Souvenirs de mer

28 juillet 2005

Antilocust London !!

C’est arrivé à bord du Supertanker Esso Normandie dans l’Atlantique Sud en Avril 1981.
- Lors de mon premier entretien d’embauche avec la SSII "Ingenicom SA" en fin 1995, il m’a été posé la question suivante :
- "Qu’avez vous retenu de votre importante expérience maritime ?"

Ma réponse fut fort simple :
- J’y ai appris la patience, liée avec l’adaptabilité. Les marins peuvent en effet apprendre à se servir de presque n’importe quoi.
- Ensuite j’ai découvert les forces de la Nature à l’action.

Les Forces de la Nature :
- La triste actualité en Afrique de l’Ouest (au Niger) me rappelle l’un des plus insolites épisodes de ma vie de navigateur, il fut fort probablement le plus étrange. C’est dans ces occasions qu’il est possible de rencontrer en mer des phénomènes réellement impressionnants. Il n’y a pas que le mauvais temps...

L’Esso Normandie en mer

C’est ainsi qu’en Atlantique Sud en 1981, nous avons failli nous faire chopper par... Un énorme nuage de criquets. En fin de matinée, il y eut soudain beaucoup "d’animation" à la passerelle. L’officier et le timonier de quart se demandaient ce qu’était cette sorte de dense nuage noir très vaste, bas sur l’horizon, visible de surcroît sur le radar !
- Bizarre, bizarre...

Notre commandant fut appelé (évidemment). Ce "vieux de la vieille" laissa tout d’un coup pendre sa paire de jumelles et bredouilla :
- "Non de Dieu !! Arrière ! Timonier ! La barre en manuelle ! De... de...demi-tour !! Gouvernez au... Oui... 160 ! Immédiatement !" Puis il se précipita sauvagement sur un téléphone :
- "Allô !! Machines !! (il appela le chef par son nom) Toquet ! Le plus vite possible ! Vite ! Vous, là !! Mr le Radio !! Antilocust, Antilocust !!!"
- "Anti-loquoi commandant ?"
- "Il faut aviser Antilocust-London !! Antilocust-London !!"

Et de courir immédiatement ensemble vers l’étagère au-dessus de la table à cartes, pour chercher dans les instructions nautiques comment il faut faire...

Je trouvai avant lui (gagnant au moins dix points de ce fait). Alors, j’ai compris au moment où il s’assurait que je lui présentais ce qu’il cherchait. Il nous précisa d’une voix forte :
- "Si par malheur on rentre la-dedans, on en aura vraiment profond jusque dans le fond du trou de b..."

Il n’avait pas l’habitude de parler comme cela, ce qui ajouta de la crédibilité. Il ajouta :
- "En 54, j’ai déjà donné... Non !! Pas deux fois !!!"

En lisant la description du phénomène dans le bouquin, j’ai pigé qu’il n’avait pas aimé, même qu’en étant cette fois le commandant, il n’y tenait pas trop...

Notre fuite dura quelques heures, et le Cdt ne quitta la passerelle qu’après s’être pleinement rassuré. Il me semble qu’au choix, il aurait préféré une grave alarme incendie...

Avec le recul du temps, ce qui m’étonna le plus fut la sainte frousse manifestée par notre maître à bord, suivie par sa décision rapide et résolue. Pour dérouter de la sorte (demi-tour !!) un navire Esso et mettre "plein pot" de la sorte durant plusieurs heures, il faut que l’intéressé soit "motivé" !

Cet homme était naturellement un "anxieux", c’est vrai. Mais ce n’était pas un "mauvais marin" et encore moins un froussard. Au contraire ! Nous avons réussi à semer cet énorme nuage de criquets mais nous fûmes rattrapés par "quelques uns". (un peu trop même...)
Un certain nombre furent saisis et emballés conformément aux instructions du bouquin, pour être envoyés plus tard à Londres à cet organisme mystérieux :

"Antilocust London" :
- Peu après, l’officier de quart et le commandant prirent des notes sur la carte, pour faire des mesures de distances plus exactement. Cela se termina au local radio, où fut rédigé un beau télex pour Antilocust-London contenant la description de l’insecte, du nuage et de sa position, puis ses dimensions supposées, ainsi que le cap suivi par cette horreur. C’était vers l’Afrique, dont on se demande bien ce que ce continent a su faire au Diable pour mériter cela...

Le lendemain, le Commandant a offert le pot. Il précisa à sa bande de jeunes freluquets :
- On l’a échappé belle !
- C’est si terrible que ça ?
- Vous ne pouvez pas imaginer, à mes ennemis je ne le souhaite pas...

Son visage exprimait un profond soulagement.

Ce jour-là, je me suis dit qu’avoir un Cdt qui "en a vu d’autres" était souvent une chance ! Même les descriptions d’un roman lu trois ans plus tôt ("la guerre des insectes") restent sages à côté de ce que j’ai lu dans les instructions, précédé de la double mention :
- "Phénomène très rare et dangereux pour les navires"
- "Informer les autorités internationales de cet évènement est extrêmement important, et l’urgence prime la forme..." Damned !

(vendredi 1 novembre 2002 17:34)

Phénomènes dangereux - Précisions :
- samedi 2 novembre 2002 16:55

D’autre part je me souviens d’une particularité de Esso en 1981, à propos du groupe Exxon :
- Un service complet consacré à la Navigation existait au siège de la "maison Exxon" à New York. Tous les navires "Esso" du monde pouvaient bénéficier de "pilot charts" par exemple, éditées rien que pour eux. Beaucoup d’autres documents nautiques existaient, rien que par et pour Esso. La route et la position de chaque tanker étaient chaque jour "pistées" avec soin par le Siège, avec les données météo du jour et du lieu etc.

Arrivée à Antifer

Si en sachant tout cela, on n’est pas convaincu du sérieux de la "boutique" à l’époque, qu’est-ce qu’il fallait pour convaincre ?
- Mais il ne s’agit ici que de Esso. Un autre "détail" typique de Esso me revient. Les navires de Esso France collectionnaient les plaques commémoratives affichées dans les locaux communs tels que le salon de la bibliothèque donnant sur l’arrière. Elles étaient toutes de ce style :
- "Esso Normandie 1980"
- "UN AN SANS accident du travail"

Fierté suprême, l’Esso Normandie était en 1981 le Champion du Monde de toute la flotte Esso. Il avait plus de plaques que tous les autres et le Cdt Roger Andrieux, qui était aussi le Cdt en titre du bord, n’en était pas peu fier. Ce n’était pas si évident, surtout avec une ancienne "farce" survenue à son énorme chaudière.
- Tout cela peut faire sourire maintenant. Mais "Maman Esso" veillait sur ses petits gars en permanence. On était fort loin des mauvaises habitudes et pratiques de la famille Coulouthros propriétaire de l’Erika, ou de la Sté de classification RINA !

Une remarque s’impose. A cette époque, durant les belles années 70 et le début des années 80, aucun supertanker Esso ne passa dans le journal autrement que pour son baptême dans la presse "pro" maritime ! Il y a certainement un rapport de cause à effet. N’est-ce pas ? Pourquoi ce qui était possible durant les années 70 ne le serait-il plus maintenant ?

Bien navicalement - Thierry Bressol - OR 1
- En regrettant de n’avoir pas fait de photo à l’époque. Autant pour moi.

Faut-il le rappeler ? La Navigation ou être Marin n’est pas seulement un Métier, c’est une Culture.
- "Il y a trois sortes d’êtres Humains : les vivants, les morts et ceux qui vont sur la Mer" (Anacharsis)

L’Esso Normandie au Pas de Calais en 1981

Les SUPERTANKERS
- Une "Brochette" d’officiers au pétrole
- Embarquer à bord de l’Esso Normandie 1
- Une journée de l’Esso Normandie 2
- La messe à bord de l’Esso Normandie 3
- Panne Radar à bord de l’Esso Normandie 4
- Problème Radio du supertanker Barcelona
- Les taches Solaires
- Le 10 Mai 1981 à bord de l’Esso Normandie 5
- La boîte aux lettres du bord
- ANTILOCUST LONDON !
- Les mensurations de l’Esso Normandie
- Supertankers et grands voiliers
- L’âme du Prairial et celle du Batillus

Les "Grands B" de Shell, puis le Pierre Guillaumat et le Prairial sont évoqués ci-après :
- Les "Grands B" de Shell
- Le plus grand navire jamais construit

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A propos de l'auteur

Thierry BRESSOL

Officier radio-électronicien de 1ère classe de la marine marchande (1978/1991)
- Animateur de formation technique & Consultant Telecom GSM en SSII
- Rédacteur/correcteur
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