Souvenirs de mer

26 juin 2006

La journée extraordinaire de Tembol en Yougoslavie en 1994 : 2/7

"La Guerre ne t’intéresse pas, mais elle s’intéresse parfois à toi..."
- Elle s’intéresse aussi à l’ancien marin qui sait se mouiller même à terre.

(article "réparé" le 11 Août 2008 à 17h15)
- Autrefois ils avaient vue sur la mer & Tembol en Krajina 3 (la journée de la peur) à suivre...

La journée extraordinaire en Krajina et en 1994, surréalisme et JOURNEE d’ENFER :
- Toute ressemblance avec des événements, des lieux, des situations ou des personnes ayant existé ou existant, n’est qu’une pure, totale et fortuite coïncidence.

La Krajina se trouve "dans" la Croatie et autour de la Bosnie.

Ce genre de balade sur ces petites routes isolées et sinueuses au relief très accidenté, pouvait faire penser à un film d’aventure. De surcroît, la région n’était pas sans rappeler la Syldavie ou la Bordurie, deux des pays imaginaires visités par Tintin.
- C’était un peu comme jouer aux "Aventures de Tembol en Yougoslavie".

Le jeune officier Serbe et sa hiérarchie qui organisait les escortes avaient pourtant prévenu.
- Ce fut le premier avertissement.

Tembol est un drôle d’oiseau...

Tembol rentrait régulièrement chez lui à Marseille et montait souvent à Paris pour acheter des photos au siège de Spot. Ces vues aériennes de la région étaient choisies après impression sur papier en couleur et en grand format. Elles étaient ensuite "épluchées" avec un militaire très "pro" lui-même étant spécialiste radio, pour bien choisir les sites. Ce genre "d’entracte" en France et cette vie parallèle de "touriste" l’incitaient à conserver l’esprit sous l’influence dominante d’une abstraction du danger loin de ce qui est concret.

Il y a des jours dont on se dit en fin de soirée, qu’il ne fallait surtout pas se lever. On ne peut jamais le savoir au moment de se raser le matin, sauf par le sixième sens, s’il veut bien se manifester...
- Les choses arrivent ensuite tout au long de la journée par surprises, surprises "au pluriel" car l’univers est ainsi fait que les événements se déroulent fort souvent en chaîne, pourtant sans lien direct de cause à effet.

Tembol à l’oral de philosophie du Bac, eut le bonheur d’être soumis à cette question :
- "Observer et tenter de tenir compte de l’intervention du hasard dans votre vie, est-ce admettre l’existence d’un ordre dans la nature ?"
- C’est très délicat tout ça... Pensa Tembol, accablé. Il répondit au prof par une autre question :
- "Qu’est-ce qu’un problème Monsieur ?"
- "Le problème, c’est peut-être vous..." Le problème fut surtout de rattraper sur une autre matière, l’effet de cette note désastreuse. Heureusement, il n’y avait pas de philosophie à l’Ecole de la Marine Marchande de Nantes ! Un problème de moins...

Symbole de l’Ecole "Hydro" de Nantes, l’Ecole Nationale de la Marine Marchande

Ce jour-là, la visite de 7 sites radios différents était programmée. Ils devraient de surcroît tourner en rond autour de deux d’entre eux mis "on air" depuis peu, pour s’assurer que leur zone couverte était effectivement conforme à ce qui était voulu.

Compte tenu du relief de la région, cela représentait un beau kilométrage à parcourir durant la journée. Etait aussi prévue une petite halte à Osiric, un petit patelin charmant et isolé d’environ 1000 habitants, pour le repas de midi et pour obtenir l’accord écrit du prêtre orthodoxe à propos d’une installation à réaliser dans son église.

En effet le relais qui devrait couvrir (desservir) la zone serait installé dans le clocher de l’église et sa petite antenne fouet serait la nouvelle pointe sur le toit, en toute discrétion.

Ceci n’est pas un arbre, c’est un mât GSM (constructeur Itas)

L’intérêt de ce genre d’installation est aussi d’être invisible et de ne pas attirer ainsi les casseurs. Les églises sont en effet fort souvent des "points hauts", pas que spirituellement, faisant d’elles d’excellents emplacements pour installer des antennes radioélectriques. Ce fait est d’ailleurs joyeusement exploité un peu partout en Europe par les réseaux de radiotéléphonie mobile GSM. 
- Ainsi les opérateurs GSM, les autres usagers des techniques de la radio et leurs sous-traitants entretiennent donc de longue date des relations suivies avec les autorités religieuses, pas uniquement chrétienne car il arrive aussi que les minarets de mosquée soient ainsi discrètement équipés. Bien sûr, en Krajina en 1994 ces choses-là n’étaient pas aussi formalisées, mais on ne doutait pas de l’approbation du brave homme.

Les antennes prévues n’étaient que des petits "fouets", elle étaient beaucoup plus simples à installer discrètement que les sites GSM que nous avons aujourd’hui presque partout.

Beaucoup plus amusant, Itas propose aussi son mât palmier

Un des principaux officiers de l’armée de l’air à Knin logeait aussi au fameux "Grand Foyer Hôtel Restaurant des Chemins de Fer de Krajina". Lors d’une conversation de comptoir de bar du Foyer, il dit un jour ceci à Tembol :
- "La Guerre ne t’intéresse pas, mais elle s’intéresse parfois à toi..." Il ajouta ensuite :

- "C’est ce qui nous arrive ici. Nous sommes maintenant obligés de participer à ce jeu idiot, pour éviter que ceux d’en face ne jouent avec nous, ce qu’ils ont décidé de le faire..."
- Longtemps après tout cela, quand tout fut terminé Tembol pensa que ces propos de comptoir n’étaient pas si farfelus.

En se levant tout semblait normal, mais la journée commença pourtant par une petite farce peu après sa douche, son rasoir électrique portatif tomba en panne. Il dut donc démonter entièrement cet engin récalcitrant pour le décider à faire son devoir...
- Ce fut le second avertissement.

Ce terrible obstacle enfin surmonté, il retrouva tout le monde au patio pour prendre le petit déjeuner près de la piscine, sous un beau Soleil de matin du mois d’août. Un membre de l’équipe renversa son café et dut remonter à sa chambre pour se changer.
- Ce fut le troisième avertissement.

Un film d’Emir Kusturica, qui m’a rappelé quelque chose

Ensuite, tout le monde alla rejoindre la jolie et vaste salle de réunion du foyer pour mettre au point les derniers détails de l’expédition en rapport avec l’itinéraire souhaité. Cela se faisait toujours en fonction du fax reçu de l’armée. Elle confirma son approbation totale tout en ajoutant quelques courts commentaires anodins d’apparence, qui constituèrent un nouvel avertissement donné par le sixième sens.

Il était simplement précisé que "certains points" sur l’itinéraire de la belle balade prévue "n’étaient pas en permanence sous contrôle total mais qu’il ne semblait pas exister de risque réel, sous réserve de vérification..."
- Tel fut le quatrième avertissement.

Situons la Krajina

C’était un peu ambigu, Tembol pensa que les militaires sont en général des gens plus précis que cela. Cela dit, il ne l’a su qu’après, s’il avait pu lire lui-même la "version originale" du message, il y aurait trouvé plus de précision. On lui en avait fait une lecture résumée en français, bien entendu.

Il fut décidé de ne rien changer au projet du jour, les "bagages" furent embarqués, le chargement des deux voitures fut vérifié et saisi, puis à 09h00 locales ils étaient déjà bien au-delà des limites de la ville. Tout allait fort bien.

La première chose qu’ils purent observer comme d’habitude, était le simple fait pourtant inquiétant en soi, que plus aucune des maisons isolées n’était habitée et que certains hameaux situés plus ou moins loin de tout étaient également déserts. D’autre part certaines maisons étaient incendiées. Tembol ne s’y habituait pas mais acceptait fort bien cet état de chose pourtant significatif...
- Ce fut le cinquième avertissement.

Les environs de Knin en guerre

Peu après un virage serré en épingle à cheveux, soudain un petit convoi de cinq auto-mitrailleuses de type "tout terrain" fut aperçu à quelques centaines de mètres devant. Dans la première voiture, celle de mesure radio, tous étaient satisfaits de rencontrer ici l’armée.

Simultanément l’émetteur-récepteur Alcatel ATR 427 de la voiture de Tembol, installé dans le tableau de bord et en veille permanente pour communiquer avec la voiture d’escorte, cracha :
- Stop ! Halte ! (ça, Tembol comprenait) On a un doute... (ceci fut un peu moins pigé)

Ce gros 4x4 Toyota se conduisait avec plaisir. Tembol s’étonna. Mais discipliné, il freina brutalement comme s’il avait compris d’instinct l’inquiétude exprimée derrière eux, peu avant que Zarko à ses côtés ne traduisit cet avertissement qui fut le dernier, car il était cette fois trop tard...
- Les deux véhicules s’immobilisèrent. A leur bord Zarko, Tembol et les militaires aussi derrière eux saisirent chacun une paire de jumelles simultanément.

L’ancien marin marseillais pensa : Et alors ? Ce qu’il voyait était parfaitement rassurant, il reconnaissait le matériel de l’armée fédérale, tout simplement. Mais un détail aperçu inconsciemment l’interpella certainement, car il sentit soudain son estomac se nouer et son coeur battre plus vite. Que se passe-t-il ?
- C’était sécurisant car les soldats rencontrés roulaient vers eux.
- Zarko était en sueur. Alors, Tembol vint à piger :

- N’importe qui ne sachant absolument rien du conflit Yougoslave pouvait s’en douter, l’armée des Croates utilisait aussi (naturellement) du matériel provenant de l’armée qui leur était autrefois commune.
- Vu de loin, comment être absolument certain que... ?

Le blason de la Croatie dans la République Fédérale Socialiste de Yougoslavie

Le terrifiant écusson à damier rouge et blanc des Croates était à présent parfaitement reconnaissable, belle peinture sur les engins. Merde ! Trop tard... Tel fut le premier commentaire. Zarko eut un haut le coeur en s’écriant :
- "Hic !" Tous avalèrent de travers et sentaient la sueur couler tandis que la voix cassée du militaire de la voiture d’escorte se fit à nouveau entendre :
- "Surtout ne bougez plus ! C’est trop tard pour fuire. Ils peuvent tirer et ne louperont pas." Ce fut dit dans un français maladroit et hésitant, tout spécialement pour Tembol.

Le pire venait donc d’arriver. Mais "à l’intérieur du pire", qu’allait-il se passer maintenant ?
- On est cuit... Il prononça à l’attention des autres un second commentaire :
- C’est vraiment pas de chance...
- Ca oui ! Pas du tout la chance ! répondit Zarko. L’esprit de Tembol fut peu à peu dominé par une résignation calme, comme lorsqu’il faillit faire naufrage des années plus tôt dans l’Océan Atlantique Nord déchaîné. D’autre part comme étant soulagé, il se disait qu’il devenait inutile d’avoir peur maintenant, puisque "cela" venait d’arriver. Il pensa aussi que sa disparition ne serait pas une grande perte pour le vaste monde et qu’avec un peu de chance, "ce" serait vite fait.

Pendant ce temps les Croates approchaient. C’est précisément à l’endroit cité le matin comme étant le plus "sujet à risque", (comme par hasard) qu’ils firent cette mauvaise rencontre.

Les quatre gars de l’escorte avaient encore plus peur, cela s’entendait fort bien au son de la voix cassée de leur chef à la radio. En homme d’expérience, il se savait "coincé" et avait prévu l’idée redoutable que risquait d’avoir Tembol :
- Faire demi-tour au plus vite avec son 4x4 et... Foncer !!

Effectivement Tembol y pensa sérieusement en étudiant la largeur de la petite route et constata qu’un petit espace dégagé sur le côté serait praticable avec habileté et la tentation était puissante. Mais il réfléchissait aussi à ce que pourraient faire les "gars d’en face", comme l’escorte qui pensait "en pro" que tenter de fuire en faisant demi-tour par exemple, c’était obtenir la garantie absolue de recevoir vite et bien une petite roquette pour chaque voiture, ou peut-être quelques rafales de mitrailleuse, ce qui n’était pas plus sympathique. Tembol y pensa tout seul, même si son esprit d’Occidental "ramolli" n’acceptait pas bien la réalité de cette perspective abstraite jusqu’à présent.

La réalité n’est pas tout à fait comme le cinéma qui nous montre si souvent de belles poursuites endiablées au cours desquelles, on mitraille joyeusement des voitures qui pourtant, continuent à rouler fort longtemps. Tembol doutait fort de pouvoir en faire autant, heureusement.

Le blason de la Croatie indépendante aujourd’hui. Depuis, le damier rouge et blanc me fout un peu "les jetons"...

En moins de quatre minutes les voitures Croates se trouvèrent à moins de deux mètres du capot avant de la Toyota de mesure radio de Tembol. L’ennemi s’immobilisa, puis sur un seul signe de leur chef qui n’hésita pas à descendre de son engin, tout le monde descendit des voitures pour se tenir debout, immobile et les bras en croix. Zarko souffla dans l’oreille de Tembol :
- "Fais comme moi et surtout ne dis rien..."
- Il n’était pas vraiment utile de traduire pour l’instant, Tembol avait pigé.

Bien "navicalement" - Thierry BRESSOL - OR 1
- Tembol en Krajina 3 (la journée de la peur) à suivre...

Merci aux sites :
- Carte et ambassade de Croatie
- Site web de Knin aujourd’hui
- Vues de Knin
- Flotte du Montenegro

Les environs de Knin

Où l’on constate aussi sur place que naturellement, on étudie cette situation maritime... Très particulière.
- Autrefois avec vue sur la mer
- Info maritime
- Courrier des Balkans
- Tembol en Krajina 1 (le contexte)
- Tembol en Krajina 2 (surréalisme) c’est ici !
- Tembol en Krajina 3 (la journée de la peur)
- Tembol en Krajina 4 (le matin de la peur)
- Tembol en Krajina 5 (l’après-midi de la peur)
- Tembol en Krajina 6 (ramasser les morceaux)
- Tembol en Krajina 7 (la soirée de la peur)

Emir Kusturica, musicien et cinéaste Yougoslave

JZ : Jugoslovanske Zeleznice (Chemins de Fer Fédéraux Yougoslaves)

A propos de l'auteur

Thierry BRESSOL

Officier radio-électronicien de 1ère classe de la marine marchande (1978/1991)
- Animateur de formation technique & Consultant Telecom GSM en SSII
- Rédacteur/correcteur
- Qui je suis ?


"Souvenirs-de-mer" et "Marine Inconnue" : http://souvenirs-de-mer.cloudns.org/