Souvenirs de mer

17 juillet 2006

Le 4 Février 1982, nous n’avons pas fait naufrage... /2

Le matin du 4 Février 1982 :
- Tôt le matin, je fus réveillé en sursaut à la fois par des coups sourds sur ma porte et par le bruit mat de la chute d’un homme sur le sol, consécutif au Nième fort coup de roulis. J’ai donc émergé avec difficulté pour retrouver le "monde normal" et sa réalité brutale (ce fut ce jour-là le cas de le dire) sous la forme du timonier de quart...

Le 25 avril 1994, corrigé le 25 avril (aussi) 2004 à 15:29
- Le 4 février 1982, nous n’avons pas fait naufrage

Le pauvre était à plat ventre dans ma cabine, juste devant le pas de ma porte, comme en train de se rouler sur le sol. Je l’ai ainsi trouvé étendu presque au pieds de mon lit, mais les pieds restant dans la coursive. Une de ses mains restait encore accrochée au tendeur élastique de fixation du "bidon noir" de la combinaison de survie Rigolet-Piels. Il manqua de fort peu décrocher le conteneur de la cloison...
- Ce pauvre timonier avait en effet tenté de se retenir à ce qu’il pouvait, il fut surpris par la violence de l’embardée, tel un passager de car-ferry lors d’une de ces tempêtes de Septembre en Manche et Mer du Nord.
- Pour la Nième fois du voyage, le Roro Manhattan fut copieusement insulté.
- "Il est 7 heures, Monsieur le Radio... Bonjour quand même..."
- "Oui, bonjour quand-même... Ca va ? Pas de mal ? Vous m’avez fait peur monsieur R...!"

Comme ça durant plus d’une semaine...

L’intense vibration propagée dans tout le volume du château, venant de l’hélice un instant partiellement sortie de l’eau, acheva de me réveiller et le Manhattan se redressait lentement. Un lourd cendrier en verre marqué du symbole de la Compagnie reposait jusqu’à ce jour sur le couvercle du conteneur de la combinaison Rigolet. Il sut profiter de l’occasion pour sauter hors de son domaine protégé pour finalement aller se fracasser à l’autre bout de ma cabine... Excellent sauteur, il ne se cassa pas. Non fumeur depuis peu, il me servait de vide-poche, je lui confiais des pièces de monnaie, de la visserie ou n’importe quel autre petit objet en attente d’être utilisé.

J’ai donc eu droit à une partie de chasse à quatre pattes pour commencer ma journée. Le timonier me rassura sur son état en se rendant compte qu’il avait arraché la clenche de ma porte sous le choc, il insulta donc à nouveau le navire. La tête qu’il fit en découvrant la poignée de ma porte dans son autre main m’amuse encore. Je me demande encore comment cette clenche put être cassée de la sorte.

Depuis une semaine déjà, nous dépensions une bonne partie de notre énergie vitale à nous accrocher partout, à amarrer ou ramasser les objets les plus divers.
- Tout ce qui se trouve à bord passe le temps à essayer de glisser et tomber, souvent avec un franc succès. Avec les jours qui passent, tout ce qui peut tomber et se briser spontanément finira par être rangé et solidement fixé, ou jeté au sol.
- La moindre négligence est tôt ou tard sanctionnée par la colère de
Neptune. Quand la mauvaise humeur du Dieu de la Mer s’accroît, tout ce qui reste mal arrimé est sans hésitation ni pitié durement secoué, jusqu’à voir céder l’illusoire protection.
- "Et oui ! C’est ça aussi le mauvais temps en Mer..." ajouta-t-il en sortant de chez moi.

Dans tous les logements à bord, le désordre s’installe durablement...

Le Roro Manhattan fut insulté pour la troisième fois tôt le matin (mais par mes soins cette fois) quand je me rendis compte qu’il était devenu impossible de maintenir ma porte fermée... Elle battait la mesure depuis le départ de R... La mort dans l’âme, j’ai décidé de la laisser saisie par son crochet de cloison en position ouverte.

La vie des marins est parfois surréaliste, il faut imaginer un officier radio de la Marine Marchande mal réveillé tôt le matin, à poils sur le pas de la porte de sa cabine, qui tente de la maintenir fermée puis abandonne la partie en grommelant des insultes.
- Et bien non ! On n’imagine pas, on se souvient. C’est arrivé !

M/S Roro MANHATTAN
Photo Chantier de France Dunkerque 1981

Avant de commencer à me préparer, j’ai jeté un petit coup d’oeil dehors par l’un des sabords de ma cabine donnant sur l’arrière. Effectivement, la météo ne s’était pas améliorée durant la nuit. C’était d’ailleurs prévu. Le ciel était gris foncé et la houle visiblement beaucoup plus forte que les jours précédents. La partie la plus haute des crêtes était ce matin très vaporeuse, un peu comme en Méditerranée.
- Le vent aussi était passé "à la vitesse supérieure". J’essayai d’évaluer la hauteur des vagues au moment de sentir l’arrière du Manhattan arrêter de s’enfoncer dans le creux de l’onde pour recommencer à monter, le sommet de ces collines d’eau se trouvait presque aussi haut que le "Pont-Commandant", le niveau de ma cabine. Compte tenu de notre hauteur et du roulis, il fallait déduire que nous étions en train de naviguer sur une houle de peut-être 15 à 20 mètres. - Evaluer la hauteur des vagues n’est jamais facile à bord, d’autant qu’on se laisse facilement impressionner. Je n’avais rencontré une Mer comparable qu’une fois auparavant, et n’ai pas revu cela depuis.

Je me suis rasé puis j’ai pris ma douche du matin avec la porte de chez moi maintenue ouverte, au grand étonnement de deux collègues qui passaient dans le coin pour se "rendre au boulot". Ce gag idiot serait à coup certain un sujet de conversation à table...
- "Le Radio organise une opération porte ouverte pour sa douche ce matin".

J’ai fait plus vite que d’habitude ce matin-là, peut-être à cause de ma porte cassée. Conformément à mes habitudes, je décidais d’aller faire un tour à la passerelle avant de descendre au petit déjeuner. Notre Lieutenant et son Timonier étaient justement en train de parler de ma porte. R. s’excusa une fois de plus, pensant peut-être l’avoir cassée lui-même.
- "Mais non Monsieur R., il faut pas vous excuser, c’est le mauvais temps. Vous auriez pu vous blesser en plus ! Le bosco trouvera bien de quoi réparer. A propos, il est devenu impossible de tenir fermée cette
porte !"
- "Le Troisième dirait : c’est ça, la Marine Marchande..." me dit Le Briquir en riant. Il ajouta :
- "Il reste que ce problème de téléphone en carafe est du premier chiant... Je n’aime pas envoyer mon timonier faire le tour du bateau pour réveiller les gens. C’est idiot à notre époque..." ajouta-t-il.

J’étais encore plus las que les autres devant ce problème, car tout
responsable que j’étais du téléphone intérieur, je ne pouvais rien faire pour remettre en état ce petit autocommutateur.
- Très fiables en général, ces appareils font très rarement parler d’eux à bord des navires, et nous n’avions ni la formation nécessaire pour intervenir dessus, ni ce qu’il fallait pour le faire.
- "C’est vrai qu’à cette occasion, il peut arriver un accident. On n’a pas besoin de ça... Il n’y avait rien à faire. Pas de notice et pas de pièces de rechange à bord, c’est la marine d’aujourd’hui..."
- "L’Humanité a su naviguer des siècles durant sans radar, sans radio, ni téléphone intérieur... Nous pouvons aussi le faire..."

Interrompant ces paroles philosophiques, notre Navisat Transit fit un :
- "Bip !" : il venait de nous calculer un point.

Tout le monde se fait durement secouer
Du plus petit au plus gros !

A cette époque pas si lointaine, bien avant notre GPS (qui était un projet lointain et fumeux à l’époque), il fallait attendre qu’un calcul soit possible. Au moins 3 sur les 8 satellites du système "Transit" devaient passer dans notre horizon et leurs trames devaient être bien reçues par le Navisat.
- Alors, il pouvait calculer notre position en "Phi" et "G".
Il "pondait" de la sorte environ un point tous les trois ou quatre heures. Parfois, il fallait attendre cinq ou six heures.

- "Ils vont hurler à New York, nous aurons à coup sûr un jour de plus de
retard..." grommela le lieutenant en calculant l’ETA (heure estimée d’arrivée) avec le Navisat. Il faisait presque chaud. Nous sommes allés tous les trois dehors prendre l’air sur l’aileron bâbord de passerelle, en nous tenant autant que possible à l’abrit du vent.

Le spectacle était impressionnant. Le navire se trouvait dans un creux
profond de la forte houle de Nord-Ouest qui nous "prenait" par tribord
avant, deux collines d’eau hautes de plus de 15 mètres (?) séparées par
environ 300 mètres, longueur d’une onde entretenue qui s’étend alors sur plusieurs centaines de kilomètres, voir sur plus de 2000. C’est la grande houle de l’Atlantique Nord en Hiver.

Au fond du "trou" le Manhattan se tenait droit quelques instants, puis
commençait courageusement l’ascension de la montagne suivante en prenant une forte gîte sur bâbord. Lorsque l’avant pointait haut de telle sorte que l’horizon soit caché par le brise lame et la première rangée de conteneurs, la gîte était maximale et le bateau hésitait un instant, puis brutalement il entamait une descente folle dans un vacarme d’enfer comme un camion sans frein...
- L’avant levée vers le ciel durant l’ascension, s’abaissait alors
soudainement puis le mât avant de 29 mètres semblait alors être plus bas que l’horizon...
- L’hélice sortait un instant de l’eau lorsque le cul s’élevait pour passer le sommet de la colline. Ce passage délicat était toujours accompagné d’une terrible vibration et d’un coup de roulis plus ou moins violent. Roro Manhattan se tenait à présent avec une forte gîte sur Tribord qui durerait jusqu’à l’arrivée "en bas".
- Lorsque l’avant du navire arrivait au fond du creux, il était comme stoppé net pour un court moment. Quelqu’un n’ayant pas vu cela ne peut imaginer la violence du choc des 32 000 tonnes du Manhattan et de son contenu contre ces masses d’eau.
- Les formes fines de l’étrave d’un navire n’existent pas seulement pour faire beau, il lui faut ouvrir l’eau comme avec une lame de couteau pour se faire un passage. Dès le premier instant de ce choc, des tonnes d’eau sont soulevées sous la forme de gigantesques flaques lancées avec sauvagerie sur toute la longueur du navire. Ces paquets de mer "passent" de la sorte par dessus les rangées de conteneurs saisies "en ponté" pour finir par s’écraser sur le fronton avant du château.

Les marins pêcheurs peuvent en voir de toutes les couleurs...

Les sabords de tous les locaux qui "donnent" sur l’avant sont alors mis à rude épreuve. Il va sans dire qu’ils étaient tous mieux que bien fermés depuis une semaine ! Les plus exposés sont d’ailleurs systématiquement protégés chacun par une plaque d’acier prévue à cet effet...
- Lorsque le paquet tombe sur les baies vitrées avant de la passerelle, on peut se croire dans une voiture qui suit de trop près un camion par temps de pluie violente. On ne voit plus rien. Nos essuie-glaces et hublots tournant ont alors besoin de quelques secondes pour nous restituer l’horizon. Nous ne mettions le nez dehors que durant l’intervalle de temps laissé "libre" entre deux... Rester dehors nous aurait exposés à une mémorable douche froide. Dans l’après-midi, nous risquions même tout simplement d’être emportés comme des allumettes en osant sortir...
- S’il fallait décrire maintenant les couleurs offertes par la puissance de la nature, mille pages ne suffiraient pas. Je limite mon ambition à ceci :
- Toutes les nuances possibles du bleu, du vert, du gris clair et du blanc étaient ce jour-là présentes à l’appel d’un artiste peintre qui aurait souhaité en faire l’inventaire en nous accompagnant. Il se serait éclaté !
- Quelqu’un qui n’a pas navigué ne peut pas non plus se faire une idée du tumulte que ce spectacle fascinant développe.
- C’est d’ailleurs ce qui empêche les deux tiers d’entre nous de dormir à bord. J’ai de la chance, le mauvais temps ne m’empêcha jamais de dormir. Mais quand ce carnaval dépasse plusieurs jours, l’extrême fatigue prend tout le monde et chacun le supporte à sa manière.
- Nous avons contemplé ce spectacle extraordinaire sans mot dire durant
presque un quart d’heure, puis je suis descendu prendre mon petit déjeuner.

Du plus petit au plus grand, tout le monde peut être durement secoué en haute mer...

En arrivant au carré, ma première vision fut celle du Maître d’Hôtel à
quatre pattes en train de ramasser les morceaux de la dernière secousse
"d’arrivée au fond" du creux. Le navire se tenait encore droit quelques instants avant de s’incliner à nouveau sur bâbord pour entamer la Nième ascension...
- L’inévitable "BAAOUMM !" des paquets de mer sur le fronton venait de conclure le dernier acte de vandalisme de Neptune, la casse d’une cafetière et de deux tasses !
- La profonde vibration du coup de ballast qui suit toujours faisait encore trembler le pont sous nos pieds.
Pour se soulager, le Maître d’Hôtel insulta encore le bateau.
- "Bonjour à tous ! Moi aussi j’ai déjà donné ce matin, la porte de chez moi est cassée..." lançais-je en entrant.
- "Tous les jours on casse quelque chose... Bordel à cul au Diable...!"
- "Débrouillez-vous pour qu’on dispose au moins d’un verre par personne
jusqu’à New-York !" lança notre Second en riant, pour répondre au Maître d’Hôtel.

Les collègues présents faisaient dans l’ensemble grise mine. Notre Second et le Vieux continuèrent à deviser sur notre retard, tandis que Giuseppe Garonne buvait son café silencieusement. Il semblait avoir au moins aussi bien dormi que moi. Cependant la fatigue le gagnait comme les autres. Cette semaine de mauvais temps et cette aggravation du septième jour ne pouvaient pas renforcer le moral des troupes.

Durant le mauvais temps, la situation n’est pas toujours très claire...

Fait d’exception, nos Zefs-machine Américains étaient déjà là !
- Ils s’envoyaient des oeufs au bacon équipés chacun d’une carafe de rouge "à poste de Mer". Toujours couchés très tard, ils se levaient normalement très tard aussi. Mais j’aurais dû m’en douter, la dégradation des conditions de Mer en fin de nuit avait plus que probablement été particulièrement pénible pour ceux "d’en bas".
- En effet, l’Officier de quart et le Maître d’intervention s’étaient trouvés débordés par une suite insensée de problèmes idiots. Il fut donc nécessaire d’appeler nos élèves en renfort...

L’agence maritime de Costa Line à New-York aurait certainement envie de nous faire tous fusiller à l’arrivée. Nous devions normalement terminer la traversée le 4 Février dans l’après-midi à New-York, mais il devenait impossible d’arriver avant le 11, peut-être même le 12 Février si ce n’était pire ! Commercialement cela "fait désordre" !
- Seul le Cdt Garonne, notre "oeil de Moscou" envoyé par Costa, semblait prendre ce douloureux fait avec philosophie. Il n’avait pas de passagers à sa charge cette fois, et nous précisa que les conteneurs ne se plaignent pas à la Compagnie et que le principal est d’arriver, tout simplement !
- Il resta pour bavarder un moment avec les élèves et moi, lorsque le second et le commandant quittèrent la table. Il me demanda comment je trouvais la Mer. J’avouai avoir traîné à la passerelle ce matin, et n’avoir jamais rien vu d’aussi beau et impressionnant. Il souriait en déclarant :
- "C’est extraordinairement beau... Mais en Mer, plus c’est beau plus c’est dangereux ! Si les MP sont stoppés et le navire mis en travers de la houle, tout peut arriver, et nous pas arriver du tout..."
- "J’aimerais pouvoir faire des jeux de mots en Italien comme vous les
faites si bien en Français !"
- "Les passagers de mes paquebots m’ont appris à parler, certains sont très bavards, tout simplement."

Ce commandant de paquebots Italiens totalisait environ 29 ans de navigation. Il confirma ensuite mon impression diffuse et menaçante, ressentie le matin même en observant la houle du haut de la passerelle.
Il déclara lentement, solennel :
- "A partir d’aujourd’hui, la situation est réellement dangereuse. La Mer, je l’ai vue deux fois seulement comme aujourd’hui. Et ce ne fut pas que beau ce jour là. Heureusement, nous n’avons pas de passagers..."
- Soucieux, il demanda à venir téléphoner à son épouse. Je l’invitai donc à passer me voir au début de l’après-midi, cela cadrait très bien avec l’heure en Europe, compte tenu des conditions de propagation des Ondes Courtes et du décalage horaire.

En 1982, la présence d’un terminal Inmarsat A à bord des navires de commerce n’était pas une banalité. Le Manhattan était dans l’ensemble un navire bien équipé, mais à son bord nous téléphonions encore "à Terre" par les Ondes Courtes, avec l’étrange folklore que cela suppose.

Pour résumer, les Ondes Courtes sont un peu comme les conditions Météo :
on "fait avec" et souvent malgré... Le commandant Giuseppe Garonne appellerait en même temps qu’un homme de l’Equipage. Nous avons terminé notre conversation sur le thème de la chance. Nous avons tous su ce jour-là, à quoi nous en tenir...
- A 08h00 bord l’heure "H", je montai au local radio pour prendre mon poste.

Durant le mauvais temps, la situation n’est pas toujours très claire...

Mon premier acte fut d’ouvrir les deux portes et les saisir sur les crochets de cloisons. Je m’attendais à recevoir des Télex, peut-être même un appel téléphonique. J’ai "mis le son" sur le récepteur d’alarme radio, en permanence à l’écoute de la fréquence d’appels et de Sécurité Radio (500 Khz) réservée aux communications en code Morse :
- Un très faible bruit de fond révélait que la côte Est des USA n’était plus très loin. En prêtant l’oreille et augmentant le gain, on entendait parfaitement le trafic local en Ondes Moyennes.

Le récepteur principal ITT attendait la Liste des appels Télex diffusée par St-Lys Radio à chaque heure ronde, en retard ce matin là comme les autres... Mon imprimante de TOR (Télex On Radio) était prête à bondir avec son rouleau de papier neuf, car je prévoyais "de l’action" ce matin-là.
- Les avis urgents aux navigateurs et la Météo des US coast-gards, le bulletin Atlantique de Portishead Radio (la station Anglaise d’ondes courtes) seraient suivis par deux cartes Météo sous forme de centaines de groupes de 5 chiffres, qui nous ferait un excellent exercice de dessin d’art technologique. Je me plongeai dans la documentation des instructions nautiques et radios pour trouver les heures et fréquences de chaque diffusion pouvant nous concerner.

Il faudrait aussi jongler avec les heures, car il n’est pas possible de tout écouter simultanément...
- Dans quelques jours le récepteur automatique des cartes Météo serait à nouveau en état. J’étais bêtement satisfait d’avoir trouvé la veille au soir la cause de la panne de cet appareil. Mais par peur d’aggraver les choses à cause des mouvements désordonnés et brutaux du navire, je reportais tous les jours à plus tard mon importante "intervention chirurgicale" nécessaire et prévue sur cet appareil :
- Tout objet posé et non maintenu durant plus de 20 secondes s’envolait sans avertissement. Faire des travaux délicats de démontage et de soudure dans ces conditions n’est pas très prudent. Comme les autres à bord, j’avais fini par avoir mes propres galères, qui indirectement perturberaient la vie ou le travail des autres...
- "Bienvenu au Club !" M’avait dit le Troisième Mécanicien en m’écoutant raconter ça.

Je n’avais plus le loisir de me culpabiliser par le fait d’être le seul à bord sans avoir ses panneq, ni de problème à résoudre. Lui savait de quoi il parlait en matière de problèmes techniques...

Tout le monde se fait durement secouer
Du plus petit au plus gros !

Le quart "en bas" était devenu nécessaire dès le départ en ces circonstances d’exception. A bord de ce navire pourtant très automatisé, ce service "à la mer" était devenu de plus en plus pénible avec l’aggravation de la Météo. Il fallait réguler à la place des régulateurs Woodward la rotation des MP (Moteurs de Propulsion) pour les empêcher en permanence de passer en survitesse avec le danger éventuel d’arrêt (dispositif de sécurité), ou bien les empêcher de ralentir seuls jusqu’à l’arrêt naturel.

Durant les six derniers jours de très mauvais temps, nos deux MP étaient devenus presque "intenables"... Pour mettre un point d’orgue à ce carnaval de l’emmerdement maximum, toutes les 50 minutes, il fallait tourner les manivelles des filtres à huile automatiques Boll et Kirsch :
- Le Troisième et notre Chef Mécanicien avaient baptisé ces filtres les
"automatiques-manuels". Cette tâche représentait surtout un dur effort
musculaire à faire régulièrement, indispensable au bon fonctionnement des précieux et sophistiqués circuits d’huile de nos MP et groupes électrogènes. Parfois l’une de ces "manivelles de l’Enfer" se bloquait pour ensuite nécessiter un démontage ultra rapide. Avec cette Mer, il ne fallait pas trop traîner, car tout arrêt des MP pouvant très mal se terminer. Il n’était pas du tout certain qu’il soit possible de les relancer avant qu’il ne soit trop tard...

Au local radio, l’imprimante radiotelex "TOR" du M/S Roro MANHATTAN
(une cloison vitrée et une porte séparaient le local et donnait accès à la passerelle)

A toute(s) heure(s) du jour et de la nuit, il pouvait donc devenir nécessaire d’appeler d’urgence du monde en renfort, avec un effectif prévu pour un navire sans présence permanente en salle des machines. Heureusement (pas vraiment pour eux) les deux élèves Américains nous accompagnaient.
- La nuit du 3 au 4 Février fut particulièrement rude et nos Mécaniciens commençaient à avoir l’air de fantômes. Nous étions tous très fatigués, autant les uns que les autres, mais les mécaniciens l’étaient encore plus que les autres, naturellement.

Les avis aux navigateurs donnaient le ton de la journée.

Ce qui suit reproduit les Avis reçus en Radiotelex ou en code Morse et recopiés en ce cas à la machine :
- Ambiance, ambiance... :
- CONTENEURS EN DERIVE PSN ..N ..W
- BILLES DE BOIS EN DERIVE PSN ..N ..W
- CHALOUPES DE SAUVETAGE VIDES EN DERIVE PSN ..N ..W
- SANS NOUVELLES DU MINERALIER M/V FROTASIRIUS DEPUIS LE 29/1 COQUE NOIRE MARQUEE : "ANNABELLA LINE" CHATEAU BLANC CHEMINEE JAUNE 120 000 T 280 M - 22 PERSONNES A BORD
- DERNIERE PSN CONNUE : ..N ..W
PARTI DE BILBAO TELLE DATE, ATTENDU A BELEM (BRESIL) LE 01/2....

- DERNIERE PSN DE L ARRIERE DU SUPER-PETROLIER T/S VICTORY EN DERIVE ..N ..W à telle heure...

- RECHERCHES EN COURS DES SURVIVANTS DU PORTE CONTENEURS RORO SOVIETIQUE M/V A......KOV DANS ZONE SUIVANTE : .....
- COQUE CHAVIREE DU NAVIRE EN DERIVE PSN ..N ..W
- CONTENEURS EN DERIVE PSN ..N ..W
- CHALOUPES VIDES EN DERIVE PSN ..N ..W
- RESTENT RECHERCHES : 11 DISPARUS DONT TROIS FEMMES

- PETROLIER GREC ULCC M/V SCAPHOS CALEDONIA EN DERIVE PSN ..N ..W
EN AVARIE DE MACHINE
- FIN DES REPARATIONS PREVUE 04/2 1200 GMT

Ce n’est pas exactement ce qui nous est arrivé...
Mais cela y ressemble, car nous avons été mis en travers par cette même cause, pour être en quelques minutes "engagés" avec 47° de gîte...

Etc. Ambiance....

Inutile d’exposer plus le contenu de nos bulletins de la météo. On en
devinera aussi le style. Le triste sort de nos camarades Soviétiques nous rappelait (si besoin était) qu’un navire "Roro" reste très dangereux, fut-il immatriculé au pays du prolétariat au pouvoir...

Quelques jours plus tard, une plate-forme pétrolière Américaine a chaviré dans l’Atlantique Nord, causant 82 morts, si mes souvenirs sont exacts. Cet Hiver 1982 fut particulièrement dur sur l’Atlantique Nord car plus de 250 personnes y trouvèrent la mort.
- Une "bonne année" représentait ordinairement beaucoup moins de 100 morts. La matinée fut principalement consacrée à la collecte des avis de navigation en tout genre susceptibles d’intéresser les collègues de la passerelle et à la confection manuelle d’une grande carte météo "écoutée" au Télex.

Transformer les dizaines de groupes de cinq chiffres reçus sur deux pages, en un dessin exploitable pour se faire une idée de l’évolution prévisible de la situation, représentait un travail relativement fastidieux mai simple. L’esthétisme de l’oeuvre éphémère ainsi obtenue créait une certaine satisfaction inaccessible en utilisant le récepteur automatique de cartes. Cela constituait aussi une excellente consolation pour le temps perdu, et la frustration de trouver un appareil en panne. J’avais la satisfaction de connaître la cause de la panne et de pouvoir la réparer seul en peu de temps, dès que la Mer se calmerait.
- Durant la période de veille du matin, la houle est devenue de plus en plus profonde et sa longueur d’onde semblait raccourcir. L’Océan devenait si impressionnant que certains d’entre nous (à commencer par moi) ont interrompu plusieurs fois leur tâche pour venir chacun à la passerelle contempler le spectacle au moins quelques minutes.

Les conteneurs lancés et brisés comme des oeufs....
Même vus "de loin", de la passerelle, ça fait froid dans le dos...

Un échange de radiotelex avec "Paris" donna lieu (un prétexte tout à fait habituel) à la Xième petite "conversation d’imprimante" avec Antoinette "Gro bi" du radio-télex TOR de St-Lys Radio. Il nous arrivait une fois par jour au moins d’échanger quelques lignes amicales en conservant le lien radio après la coupure de communication Télex avec l’entreprise demandée.

Cette opératrice du Centre Radio de St-Lys était la principale habituée du radiotelex en ondes courtes (le "TOR"), bien connue pour son habitude de terminer la liaison radio par "GROBI 88" et sa tendance à dialoguer avec les marins via l’imprimante. J’ai su par la suite qu’elle venait souvent "à la phonie", mais ne s’y faisait jamais remarquer. Encore un mystère de la Mer !
- Je ne l’ai jamais rencontrée de visu. Il est assez probable que cela
n’arrivera pas. Elle était hélas en congés lorsque je suis passé à St-Lys, pour connaître au moins une fois le lieu mystérieux avec lequel j’entrais si souvent en contact durant ma vie de navigateur. J’ai su un jour par hasard qu’elle était en retraite. Je la croyais très jeune (why ?), tout en sachant ne rien savoir. Nous reconnaissions toujours la voix des opérateurs de St-Lys, mais pas la sienne !
- Je n’ai connu que sa "frappe" très particulière au télex, comme bien
d’autres navigateurs du monde entier :
- "ICI OSSI IL FAIT BO ET CHO A FFL... BSR GRO BI 88"
- "VA+" (VA+ : le signal d’arrêt de la liaison "TOR").

J’ignore encore si elle s’est totalement rendu compte que pour nous, la situation de certains jours pouvait se résumer par l’expression "ça craint..."
- En tous cas, je lui donnais quotidiennement et officieusement la dernière position du Manhattan et quelques informations sur le bord, tout en lui demandant de bien garder ce papier.
- Ce matin-là, je sentais que la journée serait "spéciale", je lui ai donc brièvement décrit l’état de la Mer et "comment ça se passe" à bord. Il semble qu’elle se soit alors réellement inquiétée pour
nous.
- Mon quart s’est achevé par une action décisive et forte :
- Barricader littéralement tous les tiroirs et placards du local radio !

En effet, durant la nuit certaines secousses avaient provoqué l’ouverture des serrures de quelques tiroirs du bureau sous la console. Leur contenu fut donc ainsi répandu sans pitié sur le pont. No comment...
- La grosse machine à écrire destinée aux travaux de papiers d’escale était restée fidèle à son poste sur le meuble, à côté de l’imprimante du TOR. Très lourde, ses gros pieds en caoutchouc avaient réussi jusqu’alors à la sauver de toute glissade.

J’étais cependant certain qu’elle déraperait tôt ou tard, compte tenu de l’aggravation météo et des dégâts de la nuit. La suite prouva que je n’avais que trop raison de me méfier d’elle :
- Elle glissa en effet lorsque "c’est arrivé", mais pas du tout comme je l’avais prévu ! Pourtant, je l’avais posée directement sur le sol en caoutchouc noir antidérapant du local radio. Elle n’ira pas plus bas, ai-je alors pensé.
- Plus bas non. Mais beaucoup plus loin, si ! J’y reviendrai...

Le 4 février 1982 nous n’avons pas fait naufrage
(par 32°N et 33°W)

Durant son "quart de 8 à 12", notre second capitaine désactiva plusieurs fois le notre gyropilote, mettant de ce fait le timonier de veille à la barre manuelle. Jusqu’à présent le "pilote auto" s’acquittait fort bien de sa tâche, maintenir le navire sur sa route tout en gouvernant avec efficacité et une certaine sécurité sur cette Mer difficile.
- C’était un excellent appareil. Il ne fut en général nécessaire que de fignoler les trois réglages fins, pour qu’il devienne capable de guider tout seul et avec adresse le Manhattan, en lui permettant d’escalader sans relâche ni difficultée les montagnes d’eau successives.

A suivre...

Bien navicalement - Thierry Bressol - OR1
- Photo spectaculaire, le 4 Février 1982
- Embarquer à bord du Manhattan (1)
- Le matin du 4 février à bord (2)
- Le 4 février 1982 à 17h00 lt (3)
- Le 4 février 1982 après 17h00 lt (4)
- Aventures Mécaniques Extraordinaires
- Navire RORO ou Roulier
- Chauffeur de taxi et navire roulier

Merci à la chaine de TV "NRJ12" sur la TNT, qui vient de diffuser "En pleine tempête" ! Cet excellent film montra le Courage trop méconnu des Marins-Pêcheurs, mais aussi un court instant, exactement ce qui nous est arrivé !...

Symbole de l’accueil du site


- Plan du Site & Plan de "Marine Inconnue"

Merci aussi à la Cie Américaine, actuel Armateur du Manhattan :
- Sea Board Marine
- La flotte de Sea Board Marine
- Présentation de la Cie Sea Board

A propos de l'auteur

Thierry BRESSOL

Officier radio-électronicien de 1ère classe de la marine marchande (1978/1991)
- Animateur de formation technique & Consultant Telecom GSM en SSII
- Rédacteur/correcteur
- Qui je suis ?


"Souvenirs-de-mer" et "Marine Inconnue" : http://souvenirs-de-mer.cloudns.org/