Souvenirs de mer

28 novembre 2006

PIRATERIE en POLYNESIE en 1891 1/3

Voici une histoire de piraterie, survenue en 1891 à partir de la Polynésie Française.
- Ces deux marins étaient exceptionnels pour le meilleur et pour le pire.
- Mais, n’y a-t-il pas là une terrible erreur judiciaire ?

(revu le 17 janvier 2009)

Cet article est aussi un Triple Bulletin Bibliographique qui cite ici :
- Un bon et un moins bon livre, puis l’un des derniers romans de Jules Verne. C’est dire que "cette affaire" fut intéressante.
- PIRATERIE en POLYNESIE en 1891 - 2/3
- PIRATERIE en POLYNESIE en 1891 - 3/3

Ile de Mooréa

Qui ça, nous ? http://www.tahiti-pacifique.com/
- En effet en 1902 Jules Verne a écrit "Les Frères Kip" en s’inspirant de cette affaire retentissante car ce fut une fort possible erreur judiciaire.
- L’histoire des frères Rorique est presque oubliée aujourd’hui, je suis donc "tombé dessus" par hasard.

Histoire des frères Rorique, incomplète et partiale

Par René La Bruyère, "Les frères Rorique" Éd. du Masque
- Aventures et légendes de la mer - Paris, 1934 - 221 pages 18 cm.
- Nettement moins intéressant que le suivant, il a le mérite de présenter l’affaire mais sans se poser de question.

Citation d’un site internet :
- "Loin des Caraïbes et de l’océan Indien, cette spectaculaire affaire de piraterie maritime a défrayé la chronique à la fin du XIXe siècle.
- Tahiti, 1891. Deux escrocs qui se faisaient appeler Joseph et Alexandre Rorique s’emparèrent de la goélette Niuroahiti, propriété du prince Hinoi Pomare, neveu du défunt roi Pomare V.
- S’ensuivit une navigation scélérate, marquée d’escales aux Tuamotu, à Penrhyn (Tongareva, Cook), aux îles Gilbert (Kiribati) - où le capitaine, le subrécargue et quatre hommes d’équipages furent assassinés - enfin à Ponape (Carolines). C’est là que, dénoncés par le cuisinier du bord, les frères Rorique furent arrêtés puis transférés à Manille et, enfin, extradés à Brest où ils furent jugés en 1893.
- Au terme du procès, un surprenant hasard dévoila l’identité véritable des deux pirates, Joseph et Alexandre Rorique, qui furent aussi des citoyens issus d’une famille aisée et plusieurs fois décorés pour des faits de bravoure en mer....
- Le tribunal maritime de Brest condamna à mort les frères Rorique, mais un fort mouvement d’opinion a soutenu les frères Degrave. Leur recours en grâce reçut une réponse favorable, mais un peu tard... En mars 1894 leur peine fut commuée en travaux forcés à perpétuité et ils furent conduits à l’île de Ré d’où ils embarquèrent quelques mois plus tard pour la Guyane et les îles du Salut.
- Léonce y mourut en 1898 et Eugène fut gracié un an plus tard."

L’aventure des frères Rorique a inspiré Louis Becke, Jean Dorsenne et Jules Verne. Mais au-delà des péripéties romanesques et de la violence qui imprègna l’affaire, on retiendra la mise en lumière des conditions de vie dans l’océan Pacifique, l’importance vitale des liaisons et du trafic inter-îles et, par contraste, la précarité des moyens qui y étaient affectés.
- Ainsi, la révélation de l’équipée sanglante des frères Rorique et le retentissement de ce procès révélèrent et accréditèrent les risques de la vie aux îles...
- Cette vérité dérangeante fut pourtant maintes fois évoquée sous la plume de Stevenson, London ou ... Louis Becke.

Pirogue de la Polynésie Française

C’est arrivé au temps du dernier Roi de Tahiti, Pomaré V, mort le 13 juillet 1891 juste avant que "l’affaire" n’éclate.
- Le Contexte :
- Les îles de chaque archipel avaient entre elles des relations assez peu suivies. Et d’archipel à archipel, les contacts devenaient extrêmement rares. Au temps où se passe ce récit, en dehors de quelques lignes régulières existant entre les capitales des archipels et le continent américain ou l’Australie, on peut dire que les îles étaient ravitaillées d’une façon plus ou moins incertaine ou irrégulière.
- Les indigènes récoltaient la nacre ou le coprah et attendaient la venue d’une goélette qui vînt leur acheter leurs marchandises. Celles-ci étaient payées généralement par troc avec des cotonnades, des soieries, des machines à coudre, des accordéons.

Telle était la façon dont le trafic maritime était organisé dans le Pacifique. Les frères Rorique et probablement d’autres qu’eux, allaient donc profiter de la façon précaire dont s’établissaient les échanges entre indigènes et marins trafiquants.
- Là encore, dans le négoce, les frères Rorique se révélèrent d’incomparables commerçants.

Ile de Mooréa

Jusqu’à une époque récente le commerce à la voile régnait en Polynésie. Il n’y a pas si longtemps même, dans l’entre-deux guerres fut construit au centre de Nantes (chez Dubigeon), le plus jeune des trois mâts français qui se nommait l’Oiseau des Iles.

La goelette Oiseau des Iles, conçue à Nantes durant les années 1930, ce fut le dernier grand voilier de commerce construit en France

L’affaire de la goelette Niuroahiti a été racontée avec le plus grand soin par le livre suivant, beaucoup plus intéressant que le premier :
- "Piraterie dans le Pacifique" de Henri Jacquier
- Nouvelles Editions Latines, Paris, 1973.
- Sa couverture est superbe et porte une vue de Bora-Bora. Il est devenu introuvable ou presque. Donc pour résumer :
- Les mystérieux frères Rorique sont apparus en Juin 1891 à Rarotonga en Polynésie, en étant déposés par la goelette Jessy Nicholls qui était en provenance de Penrhyn. Ils venaient de faire naufrage à bord du voilier General Brash, échoué sur les récifs de corail à l’Ile Jaluit.
- Alexandre (l’aîné) et Joseph Rorique se disaient Sud Africains et originaires du Transvaal. Ces deux matelots qualifiés avaient tout perdu et n’avaient avec eux pour seuls papiers qu’un certificat signé par le résident Allemand des Iles Marshall.

L’atoll de Mopélia, où le Seeadler fut bêtement piégé et détruit accidentellement

Rarotonga était fort isolée car située trop à l’écart des principales routes maritimes Polynésiennes. Les deux frères durent donc être patients sur place. Mais ils surent se montrer très sympathiques. Sociables, bons musiciens, parlant un parfait français, l’anglais et l’allemand, ils furent donc "tôt adoptés" en attendant durant quelques semaines le passage de la prochaine goelette pour Tahiti.

Notes techniques à propos des goelettes Polynésiennes des années 1890 :
- Elles étaient de beaux navires de 50 à 150 Tx, de 15 à 30 m. en bois.
- Leurs équipages étaient souvent constitués de 4 hommes, parfois 6 ou plus, dont un subrécargue représentant l’armateur, qui jouait le rôle du marchand en "porte à porte". Henri Jacquier décrit précisément un type très local Polynésien de goelettes parmi les "mieux réussies".
- Les plus nombreuses sont sorties du chantier Californien Matthew Turner à Benicia près de San Francisco. L’établissement aurait construit plus de 300 voiliers en bois des forêts de la Sierra Nevada sur ce modèle.
- Déjà en 1890 les relations entre la Polynésie Française et les USA Côte Ouest étaient nombreuses et "suivies". Le livre nous montre même une photo du beau consulat des USA à Papeete, décoré à l’occasion du Juillet.

Goelette d’aujourd’hui, la Polynesia

Les gens de la Polynésie de cette époque avaient une façon de naviguer fort "artisanale" et multiculturelle, qui peut nous étonner aujourd’hui. Les frères Rorique furent donc embarqués par la goelette Papeete de passage. Celle-ci appartenait à la Sté Commerciale de l’Océanie de Papeete, qui comme son nom ne l’indique pas clairement, était la filliale locale de la Maison Godefroy de hambourg...
- Le jeune Cdt Wholer de la goelette Papeete, un Allemand naturalisé, les encouragea vivement à venir s’installer à Tahiti, où il était évident qu’ils trouveraient facilement de bons embarquements, compte tenu de leurs qualifications.

Tombe du Roi Pomaré V à Tahiti

Pour l’anecdote ils arrivèrent le 14 juillet 1891, et c’était bien la première fois de longue date qu’on n’y faisait pas la fête. C’était le jour des obsèques de Pomaré V, le Roi de Tahiti. Là aussi les deux frères furent vites adoptés par les marins, les fonctionnaires et commerçants. Leur culture générale semblait illimitée pour de simples matelots qualifiés. Leur façon de bien parler le français avec un accent bizarre et leur bonne pratique de l’anglais et de l’allemand intéressa tout le monde. Seule la langue étrange que personne ne comprenait, qu’ils utilisaient parfois (rarement) entre eux n’intéressa personne.
- Comme prévu ils trouvèrent vite à naviguer localement, mais comme second au lieu de commander car il fallait être français, règlement maritime local oblige.
- Ils surent donc se faire apprécier par tout le monde, à commencer par les dames et les notables, puis ils fréquentèrent tout le monde même les matelots, dans la petite ville de moins de 4000 habitants que comptait Papeete à cette époque. Ils naviguèrent d’abord séparément, entre autres pour le capitaine armateur André à bord de sa goelette Henri.

Papeete aujourd’hui

En janvier 1892 Joseph Rorique embarqua sur la goelette Niuroahiti comme second uniquement parce que n’étant pas français, il n’avait pas le droit de la commander. On lui promit même que les choses seraient un jour prochain "arrangées" à ce sujet, comme pour le jeune Wholer. Cette goelette appartenait au prince Hinoi Pomaré, neveu du roi de Tahiti et devait faire fort classiquement la tournée des îles de la Société, Touamotu et bien plus loin...
- A bord le capitaine Téhahé était Tahitien, le subrécargue Gibson était un Ecossais de Papeete, mais il y avait aussi deux matelots Tahitien s "de souche" (dit-on aujourd’hui) et Mirey, le cuisiner métis Français-Tahitien.
- Ce dernier "individu" déclencha l’affaire par ses dénonciation et peut être même fut-il à l’origine par son comportement à bord, de tout ce qui arriva. Qui peut bien savoir ?
- Avec le recul du temps et tout ce que j’ai pu trouver sur cette histoire en la découvrant et en "fouinant" pour le plaisir, je me demande en 2006, comment a-t-on pu considérer ce témoins peu sérieux (pour rester poli) comme fiable et crédible.

L’atoll de Mopélia, où le Seeadler fut bêtement piégé et détruit accidentellement

Nous savons aujourd’hui que la justice ne s’est jamais montrée en toutes occasions très scrupuleuse envers les suspects dont la culpabilité peut-être très visiblement douteuse, surtout si ceux-ci ne sont pas des notables. Pour ces derniers, c’est en effet souvent "un peu plus souple", surtout s’ils sont dirigeants d’une grande entreprise...
- "Selon que vous serez puissant ou misérable..."
- De surcroît, lorsque la plus grande partie des éléments connus d’une affaire et la situation des inculpés font autant "désordre" que tout ce qui est arrivé aux frères Rorique, ceux-ci sont naturellement "mal barrés" depuis le début, surtout avec le genre de tribunal qui...

Ile Takaroa

Après avoir quitté Tahiti et Moréa, puis escalé à Kaukura et Takaroa où Alexandre embarqua et sut rejoindre son frère, la goelette Niuroahiti a en effet ensuite été considérée comme disparue corps et biens sans laisser aucune trace ni nouvelle, tout au mons dans l’immédiat...
- Quelques temps plus tard, la goelette "Poe" immatriculée à Avarua, se fit remarquer lors de son escale à Ponape aux Iles Caroline. Les Caroline dépendaient à l’époque des Philippines, encore sous domination Espagnole. C’était quelques années avant que l’Oncle Sam administre une "bonne leçon de décolonisation" au royaume d’Espagne, qui perdit à l’occasion ses îles lointaines dont Cuba. C’est un tout autre sujet...

Situer les Iles Caroline

En effet, c’est d’abord le cuisinier Mirey de la goelette Poe qui se fit trop souvent remarquer par les autorités locales et Espagnoles par ses nombreux excès durant l’escale...
- Arrêté, il raconta une histoire aussi invraisemblable qu’inquiétante à propos du capitaine et de son frère, le second de la "Poe". Ceci attira plus que trop l’attention des dites autorités locales...
- Les papiers du bord n’étaient pas des imprimés mais manuscrits, ce qui commençait à n’être plus très fréquent en 1892, bien que cela fut encore relativement crédible, compte tenu de son immatriculation à l’île Avarua, petit Royaume Indépendant parmi d’autres îles de l’océan Pacifique.

Rarotonga et Avarua

D’autre part, l’administration Espagnole de ces îles à l’époque était fort mal supportée par les Polynésiens, et il existait des s de raisons compréhensibles pour cela. Toutes les occasions étaient bonnes pour elle, de trouver prétexte à infliger des amendes et parfois saisir les cargaisons sans recours, entre autres formes de détournement.
- L’autorité locale du port de Ponape trouva donc là un excellent prétexte pour étudier le cas de ce navire, et pour venir fouiner partout à bord....
- Le cuisiner Mirey prétendait que la goelette "Poe" était en réalité la Niuroahiti de Tahiti et que le capitane et le second avaient assassiné tout l’équipage sauf lui... Bizarre bizarre, tout ça....
- Pire, il fut aisé de constater que sur la coque, les lettres du nom du navire avaient subi une "transmutation" récente et rapide, mais surtout "pas très catholique".
- L’équipage complet fut donc arrêté et mis en garde à vue, "jusqu’à pouvoir obtenir de plus précises informations" malgré toutes les protestations que l’on devine facilement...

A bord d’une goelette

Lorsque toute la goelette fut examinée avec le plus grand soin, certains "éléments" trouvés à son bord faisaient il faut le reconnaître, très mauvais genre ! C’était en particulier le cas pour les traces de lutte et de coups de feu plus ou moins bien camouflées par des réparations pourtant effectuées aussi bien que possible à la peinture sur le bois de la coque et de l’intérieur.
- Toutes ces traces correspondaient aux dires de Mirey le cuisinier, sans lequel on n’aurait certainement pas enlevé la peinture. Lorsqu’on fait des trous dans du bois cependant, il en reste toujours quelques traces...
- Compte tenu de "ses antécédents" et de son comportement, le cuisinier Mirey était visiblement de mauvaise foi, même si tout ce qu’il raconta n’était pas imaginaire. Les traces de violence à bord étaient fort difficile à contester.

Vue par satellite de Kaukura

Et... Cerise sur le gâteau, on trouva vite une preuve probante qu’il s’agissait bien de la goelette Niuroahiti, ce qui commençait à "faire réellement désordre"... A suivre....

Bien navicalement - Thierry BRESSOL - OR 1
- PIRATERIE en POLYNESIE en 1891 - 2/3
- PIRATERIE en POLYNESIE en 1891 - 3/3
- Quelques VRAIS PIRATES
- piratologie Marine
- Accès aux bonnes pages Internet consacrées aux pirates
- Henrique Galvao, le pirate sans but lucratif.

Merci aux sites :
- A propos de la grande journaliste Séverine
- Polynésie géographie
- Polynésie histoire
- Air Tahiti Nui
- La Cie de l’Aranui
- Mensuel Tahiti Pacifique

Air Tahiti Nui a parfois des petits soucis, comme le "gouvernement.pf"

Notes de Patrick O’Reilly à propos de l’affaire Rorique : Les "Tahitiens" :
- GIBSON Andrew (1813-1869) : Commerçant.
- D’une famille écossaise, quitte Glasgow comme mousse et arrive à Tahiti. Il y fait du commerce et possède un magasin sur le quai d’alors, près de la rue de la Petite-Pologne.
- Il figure (Gibson et Cie) sur l’Annuaire de 1865, comme un des huit négociants, patentés de première classe, à Papeete. Il est nommé en 1860 consul de la République du Chili à Tahiti. C’était un homme droit, généreux et populaire. Il mourut encore jeune, le 2 février 1869. "Un détachement de troupes assista à ses obsèques afin de donner une marque spéciale de l’estime à laquelle on tenait le caractère du défunt." Le service eut lieu au Temple, et le corps transporté à Papeuriri (Mataiea). Son ami W. Dunnett s’occupera des affaires de ses enfants mineurs et Mrs. Dunnett, 1825-1901, adoptera, à la tahitienne, sa fille Sarah et l’enverra faire des études à Sydney.
- De son union, régularisée le 11 août 1859, avec une tahitienne, Vahinerii Moehauti Pupa, 1818-1883, sont nés :
- Mary, l’aînée, épouse David Burnes, commerçant, qui aide son beau-père dans ses affaires,
- Hamani, Elisabeth, 1847-1914, épouse Pierre Buchin, puis, devnue veuve, en 1873, le Dr Maximilien Bonnet,
- Tapuni, Elisa, 1849-1918, qui épousera successivement W. Stewart, 1826-1873, Georges Snowm, puis Edouard Chery Dubourgnioux dit Butteaud.
- William Gibson (mort en 1891), épouse Teihotua a Tauraa, meurt assassiné en mer par les frères Rorique. L’acte porte :
- "Il est de notoriété publique que dans les premiers jours de janvier 1892, il a péri assassiné par les pirates qui se sont emparés de la goélette française Niuroahiti"
- Nancy (morte en 1918) qui a quatre enfants :
- Helina, décédée en 1918 sans postérité,
- James, 1875-1946, en 1899 subrécargue sur la Croix du Sud, épouse à Sydney une Tahitienne de la famille Scholerman de Punaauia. Nombreuse descendance,
- Amélie, 1877-1918, épouse en 1899 Emile Vermeersch,
- Marcelle, 1887, épouse en 1913 Alcide Faugerat,
- Sarah, 1854-1930, épouse en 1873 Auguste Goupil,
- Marguerite, 1856-1918, épouse Joseph Miller.

Symbole de l’accueil du site

A propos de l'auteur

Thierry BRESSOL

Officier radio-électronicien de 1ère classe de la marine marchande (1978/1991)
- Animateur de formation technique & Consultant Telecom GSM en SSII
- Rédacteur/correcteur
- Qui je suis ?


"Souvenirs-de-mer" et "Marine Inconnue" : http://souvenirs-de-mer.cloudns.org/