Souvenirs de mer

11 décembre 2006

Fritz et le "Maritex"

Il n’y a plus d’animaux à bord des navires de commerce depuis longtemps et le temps des mascottes est révolu. C’est un peu triste. Trop jeune, je n’ai pas connu ça. Mais...
- Il se trouvait parfois des circonstances exceptionnelles nous offrant provisoirement la compagnie d’un (ou plus) compagnon de voyage différent des bipèdes mamifères omnivores et inscrits maritimes...

Control Room du Système "Maritex" de Göteborg Radio / SAG

Au début de 1981 le Saint-Luc de la Sté Navale de l’Ouest en gérance à la Cie de Navigation Denis Frères, fut amené à transporter quelques animaux lors d’un mémorable voyage sur la COA de Bordeaux vers Abidjan déjà parfois évoqué ici.
- L’art du canular à bord & Gare aux gorilles !!

Cela arrivait plus ou moins régulièrement et ne se passait jamais deux fois de la même façon. Par exemples, quatre chevaux de race nous étaient parfois confiés. Ils étaient logés par deux dans deux conteneurs spécialement aménagés avec soin en box.

Abidjan, centre du quartier du Plateau

Ces conteneurs furent embarqués et installés en pontée sur le panneau de la cale 5, juste devant le château. Bien sûr, pour s’occuper de ce genre de passagers peu fréquents à bord des cargos, deux personnes du haras propriétaire et expéditeur nous accompagnaient.
- Ces braves gens organisaient fort bien cette opération.

Il est possible de réaliser un double box avec un "EVP"

Lors des premières traversées avec ce fret, cette charge revenait effectivement à deux employés du Haras. Mais pour ce voyage avec moi, ce furent le propriétaire et son assistante qui embarquèrent avec les chevaux.

En effet, ayant entendu parler des excellentes conditions d’hébergement à bord, le "big-boss" pensa que constater cela par lui-même serait fort utile à son entreprise.
- D’autre part, il devint vite évident que l’employée et "assistante de direction", n’accompagnait pas son patron seulement pour s’occuper des chevaux. Elle sut également s’occuper aussi bien de certains d’entre nous. C’est une autre histoire, hors sujet ici...

Ce couple de bons vivants très sympathiques sut vite comprendre le grand intérêt de voyager en cargo, longtemps avant que cela devienne à la mode. D’autre part, ils surent nous apporter une trop rare animation à bord.
- C’est donc avec de grands regrets mutuels qu’ils prirent l’avion à Abidjan pour revenir en France.

Le Saint Luc en 1980
Bordeaux Les Quinconces

Une vie de chat...

Chat !! Aucun greffier ne s’occupera de l’équipement ci-après montré :

Station radio aux normes "GMDSS" du CMA CGM Nabucco

Peu après leur débarquement, nous fûmes chargés d’un conteneur de vingt pieds portant les meubles d’un couple d’ingénieurs du secteur pétrolier qui déménageait de Lagos vers Pointe Noire. Eux prennaient l’avion, mais ils nous confièrent leur chat, tandis qu’une autre personnalité locale d’Elf fit le même jour embarquer son chien vers Port-Gentil pour les mêmes raisons.
- Après le débarquement des chevaux, c’était un tout autre style de passager, beaucoup plus léger.

Situer et Observer Pointe Noire et le Congo Brazzaville

Ils ne seraient évidemment pas plus logés que les chevaux en cellules à conteneurs. Un débat animé permit de décider chez qui à bord, ces deux voyageurs seraient accueillis.
- "Doc" le chien déclencha un conflit délicat car tout le monde à bord (ou presque) le voulait, tandis que "Fritz" le chat fut plus facile à placer. Il fut décidé qu’il irait chez moi, car personne d’autre à bord ne s’intéressait aux chats de gouttières. Elevé avec des chats, je fus tout naturellement désigné pour le recevoir.

Sur le modèle de la gare de Deauville, celle de Pte Noire

Fritz était un grand et très fin "chat tigré européen". Le greffier et moi n’avions pas beaucoup d’atomes crochus pour commencer. Tout le monde sait qu’un chat aime qui il veut, et surtout quand il le veut.
- Mais la vaste, lumineuse et confortable cabine de l’officier radio du Saint Luc lui plaisait. J’ai donc fini par le séduire à l’usure. Il se fit d’autre part d’autres amis tels que l’épouse du second capitaine et l’élève-pont qui venaient régulièrement jouer aux échecs ou discuter philosophie chez moi ou sur l’aileron de passerelle en fin de soirée.
- Ces deux-là surent aussi bien que moi se faire reconnaître par Fritz le Pacha. Tout allait donc pour le mieux si on ne dérangeait pas ses méditations sur le canapé, si on lui caressait le dessous du menton et derrière les oreilles, lorsqu’il le souhaitait.
- Il prit donc possession du Domaine de la Radio avec bonheur.

Pointe Noire le port

A mon grand étonnement le local radio le passionna. Il fureta d’abord partout, puis trouva rapidement comment et où s’y bien installer. J’en fus fort surpris car c’est un lieu parfois très bruyant et les chats n’aiment pas le bruit. Ils sont tellement bizarres...

Clive Puttock, opérateur Anglais en position de combat radiotélégraphique

Celui-là adorait m’observer au travail. Encore jeune, il était resté joueur. Me voir faire du Morse (ou du Telex) le fascinait. Il suivait du regard le mouvement cadencé de ma main sur le manipulateur et les flashes de lumière du petit tube au néon fixé sur la sortie d’antenne d’émission en cuivre, près des isolateurs en porcelaine sur le plafond.

Ce modèle de luxe, de manipulateur Morse est superbe

Il adopta un beau matin la position du chat chasseur sans que je le remarque ni m’en soucie. Soudain il sauta sur ma main en écrasant ainsi le manipulateur, interrompant de la sorte la transmission de mon texte par une longue pression. "Tüüütt !"

St-Lys Radio /FFL : les mat d’antennes de réception

L’opérateur à St-Lys ne pouvait pas savoir et encore moins comprendre ce qui arrivait. Après un temps mort, pendant que je saisissais l’animal par les deux pattes du devant, FFL manipula :

-  ? ? ? CA VA ? PSE K (continue à transmettre s’il te plaît).
- Je m’adressai nez à nez et entre 4 yeux au coupable :
- Duchat ! Mr Fritz ! Ne recommences pas ça ! !
- Reprenant le manipulateur, je répondis à St-Lys :
- FFL6 FFL6 DE FNZU SRI C EST UN CHAT QRV ? ?
(St Lys de St Luc désolé, c’est un chat. OK je poursuis ?)
- FNZU DE FFL6 OK C EST UN CHAT DANS LE TEXTE ? ? K

- FFL6 DE FNZU NO NO AA TOTAL 125 CONTENEURS SCADOA QRV ?
(St Lys de St Luc non, voici le texte après :
"125 conteneurs Scadoa" c’est ok ?)

- Ce type là-bas à St-Lys n’avait rien compris ! Mais le code Morse ne fut pas conçu pour baratiner. Lorsque tout fut terminé, j’avais du temps. Jai donc composé une belle phrase très claire pour expliquer qu’un chat à bord m’avait interrompu en voulant jouer et comment il l’avait fait.

La réponse fut :
- FNZU DE FFL6 CONTENTE DE TE SAVOIR BIEN ACCOMPAGNE. QSP LONGUE CARESSE AU MATOU. 88 CARLA
(de St LYS tu transmettras gratis de ma part, une caresse au greffier, Carla).
- FFL6 DE FNZU ABSOLUMENT CARLA, BIEN 73

Tiens ! Une opératrice ! En Morse, on ne sait jamais très bien qui est "en face" lors d’une liaison radio. On parlerait probablement de notre chat à St-Lys.
- Effectivement la célèbre Antoinette du TOR* (Telex On Radio) me demanda plus tard s’il était exact que nous avions un chat à bord...

Beau et moderne manipulateur Morse, en Belgique on dit "une clef"

Fritz le greffier ne recommença pas cette bêtise, il choisit un peu plus tard d’en faire une autre.
- Le mouvement de mes mains lors de la frappe d’un télex eut la même influence sur lui que le code Morse. Il sauta donc sur l’imprimante et imprima donc une belle série de lettres aléatoires au milieu du texte...
- N’importe qui disposant chez lui d’un ordinateur et d’un chat, risque la même sanction. Avec un clavier et l’abominable Windows de Microsoft, cela peut même suffire pour fort bien "planter la bête"...

Au Positions de radiotélex à Portishead Radio /GKA

A bord du St-Luc en 1982, les bruits émis par cette imprimante télex d’un modèle ancien et les mouvements de mes mains devaient exciter encore plus mon greffier.
- Au télex on ne travaille pas "en direct" en général. On prépare à l’avance le texte sur une longue bande de papier perforé, pour ensuite réaliser la liaison radio d’une seule traite.
- Lorsque le contact direct avec l’établissement souhaité est établi, on "passe la bande". C’était ainsi à l’époque. Plus tard le texte se stocka en mémoire, Si cela revenait de fait au même, c’était plus "moderne".

- Il me fut donc nécessaire de couper la bande perforée en deux parties pour enlever le passage mutilé du message et de la sorte réparer cette autre exaction de mon passager préféré.
- Ce sacré chat navigateur (il était habitué aux navires) me fit au moins trois fois subir cette sauvagerie. Un jour, j’obtins une réaction tout-à-fait inattendue de mes correspondants Parisiens, à cause de mon inattention probablement, car je pensais avoir tout remis en ordre.

Chat tigré informaticien

Deux heures après la réparation du message et son expédition, le Maritex (le système de TOR radiotélélex totalement automatisé en Ondes Courtes de Göteborg Radio) reçut un message de SCADOA PARIS dont le contenu en était le suivant :

= A l’attention du Comandant M/V St-LUC/22066 / MARITEX / SAG=

DANS VOTRE DERNIER TELEX NR 98 STOP
PRIERE DE BIEN VOULOIR NOUS PRECISER LA SIGNIFICATION
EXACTE DE :
- QIIIIIG.T/QS%¨%PEZ¨§TPKFKHJYRIE%QQQQQFV
STOP MERCI DE VOTRE REPONSE SLTS = SCADOA PARIS +

Détachant la page en lisant cela, je regardais le chat assis avec dignité sur le cahier radio, en soupirant :
- Fritz !! Cette fois, tu te fais remarquer ! En pensant :
- Autant pour moi, ah le c... !

"SCADOA PARIS" fut donc promptement et silencieusement rassuré par un petit rectificatif de ma composition.

Position de radiotélex à Darwin Radio/VID

Je me chargeais aussi de ses repas et le nourrissais fort bien. Mais ce voleur sentait pourtant parfois (trop souvent même) le poisson avant de prendre son repas chez moi.
- Coïncidence étrange, le cuisinier s’est plaint plusieurs fois de pillages dans sa cuisine, c’était comme si un clandestin.... Mais cela arrivait en plein jour, sans une seule fois pouvoir surprendre le coupable, c’était un peu fort !

Le chat opérateur Mr Sparks "in relaxed mode". Don’t disturb...

Toi, tu pourrais bien un jour être logé au frigo Fritz ! Si Eugène Drouet (dit Gégène) te prend sur le fait, il mangera du lap.... Et ceci arrivera pendant ses congés parce qu’il te congélera. En effet à bord, cela ne se fait pas....
- Pensais-je, alors que le chat me regardait droit dans les yeux, parfaitement serein... Et sûr de l’impunité absolue.

Bien navicalement - Thierry BRESSOL - OR 1

Sailor, autre chat opérateur, ici vu au boulot.

Ceci étant aussi écrit, pour confirmer le fait qu’il existait des chats opérateurs, au moins dans les stations radios d’Ondes Courte.
- Je cite pour ces dernières photos :
- "SAILOR, AMONGST SUCH LUMINARIES AS KEN BEGBIE, KEN WALTON AND EDDIE KENNEDY". Il est même précisé :
- "Regrettably, both cats (Sailor and Sparks) are no longer with us."
- C’est sûr, un chat peut vivre 20 ans ou plus si Dieu le veut, mais... Le temps passe.

- Merci aux opérateurs de Portishead et aux sites :
- http://www.stockholmradio.com/show.php/15292.html
- http://www.gka.btinternet.co.uk/gallery.htm
- http://www.radiomuseet.se/medlem/audionen2/nr1_2006/gnist.html

Notes :
- Le Saint Luc n’avait pas de "Satcom", mais il était doublement équipé en matière de Radiotélex "TOR". En effet, son origine Suédoise impliquait la présence à bord du système "Maritex". Ceci fera l’objet d’un article spécial et technique d’ici peu, car cet équipement typiquement Suédois était naturellement fort mal connu en France.

Le Suédois Killara, un des premiers porte-conteneurs, aussi un sister-ship du St-Luc de la SNO en 1980.

* Saint Lys Radio et Antoinette, une opératrice du TOR :
- Un échange de radio-télex avec "Paris" via Saint Lys donnait souvent lieu à une Nième conversation par imprimante avec "Antoinette Grobi" du TOR à St-Lys Radio.
- Ceci ne risquait pas d’arriver avec le "Maritex", et encore moins avec un Satcom Inmarsat !

Un Satcom Inmarsat A - En 1979 déjà...

Une fois par jour environ nous échangions quelques lignes amicales en conservant la liaison radio juste après la coupure de ligne télex avec l’entreprise demandée.
- Antoinette (ou "Toinon"), Opératrice du Centre Radio de St-Lys, était la principale habituée du TOR en ondes courtes et elle resta longtemps bien connue pour son habitude de terminer la liaison radio par "GROBI 88" et pour sa tendance à dialoguer plus ou moins longtemps avec les marins via son imprimante.

Modem "TOR" moderne, modèle suédois TT1585E

J’ai su par la suite qu’elle venait souvent "à la phonie", mais ne s’y faisait jamais remarquer... Encore un mystère de la Mer !
- Je ne l’ai jamais rencontrée de visu, il est même assez probable que cela n’arrivera pas. Elle était par malchance en congé lorsque je suis un jour passé à St-Lys pour connaître le lieu mystérieux avec lequel j’entrais si souvent en contact.
- J’ai su ensuite par hasard qu’elle était partie en retraite. Je la croyais très jeune, tout en sachant que je ne savais rien. Nous reconnaissions toujours la voix des opérateurs de St-Lys, mais sans savoir qui était la sienne. Le souvenir de sa "frappe" très particulière au télex, restera longtemps un souvenir de mer insolite pour moi, comme pour bien d’autres navigateurs du monde entier :
- ICI OSSI IL FAIT BO ET CHO A FFL... BSR GRO BI 88, VA+ (signal d’arrêt de la liaison radio en Morse, aussi utilisé en "Tor").

Un petit tour dans les antennes, sans perdre la boule

Note : Une autre remarque technique s’impose, cette fois à propos du code Morse. Plus sûr que la frappe au télex, la façon de "manipuler" de quelqu’un en code Morse se reconnaît toujours facilement.
- Il est en effet fort difficile, pour ne pas dire impossible, de se faire passer pour quelqu’un d’autre lors d’une liaison en code Morse. Lorsque la cadence particulière d’un(e) interlocuteur(trice) était associée dans ma mémoire avec sa photo ou avec le simple fait de l’avoir rencontré(e), j’étais absolument certain de qui était "en face" de moi, de l’autre côté de l’Ether...
- Ceci débouche sur une note historique, car durant la seconde guerre mondiale cette particularité du code Morse fut plus qu’utile. Ce fut un âge d’or pour le code Morse et l’un des plus sûrs moyens de sûreté :

Il existait (on peut s’en douter) au-delà de tous les codes et chiffrages secrets utilisés, un puissant intérêt d’être absolument certain de "qui était qui", ce qui ne peut pas se faire avec une absolue certitude aujourd’hui par e-mail par exemple...

Bien navicalement - Thierry BRESSOL - OR 1

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A propos de l'auteur

Thierry BRESSOL

Officier radio-électronicien de 1ère classe de la marine marchande (1978/1991)
- Animateur de formation technique & Consultant Telecom GSM en SSII
- Rédacteur/correcteur
- Qui je suis ?


"Souvenirs-de-mer" et "Marine Inconnue" : http://souvenirs-de-mer.cloudns.org/