Souvenirs de mer

9 avril 2006

Après l’épouvantable escale du belge Carlier à Dakar - 3/3

- La fin de l’histoire du capitaine Frankignoul et du S/S Carlier est tragique mais plus classique. D’autre part elle s’éloigne heureusement par la suite des horreurs "franco-françaises" raconté il y a peu... Mais ce navire n’avait pas la baraka, même tiré des griffes de la France Vichyste.

- Le dernier voyage : du 27 Octobre 1943 au 11 Novembre 1943.

- "L’épouvantable escale du Carlier 1"
- "L’épouvantable escale du Carlier 2"

- Je regrette de n’avoir pas encore su trouver une belle photo du Carlier. Affaire à suivre, qui sait ? Parenthèse :
- Voici un beau site maritime belge à visiter, contenant entre autres choses, une énorme quantité de photos des navires de commerce belges contemporains et parfois plus anciens. Ils y sont presque tous.
- http://www.scheepvaartnet.be/

- Citation - 3ème partie :

- Le 27 octobre 1943 le Carlier quitte la Clyde en convoi, à destination des Indes britanniques avec un chargement complet de matèriel de guerre et d’explosifs pour la 14ème Armée de Birmanie. L’équipage compte 69 hommes commandés par Fernand Frankignoul. Il y a aussi 22 militaires à bord, ce qui porte l’effectif à 91.
- De l’équipage d’origine ayant vécu les tribulations de Dakar, il reste encore 7 hommes à bord. La première partie du voyage, sur l’Atlantique, se déroule sans incidents.

- Le 10 novembre, le convoi KMS 31 entre en Méditerranée par le détroit de Gibraltar. Le 11 novembre vers 15.00
le convoi se trouve à hauteur d’Oran.
- Le Carlier est le 2ème navire dans la colonne centrale, juste derrière le navire commodore du convoi. Vent frais, mer houleuse.

- Vers 18.00 au crépuscule, apparaît un avion qui fait posément le tour du convoi. Sur tous les navires cet appareil est attentivement suivi des yeux. On connaît bien ces éclaireurs, pourvoyeurs de toutes les informations. Soudain l’avion descend en piqué et passe en trombe, frôlant la forêt de mâts du convoi. Les pièces antiaériennes entrent instantanément en action, et l’appareil criblé de projectiles s’abîme dans la mer. Peu après on entend le vrombissement d’escadrilles arrivant de deux points de l’horizon.
- Les canonniers sont tous à leurs pièces, ce sera cette fois une furieuse attaque. Des dizaines de bimoteurs s’abattent sur le convoi. De toutes parts les mitrailleuses crépitent, les canons antiaériens tonnent, les balles traçantes s’entrecroisent, l’air est moucheté de petits nuages noirs provenant de l’éclatement des obus.

- 56 appareils prennent part à l’attaque, 23 Henkel 111, 17 Junker 88 et 16 Dornier 17. C’étaient des avions du K.G.26 soutenus par le K.G.100. Ce Kampfgeschwader était jusqu’alors stationné au nord de la Norvège et se spécialisait dans les attaques contre les convois de
Mourmansk.
- Au début de 1943, cette escadrille fut déplacée vers la Méditerranée. Les avions-torpilleurs s’approchent du niveau de la mer et leurs projectiles meurtriers plongent vers leurs cibles. Au-dessus du convoi grondent les Dorniers qui larguent leur cargaison de bombes. Les colonnes d’eau des coups manqués jaillissent comme des geysers.
- Le Carlier est atteint par une bombe à tribord sur le pont des canots et ceux-ci sont détruits. Un instant plus tard, une seconde bombe frappe en pleine passerelle, détruit celle-ci et tue tous ses occupants. D’autres navires du convoi sont atteints. De gros nuages noirs serpentent vers le ciel.
- Le maître d’équipage Galle, qui avait déroulé et branché les lances à incendie sur le château central, avait couru vers l’avant pour y déployer de même le matériel de lutte contre le feu. Le Carlier est alors touché derechef, cette fois par une torpille qui explose entre passerelle et chaufferie, sous la flottaison.
- Par la violence de l’explosion, les radeaux du pont avant sont catapultés hors de leurs plans inclinés. Quelques hommes réussissent à s’échapper du château central ravagé et se réfugient sur le gaillard d’avant à travers les tôles d’acier déchiquetées et la fumée asphyxiante. Une des barcasses à moteur arrimées sur le pont avant, avait quitté son chantier et gisait sur le flanc. L’essence qui coule sur le pont s’enflamme tout à coup avec un bruit sourd.
- Et ce n’est pas fini, une troisième bombe tombe sur la cale 5. Simultanément une deuxième torpille percute la cale 6. Ces deux cales sont chargées à bloc de munitions et d’explosifs...

- La déflagration est effrayante, une énorme flamme jaune et rouge jaillit. Tout le pont arrière se déchire et disparaît sous un épais nuage de fumée. Le choc détache les mâts de charge et le gros derrick du mât avant et les
projette sur les débris de la passerelle. Une douzaine d’hommes ont atteint le gaillard, parmi lesquels cinq matelots.
- A bâbord il reste encore un radeau endommagé, coincé sur ses rails de lancement. Toutes les forces réunies arrivent à le dégager et à le mettre à l’eau. Les hommes sautent donc à la suite du flotteur qui se balance à quelques mètres du navire en perdition.

- Celui-ci coule rapidement, l’eau atteint déjà le château central. Des craquements infernaux, des grondements se succèdent. L’étrave s’élève vers
le ciel, s’incline sur bâbord et glisse dans les flots. Les remous font chavirer le flotteur. Quelques hommes perdent leur équilibre et se retrouvent dans l’eau. Ils avaient heureusement tous endossé leurs corsets de sauvetage. On les hisse à nouveau sur le radeau.
- Tout le drame s’est déroulé en trois minutes à peine... C’était le 11 novembre.

- L’obscurité s’est étendue et le flotteur se balance au gré de la houle. Des appels au secours et des coups de sifflet se font entendre de-ci de-là et on voit les petites lampes rouges attachées aux corsets de kapok. On parvient encore à retrouver quelques naufragés et à les hisser sur le radeau. Celui-ci est bientôt surchargé. Les hommes doivent s’agripper ferme pour ne pas basculer dans
l’eau. Deux heures plus tard une autre épave vient d’river à proximité. Il y a cinq hommes à son bord, eux aussi survivants du Carlier.
- Les deux débris sont accouplés et les rescapés sont répartis sur les deux radeaux. Sur le dernier venu se trouvait l’officier britannique qui était responsable des barcasses à moteur chargées en pontée. Cet officier a sur lui une lampe-torche.
- Au bout d’un certain temps, on voit se profiler sur la grisaille l’ombre d’un navire de guerre. Le lieutenant britannique se met aussitôt à émettre des signaux lumineux. Le clignotant est aperçu, le navire ne tarde pas à casser son erre à proximité. Les naufragés sont recueillis à bord où les soins les plus attentifs leur sont prodigués :
- Il s’agit du destroyer américain USS Trippe (DD-403). Il était alors près de minuit. Le Trippe continue à décrire des cercles autour des lieux du naufrage et recueille encore d’autres survivants, car plusieurs navires avaient été coulés. Parmi ces rescapés, deux hommes encore proviennent du Carlier, le radiotélégraphiste Gobel et le cadet Owton qui s’étaient accrochés à une grosse pièce de bois.

- Furent envoyés par le fond :
- M/V Birchbank 5.151 t.j.b. Royaume-Uni
- M/V Indian Prince 8.587 t.j.b. Royaume-Uni
- S/S Carlier 7.217 t.j.b. Belge
- M/T Nivose 4.743 t.j.b. Français
- Et Sept avions ennemis furent abattus.

- Salutations - BOUGARD Michel R/O - Officier Radio préretraité.

- FIN de CITATION -

- "L’épouvantable escale du Carlier 1"
- "L’épouvantable escale du Carlier 2"
- En lien : "Pourquoi suis-je en Belgique ?"
- En lien : "Histoire Belge et navire civilisé"
- En lien : "Boca Radio"

- Merci encore au site extraordinaire trouvé par hasard :
- http://www.cegesoma.be/pls/opac/opac.search ?lan=F&seop=2&sele=51&sepa=19&doty=&sest=&chna=&senu=1375&rqdb=1&dbnu=1

- Charles De Gaulle déclara après coup, à l’examen de nombreux faits ignorés par lui sur le moment :
- "Il n’y avait pas que des Vichystes à Vichy", compte tenu d’un certain nombre d’actions fortes et multiples restées trop méconnues qui furent pourtant menées contre les allemands.
- Il y a là de quoi "y revenir"...

- Ce qui est arrivé à Dakar est abominable et se situe dans un contexte très particulier qui, on ose l’espérer, ne pourrait se reproduire. Peu après la défaite française de mai et juin 1940, il fut facile de remarquer ce qui suit :
- Les armées de l’Air et de Terre furent vaincues mais pas la Marine, qui continait à botter le cul des allemands alors qu’à terre tout allait de plus en plus mal.
Il y a eu trois conséquences principales à cet état de fait :
- La Marine avait alors subi peu de pertes du fait des allemands, la superbe flotte construite par la Troisième République était donc encore presque intacte...
- Elle est devenue naturellement l’une des très rares "bonnes cartes" dont disposait le régime de Vichy, dont la première philosophie était de négocier avec l’occupant. L’Amiral Darlan a donc tout essayé pour s’en servir.
- Charles De Gaulle disait :
- "Il ne faut jamais négocier en étant en position de faiblesse, car on est toujours finalement obligé de céder de plus en plus..."
- Le régime de Vichy nous l’a fort bien démontré...

- La "bonne question" qui se posa dès juillet 1940 était pour tous les statèges des belligérants :
- Comment va-t-on pouvoir s’emparer de la jolie et importante flotte de guerre française ? Les amiraux de Vichy au prestige encore intact, avaient fort bien compris cela. Ils promirent donc tous ensemble, que personne d’autres qu’eux n’aurait la Flotte, quoi qu’il arrive !
- Force est de le constater avec le recul du temps, la promesse fut tenue, pour le meilleur et pour le pire... Nous venons de lire un exemple du pire réalisé à Dakar.

- Cette prétention de "faire jeu à part" m’étonne un peu, car la Flotte ne suffisait pas pour être SEUL CONTRE les deux parties en confrontation. Sans doutes les "amiraux de Vichy" ont-ils surtout voulu plus ou moins consciemment conserver leur propre pouvoir, au moins certains d’entre eux.
- Chacun avait ses motivations strictement personnelles on peut s’en douter. L’un d’eux (Charles Platon) est même devenu fou (et totalement pro-allemand) à la suite d’une grave insolation survenue lors d’une visite à Djibouti en tant que Ministre des Colonies. Il voulait créer une Légion Marine SS "le pauvre"... Cela n’était pas soignable on s’en doute. Il fut capturé chez lui puis tué sans aucun jugement par un groupe de partisans "pressés" de se venger en Août 1944.

- Bien Navicalement - Thierry R. BRESSOL R/O

- "Pourquoi à Vichy ?"
- "Qui je suis"


- D’autre part, la fréquentation de quelques grands anciens des "Telecom" m’a un jour fait connaître la réponse à une étrange question dont la réponse est très souvent ignoré :
- Un ami originaire de Vichy me disait que sa bonne ville fut déshonnorée par la terrible mésaventure qui lui arriva, à savoir qu’elle fut la capitale française à l’occasion d’une période courte mais extrêmement difficile. Il ne faut plus dramatiser car tout le monde n’a pas démérité sur place, loin de là même.

- Mais au fait, pourquoi donc à Vichy et pas ailleurs ? Encore une bonne question...
- "Pourquoi à Vichy ?"

A propos de l'auteur

Thierry BRESSOL

Officier radio-électronicien de 1ère classe de la marine marchande (1978/1991)
- Animateur de formation technique & Consultant Telecom GSM en SSII
- Rédacteur/correcteur
- Qui je suis ?


"Souvenirs-de-mer" et "Marine Inconnue" : http://souvenirs-de-mer.cloudns.org/