ci-dessous un gros moteur lent, très différent des deux petits MP du Roro Manhattan.

Moteur Diesel Sulzer de navire de commerce

Je me disais bien avoir déjà vu ce truc-là quelque part...
Je suis donc descendu au PC Machines pour tenter d’y
trouver le chef, qui venait de remonter chez lui. Cela dit,
j’ai invité les gars à aller voir ce qu’il y avait sur la rampe.

Dans le bureau du chef, j’ai eu la douleur d’annoncer que
"quelque chose qui me rappelle un régulateur" se trouvait
abandonné sur la rampe, alors que le téléphone sonnait
pour lui confirmer la nouvelle...
- "... Ici, on est aux Etats Unis...."
- Mais on commençait à se croir plus près d’Owendo au Gabon, que du MIT.

C’est ainsi qu’on a fini par faire, ce qu’il fallait faire depuis
le début (mille sabords !), c’est à dire faire venir en avion
deux gars de Woodward-Dunkerque
avec leurs outils de
réglage et des pièces.
- En trois jours ce fut ainsi "torché", vite et bien.

Le chef me le disait après un long appel téléphonique
le soir de "ma découverte", le problème était aussi que
personne ne voulait payer le voyage des gars. C’est
pourquoi ils faisaient tout ce qu’il pouvaient pour éviter
ça.
- Gagner du temps, économiser de l’argent ?
- Le calendrier des rotations était mal parti dès le début
avec ces façons de faire.

Le plus rigolo, reste que notre séjour à Norfolk fut
allongé encore plus par d’autres farces :
- Nos turbo-soufflantes et, les US-Coast-gards qui furent cependant assez souples avec nous.

Les Coast-gards nous ont en effet envoyé deux très
charmantes jeunes inspectrices qui furent absolument
émerveillées par la propreté et le bon ordre à bord
de ce navire neuf, à commencer par le compartiment
des machines.
- C’est sûr, le Manhattan était étonnant par le contraste
entre la belle peinture neuve partout, et les nombreux
soucis techniques qu’il avait.
- Ah ! Les joies de la fin et des suites des arrêts techniques de la garantie d’un an à Gênes !

Une précision s’impose : C’est arrivé en Février 1982. Je ne saurais donc garantir l’exactitude du déroulement de ces "petits soucis". Plus exactement dit, j’ai eu du mal à me bien souvenir dans quel ordre tout cela s’est passé. Mais "l’esprit" dans lequel cela nous est arrivé, c’est le bon (si j’ose dire...), c’était ainsi.

Bien navicalement - Thierry Bressol - OR1
- Photo spectaculaire, le 4 Février 1982
- Embarquer à bord du Manhattan (1)
- Le matin du 4 février à bord (2)
- Le 4 février 1982 à 17h00 lt (3)
- Le 4 février 1982 après 17h00 lt (4)
- Navire RORO ou Roulier
- Chauffeur de taxi et navire roulier
- L’Aéronautique et le 11 Septembre 2001
- Mes passages à New-York et le 11 Septembre 2001

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A propos de l'auteur

Thierry BRESSOL

Officier radio-électronicien de 1ère classe de la marine marchande (1978/1991)
- Animateur de formation technique & Consultant Telecom GSM en SSII
- Rédacteur/correcteur
- Qui je suis ?


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