Souvenirs de mer

18 juillet 2006

Le 4 février 1982, un après-midi d’enfer /3

Cet après-midi fut mémorable.
- Merci aux auteurs du film "En pleine tempête", d’où ont été prélevées avec mon PC, quelques vues spectaculaires qui illustrent fort bien bien ce qu’est un "bon coup de tabac" en mer. Ce film rend hommage aux marins-pêcheurs de la Côte Est des USA et d’ailleurs...

Ecrit en 1995, corrigé le vendredi 14 mai 2004 et publié ici le 10 juillet 2006 :

Il fallait cependant par esprit de sécurité, surveiller du coin de l’oeil en permanence le travail notre gyropilote, même s’il n’avait "perdu les pédales" qu’une seule fois depuis le début de la traversée, entre six heures du matin et midi comme par hasard ce jour-là.
- Sa seconde erreur dans l’après-midi fut l’occasion de la plus forte et spectaculaire frousse de notre vie. A sa décharge, le coup fut si brutal que sa défaillance momentanée était inévitable. Ce genre d’appareil n’est pas conçu pour faire des acrobaties en Mer.

Comme ça durant plus d’une semaine...

Le repas de midi se déroula dans une atmosphère étrange. Les jours précédents, la lassitude et la fatigue dominaient. Ce matin-là, presque tout le monde est venu faire un tour à la passerelle durant la matinée,
probablement pour mieux contempler quelques instants Neptune, le Dieu aux yeux verts.

Celui-ci avait revêtu sa tenue des grands jours, si bien que la plupart
d’entre nous n’avaient jamais vu la mer dans cet état, même les plus âgés. L’inquiétude pour ne pas dire la peur ouvertement admise pour ceux qui osèrent l’avouer, commença à occuper les conversations à table. Depuis cinq jours, on avait installé le cadre en inox avec trous pour chaque repas, le stade de la nappe mouillée pour empêcher les glissades était depuis longtemps dépassé. Celui du cadre le serait, car parfois les verres ou les assiettes sautaient hors de leur trou.

M/V Seaboard Intrepid
l’ex Roro Manhattan en 2002

La meilleure preuve que nous avions la frousse était le fait insolite
suivant :
- En venant à la passerelle les gens s’intéressaient de près à la confection en cours de la carte Météo. Tout le monde se faisait expliquer "en direct" par le Commandant ou le Second les éléments de la carte au moment exact du dessin de chaque courbe "isobare". Chaque apposition d’un nouveau symbole sur mon oeuvre graphique était l’objet d’au moins un commentaire.

Généralement un Maître d’Hôtel ou le cuisinier ne s’intéresse(nt) pas à la carte météo isobare et encore moins à sa "confection". Mais depuis ce voyage, ceux-là savent comment les interpréter. Chaque jour durant plusieurs semaines, un public fidèle venait au local radio assister au dessin manuel de la Carte, ou au travail du récepteur fac-similé à l’heure "H" de la "sortie" lorsqu’il fonctionna de nouveau après mon intervention.
- Lorsque j’ai pu remettre en état cet appareil, l’excitation fut moindre. Ce récepteur de cartes ne faisait pas assez durer le plaisir en "développant" seul la carte reçue. Je n’ai pas retrouvé depuis cet embarquement, une aussi extrême attention portée aux cartes et aux informations de la météo.

Les marins pêcheurs peuvent en voir de toutes les couleurs...

En observant la houle ce matin-là, j’ai ressenti pour la troisième fois de ma vie une impulsion vive et courte de peur, exactement la même impression que lors de la première soirée de l’embarquement :
- J’ai éprouvé ma première vraie peur maritime dans ce bar de Gênes, lorsque le Troisième Mécanicien et l’Electricien me confirmèrent preuves à l’appui, que l’état technique du navire rendrait dangereuse notre traversée. Il était devenu hautement improbable sur le moment d’éviter cela, sauf en désertant le navire en se couvrant de ridicule. D’autre part, la Compagnie prendrait très mal le fait de débarquer sans son accord et sans remplaçant. Cela "ne se fait pas" sur les flottes marchandes. C’est comme une désertion.

Certes, je suis encore capable sans aucune hésitation de risquer éventuellement ma vie pour l’entreprise qui me fait vivre. Mais encore
faut-il pour cela que celle-ci le mérite !
- Ma seconde bouffée de peur fut ressentie au moment du Champagne, lors de la fin de la Visite Annuelle de Sécurité. Il était devenu tout à fait évident que ni les autorités maritimes Françaises ni leurs collègues Italiens ne feraient quoi que ce soit pour empêcher Costa Line de nous faire traverser en l’état l’Atlantique Nord en Hiver. La Commission de Visite fit donc comme si tout allait bien. Les Inspecteurs de la Navigation nous signèrent en effet des certificats en bon ordre.
- A notre époque d’Argent-Roi tout puissant, il n’est pas question de gêner une activité commerciale, même au risque de perdre des vies. La plus pure mauvaise foi cristallisée permet facilement de ne pas croire les détracteurs aigris qui oseraient protester, mieux encore, on peut se payer ouvertement leur tête...

Ouf ! Enfin arrivés et l’Amérique telle qu’on en rêve...

La machine folle s’était mise en marche aussi sûrement que le 3 septembre 1939, premier jour de la seconde Guerre mondiale. Il était trop tard pour pouvoir éviter le pire qui commençait doucement et sûrement à montrer le bout de son nez. Le repas de midi fut une occasion de réflexion. A l’heure de l’apéritif, j’ai pensé :
- "Aujourd’hui nous sommes dans le bain, et ce pourrait bien n’être pas
qu’au sens figuré
."

Nous avons échangé de nombreuses banalités et appréciations diverses sur l’état de la Mer, ou la certitude que nous avions d’arriver très en retard à New-York. C’était ce qui s’appelle remuer des idées noires.

S’il devait arriver quelque chose au Roro Manhattan, nous serions obligés de subir, car on ne s’échappe pas d’un navire en Mer. A quoi bon avoir peur, puisqu’il est trop tard ?

Nestor n’avait pas besoin de roulis et tangage pour se mettre dans les situations délicates du service à bord, le 4 Février 1982

Pour mieux anesthésier le mauvais esprit qui tentait de s’insinuer en moi (comme les autres) dès le matin, je me suis accordé une exception dans l’application de mes principes de vie à bord lors du rituel quotidien de l’apéritif de midi :
- En Mer, je ne "doublais" pas souvent mon petit Whisky ou mon Ricard par esprit de santé et de sécurité, et ne triplais jamais ma consommation à cette occasion. C’était d’ailleurs une recommandation des "Grands Anciens" de la Cie de Navigation Denis-Frères, qui avertissaient fréquemment les jeunes à propos des dangers sournois du mauvais usage de l’Alcool.
- Pensant que cette journée ne serait pas comme les autres, j’ai décidé de remplir plus de deux fois mon verre de Campari en trinquant avec le Cdt Garonne et le Troisième Mécanicien :
- "A la Viva !"

Du plus petit au plus grand, tout le monde peut être durement secoué en haute mer...

Nous avons aussi mal et encore plus difficilement mangé que d’habitude. En effet, les mouvements amples et brutaux du navire rendaient le service à table pour le Maître d’Hôtel extrêmement (excessivement même !) périlleux. La plaque en inox percée de multiples trous de toutes tailles fixée sur la table, constituait "une tenue de mauvais temps" du Carré courante à bord d’un navire de commerce. Elle ne fut pas de trop durant cette semaine. On sortait rarement cet étrange accessoire, souvent en bois sur les navires anciens. C’est un équipement de navigation totalement inconnu "à Terre", qui serait surréaliste dans un restaurant situé en centre ville...

A chaque coup de Mer, un invraisemblable tintamarre nous parvenait par le monte-charge de la cuisine. C’était la Nième chute de quelque chose à la cuisine. Ces bruits atroces étaient généralement suivis par des injures terribles contre Dieu, la Compagnie et le Roro Manhattan, en Breton et en Français...
- Le personnel "rata" avait ses galères comme les autres. Le cuisinier avait prévu la semaine précédente pour le 4 Février de nous préparer une paella.
- Imaginez un peu le travail, avec ces deux grandes poêles capables de sauter au plafond de la cuisine et de retomber sur le personnel. Car c’est arrivé, je l’ai vu la veille !

Dans tous les logements à bord, le désordre s’installe durablement...

Ce jour-là, le Chef n’osa pas tenter de faire des figures de style avec son art de la cuisine. De même, le service à table de nos repas froids devait être une épreuve folle pour notre Maître d’Hôtel. Il était ivre comme d’habitude. Il aurait en fait été anormal qu’il ne le soit pas... Par quel miracle cet homme pouvait-il boire autant de vin rouge, puis demeurer encore vivant et capable de travailler dans ces conditions de surcroît ? Voilà un vrai Mystère de la Mer, bien plus intéressant que le Triangle des Bermudes.

Nos deux "Zefs-machine" Américains :
- En prenant l’apéritif alors que je réfléchissais scrupuleusement sur
l’opportunité de prendre un troisième Campari, il me fut inévitable de
constater que nos deux élèves mécaniciens Américains en étaient déjà à leur quatrième Whisky.
- Avec leur habitude de boire trop de vin à table, ils étaient mal partis pour l’après-midi. Effectivement, lors du "grand moment" du voyage en fin d’après-midi, eux-seuls sans aucun doute n’ont rien vu, rien entendu ni rien senti :
- Ils ont seulement "compris" trop tard, en se réveillant dans le désordre indescriptible de leur cabine. Se faire rouler dans des morceaux de verre pilé, des vêtements, des livres et objets divers balancés en vrac sur le pont (le tout trempé dans le contenu d’une demie bouteille de Whisky), devait rappeler à la réalité la plus concrète, n’importe quel individu trop bien endormi.
- Si Richard Doherty et John Morganti n’ont rien vu ni rien senti, nous à la passerelle, n’avons absolument rien manqué du "spectacle" !

M/V Seaboard Victory
(Seabord Marine Corporation Fleet)

J’avais si bien réussi à me rassurer durant le repas et au début de
l’après-midi, que l’effet de surprise fut Total. En sortant de table, je suis d’abord passé chez moi me brosser les dents pour découvrir avec
satisfaction que la serrure de ma porte était réparée.
- Les Matelots du Bosco étaient en effet libérés de leurs travaux habituels en extérieur sur le pont devenus trop dangereux ou tout simplement impossibles par ce temps. Ils ne se tournaient pas les pouces pour autant. Il y avait de la casse un peu partout à bord, rien que dans les aménagements intérieurs du château.

Je décidai de dormir une heure environ, conformément à mon habitude.
Avant cela, je suis passé au local radio lire la "Liste" de St-Lys Radio sur l’imprimante du TOR. Pas de message. Au cas où, je l’aurais "ramassé vite fait". En effet moi à bord, la "boutique radio" était officieusement "ouverte" entre 14h00 et 14h15 tous les jours en Mer.
J’avais un rendez-vous radio avec Berne Radio pour deux appels
téléphoniques, dont celui du Cdt Garonne à son épouse. Avec la station radio des Suisses, il n’y avait pas les attentes interminables et imprévisibles de St-Lys.
- Pour avoir ces rendez-vous, il fallait les appeler le matin tôt de
préférence ou la veille au soir en code Morse ou en Radiotelex. Cela se
passait un peu comme pour aller chez le dentiste, en moins pénible.

Au local radio, l’imprimante radiotelex "TOR" du M/S Roro MANHATTAN
(une cloison vitrée et une porte séparaient le local et donnait accès à la passerelle)

Cependant, n’essayez pas de prendre un rendez-vous chez le dentiste en
appelant en Morse, ni même avec le TOR. Même la Sécurité Sociale refusera. Surtout elle !
- Le jour dit, à l’heure pile et sur la paire de fréquences dite, une voie féminine marquée par un fort accent appelait toujours le navire astucieux par son immatriculation radio, avec autant de précision qu’une horloge suisse, on ne perdait pas de temps avec eux.
- Cette ponctualité typiquement Suisse ne fut jamais prise en défaut. - Mes "clients" étaient à l’heure comme d’habitude, car j’imposais cela comme condition pour toute communication avec Berne. C’était la moindre des politesses, avec les Suisses !
- Une chose me semble encore étrange aujourd’hui, pour téléphoner en Bretagne, passer par Berne était moins cher que passer par St-Lys. Pourtant, la station suisse était privée. Cela prouve que les PTT étaient déjà gourmands comme France Telecom aujourd’hui.

Vingt minutes plus tard, j’ai refermé le local radio pour aller faire un petit tour avant la sieste prévue et de reprendre à 16h00. Je suis d’abord sorti jeter un coup d’oeil sur mes antennes. Les rafales subies par la mâture pouvaient m’arracher au moins l’une d’elles. Il vaut mieux le savoir si cela arrive.
- Le fouet duplex en haut du mât de 29 m à l’avant était un flexible de 7,50 m de hauteur. Il pliait tel un roseau, "se tenant" en permanence à l’horizontal. Mais il n’était pas trop question d’aller voir sur place comment il supportait ses efforts !

Durant le mauvais temps, la situation n’est pas toujours très claire...

Le gros aérien tournant du radar 10 cm "marquait parfois le coup" en créant un effet visuel tout à fait étrange sur le display. C’est puissant un moteur d’antenne radar ! Mais il m’inquiéta un peu le pauvre. On le ménageait cependant, il fut stoppé par précaution, car la visibilité était excellente. Quel vent !

Peu après, il m’a semblé intéressant de descendre discuter cinq minutes au PC Machines avec l’officier et le maître de quart. Ceux-ci devaient agir toutes les 4 minutes environ manuellement sur la marche de ses moteurs, à la place des régulateurs Woodward. Ils se partageaient cette charge stupide et indispensable, en se passant "le manche" toutes les demi-heures, pour éviter la baisse d’attention...

Mais le moral semblait bon. Durant toute la journée l’état de la Mer n’avait cessé d’empirer pour finalement se stabiliser vers 12h30, sans pour autant mollir. Constatant qu’il ne nous était toujours rien arrivé, tout le monde (je suppose) s’est peu à peu rassuré.

Bien sûr, l’ascenseur était en arrêt total par sécurité. Les mouvements du navire risquaient de coincer la cage lors des efforts de torsion du château. Certaines portes ne pouvaient pas être ouvertes ou fermées lors de l’amplitude maximale du roulis. Cela donnera du travail au maître charpentier par la suite.
- En remontant et en m’y accrochant durant plus de 35 m d’escalier, je me suis arrêté au niveau du "PC-trafic" et ballastage pour souffler un peu et observer le vaste pont garage principal vu de haut :

Durant le mauvais temps, la situation n’est pas toujours très claire...

Il existe à cet endroit une plate-forme étroite avec rambarde qui menait au PC-ballastage par une petite coursive donnant sur la cage d’escalier et la porte de l’ascenseur. Cet accès était perché si haut sur le flanc du tambour-machine de bâbord, que l’on y dominait presque toute la longueur du grand pont garage, de l’arrière jusqu’à la cloison d’abordage à l’extrême avant.
- Il fallait s’accrocher ! Les mouvements amples du navire se montraient aussi impressionnants à contempler à partir de cet endroit insolite, que de toute la hauteur de la passerelle en observant l’Océan.

Pour se représenter la chose, imaginez sept trains de marchandises d’au moins 160 m de longueur, tous à l’arrêt sous le hall d’une gare :
- Des trains de conteneurs en deux hauteurs sur chaque mafi, des machines agricoles, d’énormes blocs de marbre de Marina Di Carrara, des remorques de camions et des lourdes (très volumineuses) pièces de chaudronnerie (des éléments de chaudières) posées sur des palettes de bois à même le pont.
- Tout ce bric-à-brac était saisi aussi solidement que possible avec des chaînes, des ridoirs et tendeurs fixés dans les pattes d’éléphant.
(sorte de trous dans le pont aux rebords extrêmement renforcés, spécialement conçus pour le saisissage avec chaînes et ridoirs)

Coup de vent sur le Golfe de Gascogne à bord du vraquier Ensor

Tout cela était "installé" en de sages rangées parallèles qui suivaient avec la plus grande discipline chaque mouvement et chaque choc du navire, tel un motard qui se penche dans les virages avec sa moto. A chaque choc de l’avant du navire dans un creux, le tumulte extérieur était atténué mais plus inquiétant encore car il était "remplacé"...
- Dans cette "enceinte", le tintamarre du grand effort simultané et collectif des centaines de chaînes, ridoirs et tendeurs retenant tous ensemble les trésors dont ils avaient la garde, résonnait dans la cathédrale d’acier de façon encore plus redoutable :
- En écoutant ça, j’ai pensé aux cris d’effort que devaient pousser les galériens de Louis XIV, à chaque coup de rame...

Je me suis donc dit que si vraiment, "cela" devait bouger là-dedans, ce serait déjà fait ! Tout à fait rassuré, je suis donc allé dormir une petite heure chez moi.

Le 4 février 1982 nous n’avons pas fait naufrage
(par 32°N et 33°W)

Pour finir voici à suivre, ce qui nous est arrivé, après la sieste...
- Le 4 Février 1982, nous n’avons pas fait naufrage :

16h00 "BAAOUMM !" Un coup de tangage (et de ballast) de plus. J’ai senti mon esprit se soulever au-dessus de mon corps endormi et le
plafond se rapprochait.
- Mais non ! C’était seulement mon corps se soulevant au-dessus du lit de ma cabine. Cette chute a bien manqué me faire mal, réussissant surtout parfaitement à me réveiller en sursaut. Pour ne pas retomber à côté, j’ai dû bien m’accrocher et me suis retrouvé presque debout !

Ainsi réveillé un peu avant l’heure prévue, j’ai assumé immédiatement en décidant de prendre une douche pour mieux assurer durant le reste de la journée. Une douche dans ces conditions représente un exercice d’adresse passionnant, consistant principalement à ne pas se faire expulser trempé hors de l’espace réservé.
- Peu avant 16h00, j’ai découvert en passant à la passerelle une houle encore plus forte que le matin. L’immatriculation radio du Roro Manhattan figurait sur la liste d’appels de 15h00. Je me suis donc hâté
d’appeler pour "ramasser" ce télex.
- En attendant que l’émetteur soit prêt, (c.à.d. chaud) je suis allé rejoindre Groult et Le Briquir de quart de 16 à 20h00. La porte
séparant le local radio de la passerelle donnait dans l’axe du navire.

Coup de vent sur le Golfe de Gascogne à bord du vraquier Atlantis

Elle restait généralement ouverte, à condition qu’il ne se passe rien de bruyant ou de confidentiel au local radio. Cette disposition avait pour conséquence une certaine convivialité de travail entre nous. Nous avons même pu prendre ensemble le café dans les conditions périlleuses qui se devine, sans rien renverser, pour commencer.
- L’officier de quart et son timonier devisaient sur l’état de la mer comme d’habitude, en tentant d’évaluer la hauteur des creux de plus en plus profonds. Le prédécesseur du second lieutenant quitta la passerelle contrairement à son habitude, sans rester discuter un petit moment avec nous.

Du plus petit au plus grand, tout le monde peut être durement secoué en haute mer...

Le chef mécanicien passa en coup de vent pour observer la Mer et me confier un petit télex qui fut préparé à la vitesse "Grand V" pour profiter du contact TOR imminent avec St-Lys radio. Cet échange de messages dura à peine moins de six minutes car Antoinette GRO BI n’était pas sur les ondes à ce moment. Au cours de mes petits travaux Le Briquir ou son Timonier m’ont fréquemment interrompu pour me faire admirer la dernière montagne d’eau "en cours de traitement".
- Celle-ci se montrait toujours coiffée de vapeurs blanches, et dépassait systématiquement la hauteur des précédentes. Nous allions devoir l’escalader, puis dévaler sa pente tel un camion fou.

Ces vagues de plus en plus énormes nous ont comme hypnotisés. Toute méfiance avait disparu. Le spectacle était Wagnérien et la fascination gagnait. Nous ne pensions plus du tout au danger. Je suis même allé à l’extérieur prendre furtivement quelques photos, dont une tout à fait mémorable que j’ai pu garder. Elle fut prise dix minutes avant le Grand Avertissement. Malheureusement aucune photo ne saurait nous restituer l’effet visuel vécu.

Golfe de Gascogne en Hiver à bord de l’Esso Bretagne

Au moment de porter la dernière liaison sur le cahier radio, on m’appela frénétiquement. Je me dépêchai donc d’en finir et ranger le journal radio, puis fermer le tiroir à double tour :
- Deux précautions valaient mieux qu’une, pour éviter d’aller le récupérer avec le reste sous l’armoire !
- "Vite ! Viens voir un peu celle-là ! Nom de Dieu ! Incroyable ! Elle est énorme, magnifique !"
- "Une seconde, j’arrive !" Et je me levai puis j’ai vu devant nous...
 :

Un gigantesque mur d’eau et sa coiffe blanche se dressaient entre nous et l’horizon, de plus en plus haut. Il se rapprochait comme s’il roulait vers nous. Cette vision par la baie vitrée du local radio m’a (nous a) sidéré(s).
- Pour mieux le voir, j’ai voulu aller à la passerelle mais en passant le pas de ma porte, j’ai vu les têtes effarées de Le Briquir et du Timonier, ouvrant tous les deux de grands yeux ronds. Nous étions en
train de réaliser. Trop tard...

C’est un peu comme ça que s’est "présenté" notre mur d’eau
(et pour nous ce n’était pas du cinéma)

Le "Mur" arriva très vite sur nous puis "tomba" sur l’avant du navire en le couvrant avec sa coiffe. Il n’était plus du tout question de l’escalader ! Ce fut comme la dernière vision de la vie. Rien ne peut donner une idée précise de ce qui s’est alors passé sans avoir vécu cela au moins une fois.
- Neptune n’autorise certainement pas les pauvres mortels à vivre cela deux fois. En être revenu incite à la plus extrême modestie face aux Forces de la Nature, rien d’autre.

Me trouvant à cet instant précis sur le pas de la porte du côté passerelle (située dans l’axe du navire), j’ai alors été comme saisi puis projeté avec une extrême violence en direction du flanc bâbord de la passerelle.
- En sautant pour la première fois en parachute dix ans après, je n’ai pas eu l’impression d’une chute aussi vertigineuse. Ce 4 février 1982, ce fut tout le contraire de la préméditation soignée d’un saut au "Club Para" de St-Flour, où quelques grand-mères parfois très âgées "sautent" chaque week-end. Elles n’oseraient pas traverser l’Atlantique tel que nous l’avons fait... C’était vertigineux, mais pas si haut que ça. Mon corps a "seulement roulé" sur le pont incliné à 47°, sur environ 20 m de longueur (je devrais dire largeur), pour finalement s’écraser littéralement sur la baie vitrée de bâbord.
- Je fus ensuite recouvert d’un fatras d’objets divers :
- Deux cartes de la Côtes Est des USA, le routier, un canevas "phi et G", deux stylos, trois crayons, deux règles Cras, un cendrier plein, deux compas à pointe sèche, une lampe électrique de poche, un briquet, deux paquets de cigarettes, une pipe, deux tasses de café dont une pleine, une cafetière à moitié vide (à moitié pleine serait le terme le plus approprié) et... la boîte de l’un des deux sextants.
- Heureusement fort bien fermée, son contenu n’a pas souffert. Elle était probablement mal saisie depuis la dernière utilisation de ce sextant.

On ne s’en servait qu’une ou deux fois par semaine, car nous avions le "Navisat Transit". Le timonier n’est pas tombé, il resta suspendu à la rampe en bois courant tout au long de la baie vitrée avant. Ses pieds pendaient dans le vide en gesticulant au dessus du trou béant laissé par la porte bâbord restée ouverte. Si les portes latérales s’étaient trouvées sur la partie arrière de la passerelle, et non contre la baie vitrée avant, je serais probablement passé par-dessus bord. Le pauvre Groult a bien failli tomber à "ma" place, il se balançait en s’accrochant comme il pouvait en criant :
- "Nom de Dieu ! Malasdoué. Il va se relever oui ou non, ce con ?!?"
- Il valait mieux pour lui ne pas lâcher prise !

En mer il faut savoir s’accrocher quand tout va mal...

Sonné par ma chute et couvert de sang et de café, je me suis relevé péniblement en constatant le désastre. Je commençai à écarter les débris de tasses et le reste, tandis que le timonier pendu s’impatientait toujours. Il me regarda :
- "Ca va Bressol ? Vous croyez qu’on va se relever ?"
- "Je sais pas, j’ai mal au genou. Regardez l’horizon ! C’est baisé... Il ne se relèvera pas comme ça !"

Ce n’est pas exactement ce qui nous est arrivé...
Mais cela y ressemble, car nous avons été mis en travers par cette même cause, pour être en quelques minutes "engagés" avec 47° de gîte...

Complètement sonné, j’étais devenu abruti et fataliste pour quelques minutes. Se retenant où c’était possible en un réflexe ultra rapide, Notre lieutenant, Le Briquir s’était coincé entre la table à cartes et le grand "display" du radar 10 cm. Assis les jambes écartées sur le calculateur anticollision, il se demandait probablement comment atteindre le gyropilote pour reprendre lui-même la barre et tenter
de remettre le navire en meilleure posture...
- Il ne pouvait absolument rien faire immédiatement. Dans sa situation, il ne pouvait qu’attendre la rage au coeur et la frousse au ventre.
- "Creux de Dieu ! Où t’es passé Briquir ?" demanda Groult. Le Lieutenant restait invisible sur son perchoir...
- "Je suis là ! ça va pour moi... J’essaye de faire quelque chose... Peut-être on peut le faire..."

La météo du jour ne nous laisserait pas le "privilège" d’utiliser nos canots...
(cette vue est une archive des U-Boote de la 2nde guerre mondiale, ces naufragés ne sont plus l’ennemi, ils vont recevoir quelques provisions et des souhaits de bonne chance les gars...)

Le sang coulait sur mon visage jusque dans mon dos et sur ma chemise. Sans trop savoir où ni comment j’étais blessé, je me suis lentement relevé péniblement en titubant pour contempler les deux visions d’enfer s’offrant à nous par les baies vitrées de la passerelle :

Sur l’avant, l’horizon (ou ce qui pouvait être pris comme tel) était presque vertical. Les milliers de tonnes d’eau tombées sur notre pontée de conteneurs s’écoulaient dans un fracas épouvantable sur bâbord en emportant les conteneurs les plus hauts perchés de la première rangée "protégée" par notre brise-lames...
- Sur bâbord (sous nos pieds en fait), un énorme vide menaçant tapissé par toutes les nuances de vert et de bleu semblait vouloir nous aspirer. C’était le "fond" d’un creux de 20 m et plus, comment savoir ? Cette hauteur cumulée avec celle de la passerelle au-dessus de la ligne de flottaison du navire et la très forte gîte, nous exposait ce que probablement aucun cinéaste ne montrera jamais.

Les conteneurs lancés et brisés comme des oeufs....
Même vus "de loin", de la passerelle, ça fait froid dans le dos...

Pour la première fois de ma vie (probablement la dernière), l’horizon
s’offrait à moi vertical. Il n’était plus illimité pour nous. Etourdi et lucide, toujours sonné, j’étais tout à fait convaincu que notre dernière heure était venue.
- Le temps a semblé ralentir au point de s’immobiliser, car j’ai senti ma pensée fonctionner plus vite qu’elle ne l’avait jamais fait. Je suis certain que cela ne m’arrivera pas une seconde fois avant longtemps.
L’accident dura probablement moins de deux minutes au total, mais sembla s’étaler sur l’éternité. Les idées se sont bousculées comme jamais auparavant dans mon esprit :
- Constatant que cela représentait ses derniers moments de "fonctionnement", il s’est probablement emballé. Toutes mes préoccupations du moment ont défilé dans ma tête un peu comme au cinéma, alors que simultanément chaque détail de la situation était l’objet d’un examen extrêmement fin.
- C’était l’ultime réflexion visant à chercher un échappatoire. Mais le résultat de ces réflexions successives était toujours le même :
- "Rien à faire, c’est foutu..."

En quelques instants j’ai pu remettre en place les deux verres de mes
lunettes dont la monture fut retrouvée tordue, je devrais écrire écrasée. Ils tiendraient comme ils pourraient ces verres, mais je voulais tout voir et de toutes mes forces s’il le fallait. Le silence apparemment long se fit pesant.
- Mais la réalité est vite revenue, car rien ne peut donner l’idée du vacarme que j’ai pu entendre de cet événement spectaculaire.

A suivre...

Bien navicalement - Thierry Bressol - OR1
- Photo spectaculaire, le 4 Février 1982
- Embarquer à bord du Manhattan (1)
- Le matin du 4 février à bord (2)
- Le 4 février 1982 à 17h00 lt (3)
- Le 4 février 1982 après 17h00 lt (4)
- Aventures Mécaniques Extraordinaires
- Navire RORO ou Roulier
- Chauffeur de taxi et navire roulier

Merci à la chaine de TV "NRJ12" sur la TNT, qui vient de diffuser "En pleine tempête" ! Cet excellent film montra le Courage trop méconnu des Marins-Pêcheurs, mais aussi un court instant, exactement ce qui nous est arrivé !...

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- Plan du Site & Plan de "Marine Inconnue"

Merci aussi à la Cie Américaine, actuel Armateur du Manhattan :
- Sea Board Marine
- La flotte de Sea Board Marine
- Présentation de la Cie Sea Board

A propos de l'auteur

Thierry BRESSOL

Officier radio-électronicien de 1ère classe de la marine marchande (1978/1991)
- Animateur de formation technique & Consultant Telecom GSM en SSII
- Rédacteur/correcteur
- Qui je suis ?


"Souvenirs-de-mer" et "Marine Inconnue" : http://souvenirs-de-mer.cloudns.org/