Souvenirs de mer

18 décembre 2006

Coup de téléphone

Le Téléphone de Quai du St-Luc à Bordeaux, quai des Quinconces

(corrigé le 22 Décembre 2006)

téléphone.fr avant le S-63

En naviguant, j’ai entendu plus d’une fois deux dictons intéressants :

L’un d’eux est supposé venir de la plus haute antiquité, rappelant l’immense misère et la difficulté pour l’être humain de naviguer en Mer depuis l’aube des temps. L’autre peut concerner n’importe quelle activité maritime à n’importe quelle époque :
- "Il existe trois sortes d’hommes : les vivants, les morts, et ceux qui travaillent sur la Mer." Platon.
- Il ne s’agit pas ici de Charles Platon l’amiral victime d’une terrible insolation à Djibouti en 1941, mais de Platon le grec !
- "A bord, Tout ! Absolument tout peut arriver ! Soyez vigilant, toujours et partout."

Le commandant Johannes Diebitsch était un grand marin de la Marine Marchande Allemande. Il fut l’un des capitaines du 4 mâts-école Padua à la fin des années 30, puis du Pamir dans les années 50. Il le disait toujours à ses élèves-stagiaires lors de leur arrivée à son bord, puis le répétait lourdement lors du traditionnel pot et du discours de remise des certificats de la fin du stage, à leur débarquement.

Ma carrière maritime aussi me donna l’occasion d’y réfléchir, sans pourtant avoir navigué dans la Marine Allemande des années 30, 40 et 50. Je reprends donc à mon compte ces paroles du Cdt Diebitsch.

Force, Grâce et Majesté, la Voile ! Le vraquier Pamir de retour d’Argentine au début des années 50.

Une expérience maritime cocasse survenue à Bordeaux renforça cette l’idée dans mon esprit, jusqu’à la reformuler ainsi :
- "A bord d’un navire, Tout ! Absolument Tout peut arriver ! Soyons vigilants en Mer et à Quai, surtout à quai..." A Bordeaux par exemple.

Clic !

Le Saint Luc en 1980

Cela devrait aller sans dire, et pourtant ! Il ne serait venu à l’idée de personne à bord d’un cargo que le téléphone "de terre" branché sur le quai pouvait devenir une source de danger. Voici comment cela fut possible. Le téléphone fut impliqué dans cet "incident" en Janvier 1981 au "Port de La Lune", le quai des Quinconces au centre de Bordeaux.

En 1981 moins de 300 navires de commerce dans le monde étaient équipés des moyens permettant d’être joint immédiatement et en permanence par satellites ou par les Ondes Courtes. Il fallait donc généralement s’en remettre à l’officier radio et à son matériel ou bien sûr, à la ligne téléphonique de quai durant les escales...

Bordeaux - Bassens déchargement du bois de la COA

Elles n’étaient pas nombreuses, ces villes du Monde où les cargos pouvaient escaler en plein centre. Bordeaux était encore à cette époque divine l’une de ces perles.
- Durant les opérations commerciales aux Qinconces, il n’y avait qu’à traverser une rue, pour "aller faire un tour en ville". Nous étions à cent mètres du Théâtre ! C’était extraordinaire car ailleurs, "aller à terre" signifiait de 80 à 200 FRF (30 Euro) de taxi.

Le Grand Théâtre de Bordeaux, non loin du quai

A Bordeaux, il était même possible de s’absenter du bord une heure seulement par simple envie de prendre l’air, ou tout simplement pour boire un pot. La soirée en ville n’était donc pas souvent lointaine, c’était plus sûr. Bien que...
- Au bar louche "Le Sulky", de redoutables embuscades étaient toujours possibles.

Les sirènes du Bar le Sulky, ici vues "de sortie"

D’autre part, la manutention des conteneurs et des colis divers souvent volumineux (des locomotives par exemple) n’y était pas très performante. Les installations de ces quais et celles des bords ne permettaient heureusement pas de faire vite, et c’était suffisamment pour que le navire reste quelques jours à quai !
- De surcroît, il y survenait toujours un problème pour retarder les opérations, cela était très agréable. Apprendre qu’on escalerait à Bordeaux nous faisait cependant craindre la frustration d’être envoyé à quai en exil, c’est-à-dire à Bassens ou au Verdon, quel cauchemar !
- Mais lorsque notre passage au "Port de la Lune" était confirmé la bonne humeur s’installait à bord, mais pas dans les bureaux de l’Agence Maritime !

Quelle était donc cette profession étrange, où le fait d’être plus performant se traduisait toujours par une dégradation de la qualité de la Vie ? C’était la nôtre, la Marine Marchande.
- Nous devions gérer une contradiction, constater que lorsque ça va mal pour l’intérêt de l’entreprise, c’est-à-dire en restant trop longtemps à quai, nous avions follement envie que cela dure ! Nous nous sommes même surpris plus d’une fois à souhaiter une bonne grève de dockers.
- Il n’était peut-être pas possible de soigner la Marine Marchande Malade.
- Les mauvais esprits de 1981 disaient alors de la CGM, "Cie Gravement Malade"...

Bordeaux les Quinconces (Port de la Lune)

C’est probablement la raison pour laquelle, il survenait souvent un imprévu lors de chaque départ du Quai des Quinconces. Cet incident était toujours le fruit du hasard. Parfois peut-être, était-il aussi la conséquence d’un "acte manqué" à bord, ce qui ne fut jamais prouvé.

Des légendes ont circulé à propos d’une panne du guindeau du Saint François avant un appareillage de Bordeaux. Une fin d’après-midi de 13 Juillet, il ne fut plus possible de virer la chaîne de l’ancre tribord, mouillée dans la Gironde. Il fallut une journée complète pour tout démonter et réparer, ce qui arrangeait bien du monde à bord, à commencer par le commandant qui avait une fréquentation féminine dans cette ville. Un mystère Maritime, plus simple que l’histoire de la Mary Celeste...

Les "Zefs" aux travaux pratiques à bord du Richelieu

Ce qui nous arriva ne retarda malheureusement pas le départ du St-Luc. Mais cela eut au moins l’excellent mérite de continuer à nous amuser des années après. Avec le recul du temps, il est évident que le terrain était parfaitement balisé pour faire un excellent sketch un jour ou l’autre, tôt ou tard...

Bordeaux : Cinéma "le Français" (ex-théâtre) l’intérieur est tel, qu’on n’y regarde pas que le film

APPAREILLAGE à Bordeaux :

A l’heure prévue, tout le monde était aux postes de manœuvre :
- le premier Lieutenant et ses matelots sur la plage avant, comme le second Lieutenant et les siens sur la plage arrière, étaient en train de dédoubler.
- Alors qu’ils s’apprêtaient à larguer les amarres d’un instant à l’autre à la demande du commandant et du pilote de port Bordelais, ceux-ci se tenaient ensemble sur l’aileron de passerelle bâbord et se penchaient au-dessus du quai pour observer le travail des lamaneurs qui libéraient le navire et l’écartement entre la coque et le quai.
- Le timonier à la barre, le second Capitaine à la télécommande du MP et l’auteur de ces lignes, manette en main au propulseur d’étrave. Tous attendaient avec patience les premiers ordres.

La manœuvre commença sans problème dans la traditionnelle atmosphère presque religieuse, dont se souviennent tous ceux qui ont navigué. La manoeuvre des navires est toujours une chose Sacrée.

Un navire de commerce tel que le St-Luc ne se manipule pas aussi facilement dans un port, sur la Gironde de surcroît, que l’on sort sa voiture du garage ! C’est gros et c’est lourd, l’inertie d’une coque longue de 177 mètres et de ses 27000 tonnes implique d’infinies précautions... Il faut tenir compte du vent, des courants, et de toutes les autres circonstances.
- L’exécution sans histoire des manoeuvre de port dépend beaucoup de l’habileté et de l’expérience des commandants de navires et des pilotes portuaires. Certains sont de véritables Maîtres, d’autres sont parfois plus ou moins maladroits. Mais tous savent le faire, et ce n’est pas si facile.

A bord du 4 mâts école Richelieu

Cela étant dit, on ne dérange jamais les artistes durant ces instants délicats.
- Toutes ses amarres larguées, le St-Luc commença à s’écarter doucement du quai, par l’avant d’abord. Cela se passa si bien que notre commandant et le pilote entamèrent une véritable conversation de salon interrompue de temps à autres par quelques ordres laconiques immédiatement confirmés et exécutés.

Soudain le téléphone intérieur sonna. A son poste près de la télécommande du Moteur Principal de propulsion, tout naturellement le second Capitaine décrocha avec une certaine irritation. Vraiment, ce n’était pas le moment....
- "Passerelle, j’écoute !! C’est la manoeuvre ! Veuillez rappeler dans un quart d’heure, quand nous serons en route libre !"
- "..."
- "Ah Oui !?! Quoi ?? Comment ??" Le visage de Perpérot exprimait une intense surprise.
- "..."
- "Bien !! Nom de Dieu !! Si c’est ça, vous passerez dans mon bureau ce soir à 21h30 ! On s’expliquera !"

Il raccrocha en soupirant de lassitude. Il se prenait la tête entre les mains.
- "Il y a quelque chose ??" demanda le commandant, qui craignait un appel de la salle des machines...
- "Pas de problème en bas commandant ! Mais le cuisinier... Il vient de voir passer un téléphone dans la coursive transversale du pont principal... Il parait que ce téléphone est passé à la vitesse Grand-V devant lui et en sautant partout de bas en haut. Il serait sorti par bâbord... Probablement sans rien dire à personne..."
- "Ha !! Il a disjoncté ce type !" On changea alors de sujet de conversation sur l’aileron de passerelle :
- "Et oui ! C’est comme ça l’alcool. L’alcoolisme revient à bord des navires avec la crise !..."
- "Chez Denis Frères et SNO, il avait presque complètement disparu ! Je suis tout à fait consterné Pilote..."
- "Oh oui Commandant ! Je sais ce que c’était, je peux vous le dire aujourd’hui, aux Chargeurs Réunis..." Etc. Etc. Etc.

La manoeuvre ne connut pas d’autre perturbation. Commença ainsi une nouvelle conversation de salon...

Appareillage à Bordeaux

ROUTE LIBRE Pilote à bord, en Gironde, en soirée :

Le cuisinier fut reçu comme prévu en présence de l’Intendant et du Commandant dans le bureau du second pour se faire remonter les bretelles. Le malheureux ne savait pas bien comment s’expliquer clairement.
- Je fus donc obligé d’interrompre cet entretien, en apportant les débris du téléphone en mains pour prouver la bonne foi de l’intéressé. Il avait réellement vu ce qu’il disait, aussi bizarre que cela puisse sembler...

Téléphone.fr "S-63" modèle standard 1979

COUP de TELEPHONE ou COUP du TELEPHONE ?

A Bordeaux pour ce poste à quai aux Quinconces, le branchement du "téléphone de terre" était constitué de la façon suivante :

Une espèce de bouche d’égout rectangulaire en acier se trouvait près d’une des bittes d’amarrage au bord de ce quai. Il existait une de ces trappes tous les 120 mètres environ, pour rendre possible le raccordement d’un navire sur chaque poste à quai.
- Dès la manoeuvre d’accostage achevée et la coupée installée, un employé du Port Autonome de Bordeaux venait ouvrir la trappe la plus proche. Son travail consistait à connecter un câble téléphonique sur la prise "PTT" installée dans la fosse.

Prise téléphonique "typique.fr" C plus simple à brancher qu’à discuter...

Le gars apportait toujours une quarantaine de mètres de ligne lovée comme une touline. Celle-ci était toujours terminée par un téléphone très classique en plastique noir ou gris à cadran (un des fameux S63 typiquement "PTT" par exemple), prêté au bord pour la durée de l’escale.
- Cet employé faisait alors un court essai en appelant la capitainerie, puis en gardant son téléphone en main, il marchait jusqu’à l’échelle de coupée pour monter à bord en laissant pendre la câble derrière lui entre le quai et le navire, jusque dans les coursives.
- Alors, il posait ce téléphone en général au "bureau pont", à côté de la cafetière des Dockers. Ensuite il faisait signer un papier par l’officier de garde.

Alors, satisfait il quittait le bord sans tarder, sa mission accomplie. Le navire avait sa ligne et le bord en usait comme bon lui semblait avec quelques abus parfois, évidemment. Chacun devait remplir une ligne du "cahier du téléphone de terre" pour chaque appel :
- Son nom, sa fonction, la date et l’heure, le numéro demandé, la durée en minute, la destination et les mentions "Privé", "Cie" ou "Agence" selon le cas de figure.

Téléphone S-63 modèle de luxe "Ivoire"

Ce système reposait sur la Confiance et finalement ne fonctionnait pas si mal !

C’était un peu lourd d’un point de vue paperasserie, car il fallait tout dépouiller à la fin de l’escale, au dernier moment ! Il se trouvait bien sûr toujours un sauvage pour vouloir téléphoner juste après que l’officier radio soit venu "relever le compteur"...
- Cela se traduisait selon l’occasion par un apéritif, ou parfois par un échange de commentaires désagréables. En fait, les deux ou trois derniers appels disparaissaient souvent de la comptabilité du bord.... Dieu nous pardonne.

Document "secret défense" : plan du téléphone "PTT S-63"

Cependant, la véritable imperfection technique de ce montage ne m’était jamais apparue.
- Jusqu’à cette terrible soirée, à la fin de l’escale, l’employé concerné du Port Autonome de Bordeaux venait toujours en même temps que le Pilote et les Lamaneurs, naturellement pour récupérer son téléphone avant l’appareillage.
- Ce soir-là, personne n’est venu récupérer le téléphone de terre.
- Beaucoup plus grave, personne à bord ne s’en est aperçu, à commencer par moi... J’ai peut-être alors fait une gaffe. Dieu me pardonne.

Avec le recul du temps, il me semble bien me souvenir qu’en venant "relever" le cahier, j’ai pris à tort le type qui se trouvait au bureau-pont à ce moment, pour le gars qui était chargé du téléphone. Je crois qu’il aurait peut-être fallu le vérifier...

En dégréant le filet de coupée et en la relevant, personne à bord ne prêta la moindre attention au câble qui pendait sur le flanc de la coque du Saint Luc... Autre négligence coupable.

En 1876, Alexander Graham Bell ne pensait pas que c’était dangereux... Pas plus qu’Ericsson !

Ce câble téléphonique résista parfaitement à la tension lorsque le St-Luc s’est éloigné du quai. Il tira bêtement le téléphone hors du bureau-pont, en l’obligeant tout naturellement à prendre le chemin de la sortie. Mais...

Bien tenue sur le quai, car c’était du solide une ligne "PTT", et accroché sous la porte extérieure ouverte et saisie, la ligne était de plus en plus tendue.... Celle-ci fit donc subir d’incroyables secousses au malheureux appareil, qui fut projeté avec une extrême violence contre le vaigrage des cloisons et du plafond de la coursive. Je peux vous le dire, ce téléphone s’est réellement éclaté en cette occasion mémorable...

Le Richelieu boit un coup

Je me souviendrai toujours du visage interrogatif du Chef Mécanicien lorsqu’il vint nous rejoindre dans le bureau du Second. En entendant les éclats de voix, il ne sut pas résister à la tentation de venir jeter un coup d’oeil pour comprendre la cause de cette animation :
- Il nous trouva tous pliés de rire, les larmes aux yeux, en train d’essayer de reprendre nos esprits sans grand succès.
- Le second était en train de sortir une de ses bouteilles, jugeant qu’il était indispensable de prendre "un petit quelque chose" pour se remettre de pareilles émotions. Une heure et demie après, les deux tiers de l’équipage était présent pour partager ce pot improvisé et un fou-rire mémorable.

Nous avons cependant eu de la chance, que personne ne passe dans les coursives du pont principal à ce moment. Seul le cuisinier, attiré par des bruits étranges, sortit la tête de sa cabine. Il n’eut que le temps de se mettre à l’abris pour ne pas recevoir, un coup de téléphone fatal !
- Son seul tort fut d’avoir l’idée incongrue de prévenir immédiatement la passerelle, trop tôt.

Ce modèle Batave est beaucoup moins dangereux

Bien navicalement - Thierry Bressol - R/O

Le Suédois Killara, un des premiers porte-conteneurs, aussi un sister-ship du St-Luc de la SNO en 1980.

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A propos de l'auteur

Thierry BRESSOL

Officier radio-électronicien de 1ère classe de la marine marchande (1978/1991)
- Animateur de formation technique & Consultant Telecom GSM en SSII
- Rédacteur/correcteur
- Qui je suis ?


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