Souvenirs de mer

28 novembre 2006

PIRATERIE en POLYNESIE en 1891 2/3

Voici la suite d’une histoire de piraterie, survenue en 1891 à partir de la Polynésie Française.
- Ces deux marins étaient exceptionnels pour le meilleur et pour le pire.
- Mais, n’y a-t-il pas là une terrible erreur judiciaire ?

(revu le 17 janvier 2009)

L’histoire des frères Rorique est presque oubliée aujourd’hui, je suis donc "tombé dessus" par hasard.
- Suite de PIRATERIE en POLYNESIE et en 1891 - 1

Compte tenu de "ses antécédents" et de son comportement, le cuisinier Mirey était visiblement de mauvaise foi, même si tout ce qu’il raconta n’était pas imaginaire. Les traces de violence à bord étaint fort difficile à contester.
- Et... Cerise sur le gâteau, on trouva vite une preuve probante qu’il s’agissait bien de la goelette Niuroahiti, ce qui commençait à "faire réellement désordre"...

Ponape autrefois

Le propriétaire et quelques un de ses marins furent appelés sur place pour confirmer cet état de chose, mais les autorités locales se firent longtemps prier pour restituer le navire et sa cargaison. Tout ce qu’il transportait ou presque, fut perdu.

Papeete aujourd’hui

Une bonne question se posait, en écoutant la version des faits des deux frères et celle du cuisinier. Ils furent reconnus comme étant bien les Rorique et Mirey par les témoins venus de Papeete. Qu’étaient donc devenus le capitaine Tahitien Téhahé, le subrécargue William Gibson et les deux matelots remplacés ?
- En effet de l’équipage du départ ne restaient à bord que Joseph Rorique et Mirey, les autres ayant été "remplacés". Alexandre avait rejoint le bord, accompagné par deux nouveaux matelots Polynésien pas très bavards, qu étaient tout à fait du genre "à ne pas poser de question" et à obéir sans trop discuter...

Vue par satellite de Kaukura

Mirey se disait terrorisé par les deux frères et raconta sa version de l’assassinat de l’équipage en expliquant que les Rorique l’avaient impliqué là-dedans par contrainte et précisant avoir assisté impuissant donc malheureusement passif à tout cela.
- "On" l’aurait épargné uniquement parce qu’il fallait deux bras de plus à bord, pour cause de "réduction d’effectif"... Mais son histoire manquait pour le moins de cohérence car il aurait pu "parler plus tôt". Il insista très lourdement sur la sainte frousse que lui inspiraient les terribles frères pirates.
- Bien sûr, ceux-ci furent interrogés sans relâche on peut l’imaginer ! Ils racontèrent eux aussi une histoire plus ou moins cohérente selon laquelle Gibson serait mort malade et tombé par dessus bord accidentellement à cause de ses malaises. Le capitaine Tahitien aurait aussi été victime d’une chute à la mer en pleine nuit pendant son quart. Ah !...

D’autre part les deux matelots Tahitiens auraient déserté l’un au début du voyage lors d’une des premières escales, tandis que l’autre aurait quitté le bord à l’île suivant le décès du capitaine. Ils auraient donc été tout naturellement remplacés.
- C’était d’autant plus nécessaire que le cuisinier était considéré comme incapable de faire le matelot, une cause logique qui expliquait bien ses très mauvaises relations avec le nouveau capitaine et son frère qui venait de le rejoindre.
- Alexandre se trouvait à Takaroa par hasard, il aurait donc "naturellement" été appelé par son frère pour l’aider à ramener la goelette à Tahiti, tout en continuant à commercer "normalement" pour le compte de l’armateur.
- Ainsi celui-ci ne risquait plus de perdre de l’argent...

Ile Takaroa

Mais pourquoi ainsi "maquiller" la goelette ?
- Ils justifièrent cette "manipulation" (je cite) par le manque total de confiance envers les autorités locales Espagnoles, qui risquaient fort de tenter de les "racketer". Les Rorique soutenaient "mordicus" avoir voulu protéger les intérêts de leur armateur en trichant ainsi pour "avoir l’air en situation normale", quitte à réaliser de faux papiers et à naviguer sous un faux pavillon avec de fausse identités...
- La mauvaise réputation des Espagnols pouvait certes rendre ces explications "tenables" , mais cela "faisait beaucoup"...

J’avoue que même avec ma bienveillance actuelle envers les deux frères... Imaginez un peu ça, même aujourd’hui :
- Un navire de commerce qui arrive avec presque tout le monde "remplacé", en portant un faux nom, dont les nouveaux officiers ont aussi une autre identité, et dont le Cdt explique que c’était pour mieux protéger les intérêts de la Compagnie...
- Je me poserais beaucoup de questions, si on me confiait une pareille enquête !

Situer les Iles Caroline

Les Rorique furent donc "retenus" plusieurs mois à la prison de Manira à Manille (Capitale de l’Océanie Espagnole), pour être finalement extradés après une longue consultation de Madrid, qui consulta Paris, qui consulta Brest, siège du Tribunal Maritime compétent juridiquement...
- En effet, de tels faits et ce genre d’histoire relevaient à l’époque de l’article 451 de la Loi du 10 Avril 1825 traitant de la piraterie en haute mer à l’encontre de navires battant pavillon français.
- Je me demande comment c’est aujourd’hui "traité", car je sais que cela peut hélas encore arriver. Il faut cependant que les "intéressés" se fassent chopper bien sûr....
- Ils furent donc livrés aux Français, à bord du vapeur appartenant à l’Etat Shamrock et maintenus "sous bonne garde", dans des conditions extrêmement pénibles. Ce navire de passage en extrême Orient les transporta via Suez jusqu’à Toulon, d’où il furent ensuite transférés à Brest pour être incarcérés à Recouvrance dans de nettement meilleures conditions.
- Le Tribunal Maritime constitué par l’Amiral Préfet Maritime pouvait alors préparer l’instruction du procès. C’est à partir de là que l’affaire commença à être connue en France, sa diffusion dépassant alors naturellement le cadre local Polynésien.

A Brest les deux frères bénéficièrent d’un peu de bienveillance de la part du personnel pénitenciaire ou juridique local et d’une population plus ou moins indifférente à cette histoire lointaine, mais pas de la part de l’officier "juge ’instruction"en charge du dossier.
- Celui-ci au contraire, voulait d’évidence et sans y consacrer trop de temps, se payer la tête des pirates. C’était d’ailleurs le cas de le dire, car la Loi citée plus haut promettait la peine de mort pour ce genre d’agissement...
- Le procès fut programmé pour durer de Novembre à Décembre 1893 et le seul témoins convoqué fut le cuisinier Mirey, libéré lors de l’extradition et dont la mauvaise foi était évidente. Mais il fut le seul à être "écouté sérieusement".
- Pour le reste, au-delà des déclarations écrites des lointaines autorités Espagnoles du Pacifique, il fut surtout tenu compte de la presse locale de Tahiti. Quand on sait ce qu’est encore aujourd’hui trop souvent la presse locale Française, on imagine ce qui risquait d’arriver aux Rorique...
- La presse locale songe toujours à ne surtout pas faire de peine aux notables.

Tahiti vue du ciel

En effet, dès que fut connue à Tahiti l’arrestation des Rorique à Ponape et le retour prochain de la goelette Niuorahiti retrouvée annoncé, ce fut le scandale total sur place !
- Chez tous les notables, qui pourtant ne juraient que par les frères Rorique avant cela et leur auraient confié même leur épouse, ce qui est aussi semble-t-il, parfois arrivé...
- On assista donc à Papeete et toujours plus loin, aux grands concerts des :
- "Je vous l’avais bien dis..." et "Trop polis pour être honnêtes" etc.

Il faut comprendre en reconnaissant que les deux frères savaient tant se faire apprécier, que cette histoire fut ressentie comme une terrible trahison. Leurs explications pour le moins maladroites ne pouvaient convaincre, même si tout le monde savait en effet la mauvaise réputation des autorités des Iles Caroline, (aujourd’hui Kiribati, à propos) où tout était prétexte à des "saisies" toujours effectuées avec l’apparence de la légalité.
Maquiller ainsi la goelette pour protéger son armateur, ceci ne pouvait pas être considéré comme "orthodoxe".

Chateau de Brest

D’autre part, au-delà du déroulement mystérieux et hautement suspect des événements survenus à bord de la Niuorahiti, il existait une autre énigme :
- Qui étaient réellement les Rorique ? Leur identité fut vite contesté et sembla soudain fort douteuse à tout le monde. Mais il fut dès le début impossible de la confirmer, de s’en assurer et même de la contester avec de solides arguments.
- L’Afrique du Sud (de 1893) et les autorités de sa province du Transvaal furent bien sûr consultées par le Tribunal Maritime de Brest. Mais ce fut sans aucu résultat, nulle part on ne trouva de trace de Rorique. Tout ceci n’allait certes pas vraiment arranger leur affaire. Il faut reconnaître qu’après une arrestation dans ces circonstances, tout cela faisait plus que "très mauvais genre"...
- Ils furent interrogés ensemble et séparément de toutes les façons imaginables jusqu’à épuisement mutuel, mais ni l’un ni l’autre ne céda, ni même ne fit la moindre erreur risquant de les contredire. Ils étaient les frères Alexandre et Joseph Rorique, un point, c’est tout !
- Comble de malchance, le Tribunal Maritime se comporta (presse de l’époque) comme le fameux juge de "l’affaire d’Outreaux" des années 2000. Mais ils protestèrent tous les deux énergiquement de leur innocence en maintenant et complètant avec soin leur version des faits, alors que Mirey n’arrivait pas à être très cohérent...

Deux choses étaient évidentes, tout le monde semblait mentir au moins un peu et la goelette était arrivée "maquillée" à Ponape avec des "manquants et remplacés" à son bord.

A bord d’une goelette

Pour "étayer" leur identité, ils citèrent quelques navires à bord desquels ils avaient navigué. Mais comble de malchance, retrouver des traces administratives de cela à cette époque était toujours long et difficile, et on ne trouva durant le procès à leur propos, que des commentaires fort peu élogieux dans le journal de bord d’un voilier anglais. L’autorité maritime Anglaise qui avait fourni cela, avait même écrit ironiquement sur ette pièce du dossier :
- "Ils auraient dû se dispenser d’évoquer ce navire-ci..."
- Effectivement ! Cela dit, il s’avéra (témoins sérieux à l’appui) par la suite qu’il s’agissait là d’une magouille du capitaine malhonnête de ce navire, qui aurait écrit tout cela pour justifier une retenue de salaire effectuée dans des conditions très "spéciales", pour rester poli.
- Il y a toujours eu et il y aura toujours quelques capitaines tordus...

Brest

Au contraire, de plus en plus de marins de plusieurs nationalités et de toutes les fonctions à bord s’invitèrent à Brest pour faire l’éloge de ces deux frères inséparables et excellents marins. Tout cela indisposa beaucoup le Tribunal et l’affaire devenait réellement "peu claire", grâce aux efforts de leur avocat commis d’office.
- Pour mieux les accabler, le Tribunal utilisa alors un courrier privé de Joseph à Alexandre, qui n’arriva jamais dans les mains du destinataire car il fut saisi pendant la durée du transfert des prisonniers en France.
- Cette lettre se révéla terrible pour deux raisons. D’abord il fut nécessaire et très difficile de la traduire car elle était rédigée dans la mytérieuse langue d’Afrique du Sud (?) connue d’eux seuls. Elle fut d’autre part probablement fort mal traduite. Seul un marin Hollandais de passage réussit à en tirer quelque chose. On avait diffusé partout des annonces pour trouver quelqu’un qui en fut capable...
- Pire, son contenu n’était pas très clair et surtout, il était pour le moins ambigu. Pour résumer sans trop détailler ici, Joseph demandait à Alexandre de le rejoindre à son bord et "d’être prêt".
- Prêt à quoi ?...
- Le navigateur Hollandais confirma que cette langue, qu’il avoua avoirdu mal à lire, pouvait fort bien se pratiquer en Afrique du Sud ou peut-être aussi, au Sud des Pays Bas... Mais lui était originaire de Groningen au Nord.

- Bien sûr, le côté insolite et mystérieux de l’affaire commença lentement à attirer l’attention d’un large public intéressé par tout ce qui est maritime et aventureux.
- Soudain, ce fut le coup de théâtre ! A suivre....
- PIRATERIE en POLYNESIE en 1891 - 3/3

- Bien navicalement - Thierry BRESSOL - OR 1
- PIRATERIE en POLYNESIE en 1891 - 1/3
- PIRATERIE en POLYNESIE en 1891 - 2/3
- PIRATERIE en POLYNESIE en 1891 - 3/3
- Quelques VRAIS PIRATES
- piratologie Marine
- Accès aux bonnes pages Internet consacrées aux pirates
- Henrique Galvao, le pirate sans but lucratif.

Merci aux sites :
- A propos de la grande journaliste Séverine
- Polynésie géographie
- Polynésie histoire
- Air Tahiti Nui
- La Cie de l’Aranui
- Mensuel Tahiti Pacifique

A propos de l'auteur

Thierry BRESSOL

Officier radio-électronicien de 1ère classe de la marine marchande (1978/1991)
- Animateur de formation technique & Consultant Telecom GSM en SSII
- Rédacteur/correcteur
- Qui je suis ?


"Souvenirs-de-mer" et "Marine Inconnue" : http://souvenirs-de-mer.cloudns.org/