Souvenirs de mer

13 avril 2007

Porte-Conteneurs "RORO" et Chauffeur de TAXI

Je devais impérativement et de longue date évoquer ici les chauffeurs de taxi en escale.
- Une stupide mésaventure cocasse survenue à l’un d’eux à notre bord au début des années 80 méritait d’être contée ici.

Le Cdt Johanes Diebitsch. Mes témoins "ex" des U-Boote et passagers à bord du "Sans Souci" l’ont connu. En 1936 il disait aux élèves, "Soyez toujours vigilants, car en mer tout peut arriver"...

En mer et à quai !

C’est aussi un hommage à cette profession souvent très difficile et indispensable aux marins.
- Taxi !

Manhattan en 2002 - Le grand poster du carré des officiers du M/V Roro Manhattan montrait cette vue. Oui, aujourd’hui il manque deux tours...

Je tiens aussi particulièrement à rendre hommage aux dockers de New-York qui par la grâce de leurs grèves, m’ont permi de d’avoir le temps nécessaire pour visiter "la grosse pomme". Sans cela, une escale de porte-conteneurs roulier étant ce que nous savons...

Taxi de New-York au travail

Voici donc un conte maritime :
- La Grève des Dockers, le porte-conteneurs roulier et le Chauffeur de Taxi

L’incident relaté ci-après eut lieu au cours d’une grève de dockers qui donna à quelques gros malins du bord, l’idée géniale d’organiser un canular cocasse destiné aux chauffeurs de taxi. Cette blague à la fois amusante et stupide se révéla fort dangereuse en se retournant soudainement contre ses auteurs de façon imprévue.

Une entreprise est faite pour travailler ensemble. Il se dit aussi qu’elle existe d’abord pour faire gagner de l’argent à ses patrons et ses salariés. D’autre part ses outils de travail ne sont pas conçus en premier lieu pour faire rire, et un navire roulier l’est encore moins que les autres ! J’entends encore notre chef mécanicien :
- "Mais Nom de Dieu ! Un navire, c’est pas un jouet !!"

Le navire montré ci-après vous fait-il rire ? Qu’est-ce qu’un RORO ?

Le JOLLY ZAFFIRO de Naples, ex CGM Racine

Pourtant le côté triste de la navigation moderne, sans longues escales en pays tropicaux bien pourvus en plages de sable blanc avec cocotiers et en jeunes filles toujours disponibles pour de nombreuses soirées libres, peut entraîner les "petits jeunes" à profiter sauvagement du moindre relâchement de l’ambiance de précipitation permanente des opérations commerciales.

Iles tropicales, plages avec cocotiers, jolies filles... La mar-mar moderne en rêve seulement...

C’est un métier bien étrange que celui de la navigation commerciale moderne. Une bonne grève surprise des dockers représente souvent pour le bord l’occasion rêvée de souffler un peu. Personne ne l’avouera sur le moment, bien sûr.
- Le service Machine par exemple peut alors entreprendre dans le calme certains travaux délicats toujours trop longtemps reportés faute de temps, car impossibles à réaliser en Mer.

Il nous arrivait donc d’être satisfaits par un événement bloquant. Naturellement la Compagnie, des entreprises de manutention et des affréteurs n’avaient pas tout à fait le même point de vue. Notre navire fut retenu à Gênes par surprise lors d’une subite grève des dockers qui débuta timidement par un modeste arrêt de travail "d’avertissement" de 12 heures. Les dockers Français ne sont pas seuls loin s’en faut, à savoir se montrer très durs.
- A ma connaissance un litige à propos d’heures supplémentaires non rémunérées pour la conduite des immenses portiques de manutention verticale fut à l’origine de cette mésaventure. La grève dégénéra à la suite de la rupture des négociations pour se transformer en un blocage total de toute manutention, "à la Marseillaise".

M/V Seaboard Intrepid
l’ex Roro Manhattan en 2002

Pour notre bateau et le voisin de quai Allemand, voulant contourner le problème les chargeurs tentèrent de faire embarquer des conteneurs seulement en mode "Roll-on / Roll-off", alors que ceux-ci devaient être traités verticalement. Hélas, cette astuce se révéla être une grave fausse manoeuvre qui aggrava consciencieusement la grève.

Arrivé tôt le matin, il ne se passait déjà plus rien sur les quais à 15h00. Le port, pourtant naturellement un lieu très agité, devint peu à peu calme, silencieux et désert.
- On n’entendait plus qu’une seule chose, les navires immobilisés qui ronronnaient comme des chats paresseux et satisfaits, tous vautrés dans un fauteuil. En soirée il devint manifeste que cela durerait au moins deux jours selon ce que le "type de l’agence" avait dit au commandant et au second. Nous ne pouvions qu’attendre.

Le bord s’est vite adapté à cette nouvelle situation. Pour ma part lorsqu’il devint évident que plus personne ne me réclamerait, j’ai décidé vers 16h00 d’aller faire un tour en ville le soir même. Ayant prévenu le commandant, j’y suis allé d’abord à pieds. C’était assez loin (plus de 5 km) mais très "jouable" pour un bon marcheur devant tenir compte du temps disponible. D’autre part, malgré l’hiver le temps était très agréable, ensoleillé et sans humidité.

Les environs de Gênes

En fin de soirée à la station des taxis j’ai rencontré un de nos jeunes mécaniciens, avec qui j’ai pris un dernier verre.

Sautant dans un taxi qui connaissait (déjà !) notre bateau, nous fûmes rapidement de retour à bord. Notre longue rampe orientée de 30° sur tribord (40 m. de haut toute déployée) reposait encore sur le quai et le cul du navire restait grand ouvert.
- Sa lourde porte étanche était très impressionnante, maintenue horizontalement au-dessus de ce large accès au bord.

L’échelle de coupée était relevée au niveau du pont dunette car la rampe étant sur le quai, la coupée devenait inutile et les "piétons" préféraient monter à bord par "derrière". Ils prenaient ainsi l’ascenseur pour rejoindre directement le "quartier des bureaux et des habitations" situé en haut de cette sorte de donjon appelé château par les marins.

A notre bord l’accès "piétons" était séparé de la "chaussée" sur la rampe, ce qui rendait le passage plus sûr.

M/S Roro MANHATTAN - la rampe arrière orientée 30° pour être tribord à quai

Notre chauffeur immobilisa son taxi près de l’arrière puis au moment de le payer mon collègue l’invita à contourner l’extrémité de la longue rampe d’acier. Notre chauffeur parlait un Français aussi efficace que pittoresque par son accent, était aussi un homme jovial mais fut d’abord un peu méfiant. Il n’aurait pas eu tort de l’être plus.
- Se laissant influencer en parlant de sa ville, il céda à notre caprice en pénétrant à bord avec sa voiture puis nous déposa donc à la porte du tambour machine de bâbord, à côté de l’ascenseur.

Nous nous sommes ainsi séparés dès qu’il eut salué le placide gardien du port qui lui rendit immédiatement la pareille en soulevant sa casquette. Cette pratique peut sembler insolite, car monter à bord d’un cargo en voiture ne fait pas partie de l’imaginaire du grand public. Cela ne peut bien sûr se faire qu’en l’absence de toute opération commerciale.
- Faire ainsi "le touriste" sur la rampe ne se conçoit pas durant la manutention car ce serait dangereux. Les faits prouvèrent ensuite que même "dans le calme de la grève" un imprévu pouvait survenir.

Gênes le port

Sur le moment monter ainsi à bord en voiture nous amusa, le lendemain il nous fut donc impossible de ne pas faire la même chose. D’autre part cela se faisait aussi à bord des deux navires voisins à quai. Effectivement tout grand navire roulier permet cette manipulation si le conducteur accepte de monter à bord avec son taxi.
- Il m’arriva de craindre une dérive possible et je ne fus pas le seul, car notre chef mécanicien fit sa tête des mauvais jours en voyant un soir son taxi pénétrer de la sorte à bord, sans même lui demander son avis…

Le troisième jour deux de nos jeunes officiers polyvalents eurent l’idée de faire une petite blague à un taxi devenu un habitué du bord. Celui-ci se faisait souvent offrir un verre à bord, il serait donc une cible idéale pour nous faire rire.

Nous étions à peu près certains qu’il le prendrait bien et ce fut le cas. Avec le recul cependant, il me semble que la tentation était devenue trop forte.

Le regard circulaire de chaque chauffeur descendant de voiture était en effet une véritable provocation :
- Ils observaient toujours les énormes membrures, massives pièces de la charpente de la coque parfaitement visibles sur toute la longueur du pont garage. C’était impressionnant comme dans une cathédrale, notre pont garage principal étant presque vide au point de progression des opérations commerciales interrompues, pour les raisons que vous savez.

Il arriva même que l’un d’eux demande la permission (accordée bien sûr) de visiter "en voiture" le grand pont garage inférieur. Rien n’était plus facile car le panneau étanche (théoriquement) de la rampe de descente était laissé ouvert. Pour y accéder nous disposions aussi d’un "panneau ascenseur" qui fut mis en travaux d’entretien durant l’escale. Notre taxi fut tellement déçu de ne pas pouvoir l’utiliser pour venir admirer nos Ferrari que cela "nous a achevés"...

Gênes centre ville, près de la gare centrale

J’avoue aujourd’hui avec mes plus sincères regrets ma complicité au moins passive, pour avoir au moins ricanné bêtement lors
de l’exposé du génial projet. Je crois même que seule ma qualité de "non-mécanicien" m’empêcha d’y participer directement... Ce taxi fit en effet "craquer" l’initiateur de la farce en terminant (comme tous les autres) son coup d’oeil sur la coque musclée du navire, par un regard toujours plus admiratif de terrien sur la lourde porte étanche du cul du navire :
- Celle-ci était maintenue horizontalement ouverte par de forts palans à câbles en acier commandés par des pompes à huile. C’était un superbe système "presse-bouton", quand ça marche...

Quelle ne fut pas la surprise du chauffeur suivant (injustice terrible) de voir l’énorme porte se refermer lentement et immédiatement sur sa voiture, devenant de la sorte détenue et piégée à bord ! Il suffisait d’attendre qu’il soit "cuit à point" et de le faire marcher un peu, puis relever la porte pour soulager la victime.
- Ceci arriva donc par trois fois au moins avec un succès croissant. Le mouvement assez lent de ce système pouvait rappeler au terrien moyen n’importe quel film dans le style James Bond.

Cette enfantine plaisanterie fut très bien ressentie plusieurs fois de suite, d’où la tentation (peut-être) inévitable d’en faire trop. Le lendemain soir un chauffeur de taxi sembla jouer avec nous la comédie car il "savait", cela ne faisait aucun doute ! Les taxis de la ville s’étaient certainement tous racontés la farce. L’engrenage était monté et les coupables avaient mis le bras dedans...

La dernière victime et les complices de ce forfait durent constater soudain que la porte se refermait beaucoup plus rapidement que les fois précédentes et que le système "sifflait". Bizarre-bizarre...
- Il me sembla alors qu’un gag redoutable venait de se produire et ce fut le cas.

Gênes centre de la ville ancienne

En effet les coupables ignoraient qu’une partie de la tuyauterie de ce système devait être remplacée tôt ou tard dans le cadre de son entretien. Ils ne pensèrent pas plus que la grève des dockers était naturellement le moment idéal pour commencer à le faire, ils songèrent donc encore moins que...
- En d’autres termes, les quelques travaux en cours avaient pour conséquence que les pompes ne pourraient absolument pas faire remonter la lourde porte (plus de 4 tonnes, si je me souviens bien) avant leur achèvement. Nous l’avons vite constaté avec horreur en examinant le dispositif en panne.

En d’autres termes également, il nous fut nécessaire d’expliquer au chauffeur de taxi (préalablement convaincu par tous ses confrères du caractère théoriquement "soft" de la farce) que sa voiture devrait attendre trois jours retenue DANS la coque de ce f... navire.

Gênes, au port de plaisance

En d’autres termes de surcroît, il nous fut aussi nécessaire d’informer (avec toutes les précautions d’usages) notre chef mécanicien et notre commandant de la présence à bord d’un chauffeur de taxi devenu fort mécontent, lorsqu’il eut enfin admis être venu à bord avec sa voiture, au plus mauvais moment.
- Cette fois, la porte de sortie était vraiment fermée.
- "Ca craint"... Commenta le principal organisateur de l’opération.

Il fut naturellement nécessaire de lui offrir un pot au salon pour calmer sa colère, et lui permettre de téléphoner chez lui en VHF pour annoncer son retard et la détention de sa voiture à sa compagnie et son épouse.
- Le pauvre ne savait pas du tout comment expliquer tout cela clairement chez lui, car si la compagnie des taxis avait déjà tout entendu, son épouse pas encore...

Demandant à réfléchir, accablé par les circonstances, il demanda deux fois au moins à renouveler sa consommation ce qui lui fut accordé. C’était bien la moindre des choses n’est-ce pas ? D’autre part, il n’était pas tout seul à se stresser.

Gênes Piazza de Ferrari (qui est aussi le nom du comptable de la CNDF)

Lorsqu’il se décida enfin à téléphoner à son épouse, ce que je craignais arriva :
- Celle-ci ne voulut pas croire à une pareille fable. Il n’est pas nécessaire de comprendre l’Italien pour se douter que l’épouse du chauffeur pouvait fort mal prendre la chose... Imaginez ! Vous êtes un chauffeur de taxi et vous racontez à votre épouse préférée au téléphone, très tard le soir et avec une voix pâteuse pour expliquer votre retard en disant :
- "Ma voiture est retenue pour trois jours à bord d’un navire Français à cause de la porte arrière coincée, et sur laquelle on est en train de faire des travaux de réparation, je ne peux sortir de ce bateau que sans elle, etc."
- Que va-t-elle penser de tout ça ?

La fiancée de l’un d’entre nous se trouvait là et parlait trop et trop fort. Le seul fait d’entendre une femme au bout du fil faisait sérieusement douter l’épouse du chauffeur qu’il était bien à bord d’un navire expliqua-t-il. Je crois même que par la suite, seule la compagnie des taxis sauva la situation du malheureux en prouvant sa bonne foi.

J’ai cru deviner qu’elle l’insulta si copieusement qu’il commença à déprimer. Il se fit donc resservir au moins quatre fois, ce qui était beaucoup trop. Il était écrit ce soir-là que l’on s’enfoncerait au plus profond de la maladresse. Notre dernier devoir de la soirée fut encore plus pénible :
- En effet lorsqu’il nous demanda comment faire pour rentrer chez lui, il ne fut pas possible d’éviter de lui expliquer que la solution la plus simple serait d’appeler un taxi.

Bien navicalement - Thierry BRESSOL - OR 1

Note technique : Une somme correspondant à trois jours de manque à gagner durement négociée, fut calculée et payée par notre agence, c’est à dire par la compagnie au chauffeur. Bien sûr, ce que cette farce coûta fut remboursé par une retenue sur salaire répartie entre nous...

Quelques jours plus tard tard en Mer, j’ai surpris par hasard une conversation entre le commandant et le chef mécanicien sur l’aileron de passerelle :
- Je me trouvais à deux mètres au-dessus d’eux en train d’effectuer un petit travail sur l’une de mes antennes. J’ai mal entendu et mal compris ce qui se disait, ayant "loupé le début". Cependant c’était assez clair :

- "C’était un peu dur votre coup, chef..."
- "Ce sera une bonne leçon pour ces galopins !"

Le rire du chef mécanicien ne laissait aucune place au doute. Il me semblait bien avoir surpris un échange de sourire sardonique chez ces deux officiers dans le bureau du Cdt, au moment d’annoncer le drame.

Bien navicalement - Thierry BRESSOL - OR 1
- Qui regrette infiniment d’avoir si peu photographié en voyageant et d’avoir dû "prélever" ça et là, l’illustration souvent réalisée par d’autres, de tout ce qu’il a vu ou aperçu.

Il y a vraiment des pingouins à bord...

- Photo spectaculaire, le 4 Février 1982
- Embarquer à bord du Manhattan (1)
- Le matin du 4 février à bord (2)
- Le 4 février 1982 à 17h00 lt (3)
- Le 4 février 1982 après 17h00 lt (4)
- Aventures Mécaniques Extraordinaires

Merci à la chaine de TV "NRJ12" sur la TNT, qui vient de diffuser "En pleine tempête" ! Cet excellent film montra le Courage trop méconnu des Marins-Pêcheurs, mais aussi un court instant, exactement ce qui nous est arrivé !...

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- Le navire RORO ou roulier
- Un génial système à bord du Sibelius
- Les Vahinées finlandaises du Sibelius
- Le Grand coup de téléphone du Sibelius à Rouen
- Ceux du Cargo Loire Ne les oublions pas
- Mr l’Ingénieur Rudolf Diesel

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Merci de m’informer de tout ce qui n’est pas "d’équerre" ici à mon bord.

Cartographie marine et mythologique par Pierre Escaillas

Et Bon vent, bonne Mer à quiconque navigue !

A propos de l'auteur

Thierry BRESSOL

Officier radio-électronicien de 1ère classe de la marine marchande (1978/1991)
- Animateur de formation technique & Consultant Telecom GSM en SSII
- Rédacteur/correcteur
- Qui je suis ?


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