Souvenirs de mer

24 mars 2006

L’épouvantable escale du Carlier à Dakar en 1940 - 2/3

- Voici la 2nde partie de l’épouvantable escale à Dakar d’une bande de bons collègues qui croyaient arriver chez des alliés et amis.

- Il est arrivé d’autres histoires tristes dans le genre. Celle-ci reste celle à propos de laquelle j’ai su le plus de détails.
- Pour information, des marins du commerce allemands furent eux aussi bloqués de façon similaire dès le début. Ils n’ont pas trouvé cela plus drôle... En plus, avec le rôle du méchant à porter... On n’a rien manqué !

- Corrigé le 25 mars 2006
- "L’épouvantable escale du Carlier 1"

- Voici un genre d’histoire belge dont on aimerait qu’elle ne soit jamais arrivée... Evoquer aujourd’hui cette histoire, c’est aussi rendre hommage au courage de ces gars qui pas une seule fois ont "plié" ou renoncé devant une terrible adversité :
- Au contraire, sans arme ils ont lutté sans hésiter !

A leur bord, quelques marins et officiers du S/S Carlier

- CITATION seconde partie -

- Cette partie de l’histoire du navire belge S/S Carlier à Dakar est la plus criticable envers la France dite de Vichy, car elle concerne le sort des marins belges dans les camps d’internements d’Afrique du Nord.

- Après ces journées mouvementées, un autre problème se pose, la cargaison du Carlier, partiellement avariée, doit être déchargée et vendue. Le Cdt Teugels
éprouve des difficultées pour le paiement des marchandises, ces controverses financières se prolongent jusqu’à la fin de 1941 !
- Dans ce climat tropical et cette atmosphère déprimante, humide, la vie à bord est vite devenue littéralement un enfer. Dans les cabines on étouffe et le pont d’acier semble rougeoyer sous le soleil brûlant. Les hommes s’ennuient à mourir et deviennent irritables.

- D’autre part ils sont terrassés par la malaria. C’est catastrophique, car la provision de quinine est épuisée. Le 14 octobre le matelot Hessens succombe à un accès de fièvre.

- Au début du mois de novembre, le capitaine est convoqué par les autorités navales françaises qui lui proposent d’assurer un service régulier entre Dakar et Nantes mais il REFUSE catégoriquement.

Le cuirassé Richelieu

Fin décembre 1940 les consulats de tous les pays en guerre avec l’Allemagne doivent fermer leurs portes, seul le consulat des Etats-Unis restant ouvert.

- Début avril, l’installation de radio est mise sous scellés. Le 25 avril expire le rôle d’équipage. Le capitaine explique à ses hommes que ceux qui ne souhaitent pas renouveler leur engagement peuvent rentrer en Belgique, à condition de faire eux-mêmes les démarches nécessaires auprès des autorités françaises. Mais l’équipage en bloc, enrôle à nouveau.

- D’éventuelles modifications des conditions de travail ou des barêmes, pourront être réglés plus tard. Vu qu’il est impossible d’arracher le navire aux griffes des Français "de Vichy", les hommes essayent de filer par leurs propres moyens !

- Le 13 mai 1941 le mécanicien Henon et le messroom-steward Peeters parviennent à s’échapper sur l’embarcation d’un autre navire allié. Ces marins réussissent à atteindre l’enclave de Bathurst à environ 150 km plus au sud.

- La réaction ne se fait pas attendre, le navire est fouillé de haut en bas. Trois jours plus tard, les "Vichyssois" sortent de leur manche une autre suggestion :

- Amener le Carlier en France. Tous les membres de
l’équipage doivent cette fois se présenter personnellement au bureau de la Marine, où on les invite à enrôler dans des conditions avantageuses mais personnes n’accepte cette proposition traîtresse et la réonse unanime est :
- NON, NON ! Et NON !!

- La nuit du 23 au 24 juin 1941, cinq hommes parviennent encore à s’échapper, cette fois sur la chaloupe du Carlier :
- Verstraete, 4ème officier, Pynen, Charpentier, Alize, Sels et Vermeulen, matelots. Après quatre jours de mauvais temps et vents forts, ils atterrisent sur la côte de Gambie.

Ce lieutenant du S.S. Carlier fut aussi interné à Dakar pendant 2 ans

L’amiral français est furibond. Par mesure de rétorsion, il fait mettre à terre les autres embarcations du cargo immobilisé. Les dix-neuf
marins congolais, entrainés dans ces péripéties sans y rien comprendre, doivent débarquer quelques jours plus tard et sont rapatriés par chemin de fer, via Bathurst.

Le chef mécanicien du S.S. Carlier (ici avec la mascotte des mécano) a subi 2 ans d’internement dans les camps du Gouvernement de Vichy. Les Français ayant enlevé de la machine certaines pièces essentielles, celles-ci furent refaites à la main et le navire s’enfuit

Début juillet le capitaine Teugels reçois enfin une
provision de quinine, offerte par les capitaines norvégiens. Ceux-ci ont trouvé les précieux cachets dans leurs colis de Croix-Rouge. Soit dit en passant, le navire belge ne fut gratifié durant son séjour à Dakar, d’aucun colis de l’organisation humanitaire.

Officier mécanicien du Carlier, ici avec le chat, l’une des mascottes du bord. 1943

- Fin juillet, ordre est donné de quitter le "stationnaire malgré lui" sous prétexte que l’équipage est soupçonné d’avoir l’intention de le saboter. L’équipage est interné au camp de Sebikotane.

- Alors commence un calvaire qui ne prendra fin qu’au moment du débarquement allié en Afrique du Nord de novembre 1942.

- Dans ce camp ils reçoivent un beau jour la visite d’un délégué belge qui leur demande d’amener le Carlier à Anvers. L’équipage est devenu allergique à toutes ces propositions suspectes et refuse d’une seule voix. Teugels ne se soucie même pas de rencontrer cet individu.

- Concurremment, des plans sont échafaudés en Belgique occupé pour placer le cargo sous le pavillon de la Croix-Rouge et l’utiliser en vue de l’approvisionnement du pays. Un nouvel équipage vient de Belgique pour y ramener le navire, qui part en mer le 22 décembre...

- Faisant escale à Casablanca, l’équipage de rechange se dérobe à la continuation du voyage, parce que la marine française refuse d’escorter le solitaire à travers le blocus britannique. L’équipage de circonstance est
alors purement et simplement rapatrié.

- Le 31 décembre, le propre équipage du Carlier est expédié par bateau vers Casablanca et de là au camp de Side-el-Ayachi...

- Peu après, onze hommes sont déplacés vers les misérables baraquements d’Im-Foud, où ils sont traités comme une bande de criminels de l’Ile-du-Diable et sont astreints au travail forcé. La conduite de ces Français vis-à-vis de leurs anciens alliés est tout simplement scandaleuse :

- Ces marins sont enfermés dans des camps de concentration où ils sont maltraités et subissent de multiples privations.

- En un an et demi, donc jusqu’à ce que les Américains et les Britanniques débarquent en Afrique du Nord, les Belges ont transité dans cinq camps d’internement.

Ce matelot du S.S. Carlier a subi 2 ans d’internement au Maroc, il sourit à la liberté retrouvée. 1943

- Indigné, (on le serait à moins) Scarvériaux écrit :

- "C’est une page d’histoire qui n’est pas à l’honneur
des autopités françaises, une pafe lamentable, où le rond-de-cuirisme militarisé à genoux devant Berlin, dépasse l’entendement..."

- Note Thierry Bressol : qu’en dire de plus ?

- Le Cdt Teugels refuse toutefois de s’incliner, il écrit à toutes sortes de personnalités ainsi qu’au Consul des Etats-Unis pour dénoncer ces pratiques moyenâgeuses. Le consul américain trouve la chose assez grave pour aller jeter un coup d’oeil à Sidi-el-Ayachi pour y poser des questions et ne se prive pas de tout examiner minutieusement.
- Le chef du camp lui explique qu’il a reçu des ordres pour traiter avec une sévérité particulière les Norvégiens, les Grecs et surtout les marins belges...

- Le consul envoya un rapport détaillé de 10 pages à Washington. Lors de ses déplacements à Casablanca, le capitaine Teugels a pris contact avec une certaine Madame Kéronédan, Belge de naissance. (Eve Van Lippevelde) épouse d’un officier de la marine française,
démissionnaire au lendemain de la déroute de 1940. Cette dame a organisé une filière d’évasion pour les réfractaires des pays occupés d’Europe.

- Note Thierry Bressol : Tout le monde n’avait pas la frousse capitularde !

- A dater de mars 1942, Madame Kéronédan a déjà aidé 250 patriotes à s’échapper. Des projets sont maintenant élaborés pour expédier vers l’ Angleterre le plus grand
nombre possible de marins du Carlier. Mais Madame Kéronédan est décédée en fevrier 1943.

- Les escapades suivent toujours le même scénario. Les évadés sont d’abord rassemblés à Casablanca. A une date précisée d’avance, toujours par nuit de nouvelle lune, un chalutier polonais va croiser près d’une plage déserte à proximité de Fedala à une dizaine de km au nord de Casablanca où ils se cachent, en attendant les signaux lumineux convenus du chalutier.

- Celui-ci laisse alors dériver vers la plage une boule de sauvetage au bout d’une touline. Les hommes se dévêtent, emballent leurs hardes, saisissent la boule et se laissent tirer vers le chalutier. Ils sont ensuite emmenés à Gibraltar. Le capitaine Teugels parvient encore à acheter quelques bicyclettes. Ce n’est pas une mince affaire que de les cacher efficacement.

- Il est indispensable de rassembler les marins belges.

- Teugels persévère, rédige des lettres, multiplie les démarches, plaide auprès des fonctionnaires et officiers français et obtient finalement que les onze hommes du camp d’Im-Foud soient repliés sur Sidi-el-Ayachi. Mais toutes ces allées et venues du capitaine ont excité la méfiance des Vichystes.

- L’équipage du Carlier est déplacé vers Onedzem. Teugels refuse de décrire ce camp qui discrédite complètement le gouvernement de Vichy. Pour que la filière de Mme Kéronédan demeure viable, il est donc nécessaire de disposer en permanence sur place à Casa d’au moins deux à trois candidats prêts à prendre la clef des champs. Dans ce but le capitaine a mis au point un roulement de visites médicales, obligeant quelques malades à se rendre régulièrement dans un hôpital de Casablanca. Certains sont vraiment malades, les autres n’ont qu’à se plaindre de maux imaginaires ou simuler des symptômes plausibles...

- Le 6 juillet le signal convenu est donné pour le départ immédiat des fugitifs. Mais ce jour-là ne se trouvent à Casa que le capitaine et Falleur, l’officier radiotélégraphiste. Ils ont tout juste le temps de sauter à bord du caboteur portugais Nereida, qui les fait passer à Gibraltar. Cependant Teugels avait pris ses précautions :
- Il avait confié en temps utile à son Premier Officier ou 2nd capitaine selon l’expression française, Frankignoul, une procuration lui permettant de remplacer le capitaine pendant son absence.

- Les Vichystes prennent de nouveau des sanctions. Ce qui reste de l’équipage est transféré cette fois au camp de Mecharia, en Algérie. A la faveur de ce transfert
quatre hommes réussissent encore à s’échapper :

- Les cadets (élèves officiers) Smets et Straeven et les
mécaniciens Rigats et Versommen. Pendant six semaines ils se cachent chez Mme Kérounédan, avant de rejoindre à leur tour Gibraltar.

Le Chef mécanicien du Carlier porte encore sur son visage les traces profondes des souffrances endurées pendant ses 2 ans d’internement à Dakar. 1943

Au camp de Mecheria, la situation était pire encore qu’à Ouedzem. Les hommes y vivaient dans des conditions abjectes, la nourriture décourageait l’appétit, la chaleur et les essains de mouches étaient insupportables.
- L’hygiène n’existait plus... Etc.

L’opération "Torch"

- Le 8 novembre 1942 : - OPERATION TORCH !

- Les troupes britanniques et américaines débarquent en Afrique du Nord et l’équipage du Carlier est enfin libéré !!

Les officiers du S.S. Carlier qui furent internés pendant 2 ans par les autorités de Vichy à Dakar et au Maroc, montrent ici le livre de bord où sont inscrites leurs terribles mésaventures

- Via Oran les hommes retournent à Casablanca. Le Carlier s’y trouve toujours mais sous pavillon français avec (bien sûr) un équipage français...

- Note Thierry Bressol : Courageux au-delà de tout éloge, cet équipage belge était vraiment champion de malchance... Même si cette dernière "farce" était prévisible le navire étant saisi. (ou volé ?)

- Frankignoul doit palabrer dix jours durant avec les Américains et les Français avant de se voir restituer son bateau. Le Carlier à nouveau sous pavillon belge va charger du phosphate destiné à la Grande Bretagne.

Pont du S.S. Carlier rentré en Grande-Bretagne après 2 ans d’internement à Dakar. L’équipage range les agrès du cargo qui bientôt reprendra sa place dans la flotte marchande. Avril 1943

Cependant les transports enprovenance des Etats-Unis reçoivent invariablement la priorité. Trois mois s’écoulent donc avant que la cargaison soit complétée.

Le cargo belge S.S. Carlier rentré en Grande-Bretagne, l’équipage range les agrès du cargo qui bientôt reprendra sa place dans la flotte marchande. Avril 1943

Le capitaine Frankignoul a mis ce temps à profit pour remplumer de son mieux son équipage. Finalement, le 3 février 1943 le navire quitte ce pays que les marins ont pris sur eux d’éxécrer de tout coeur on peiut s’en douter.

Le Carlier arrivé en Angleterre après sa libération

Destination Middlesborough.

- Après déchargement le Carlier va en réparation car il a besoin d’une sérieuse révision.

Le cargo belge S.S. Carlier rentré en Grande-Bretagne, l’équipage range les agrès du cargo qui bientôt reprendra sa place dans la flotte marchande. Avril 1943

Complétement retapé, le navire part alors pour un voyage aux States....

- A suivre : 3ème et dernière partie.

- Salutations - BOUGARD Michel R/O - Officier Radio préretraité.

- FIN de CITATION -

Canot. Le cargo belge S.S. Carlier rentré en Grande-Bretagne, l’équipage range les agrès du cargo qui bientôt reprendra sa place dans la flotte marchande. Avril 1943

- Bien Navicalement - Thierry R. BRESSOL R/O

- "L’épouvantable escale du Carlier 1/3"
- "Le Carlier 3/3 Après l’épouvantable escale"
- "Pourquoi à Vichy ?"

- Merci encore au site extraordinaire trouvé par hasard :
- http://www.cegesoma.be/pls/opac/opac.search?lan=F&seop=2&sele=51&sepa=19&doty=&sest=&chna=&senu=1375&rqdb=1&dbnu=1

- Charles De Gaulle ajouta ce qui suit après coup, à l’examen de nombreux faits ignorés par lui sur le moment :

- "Il n’y avait pas que des Vichystes à Vichy", compte tenu d’un certain nombre d’actions fortes et multiples restées trop méconnues qui furent pourtant menées contre les allemands.
- Il y a là de quoi "y revenir"... Car c’est souvent stupéfiant.