Souvenirs de mer

30 juillet 2005

La boîte aux lettres de l’Esso Normandie

L’escale du Cap n’en est pas vraiment une. Il ne s’agit pas d’amarrer le navire dans les bassins de Capetown et d’aller y faire un tour en ville, mais seulement de mettre en panne au large en vue de la Montagne de la Table, pour le rendez-vous Sacré pour ravitailler des supertankers de la Ligne Europe-Golfe Persique avec un hélicoptère, ou plus simplement avec une vedette affétée par l’Agence Maritime Consignataire du navire.

Ce rendez-vous est naturellement préparé au moins deux semaines à l’avance par tous à bord, à la fois d’un point de vue professionnel et strictement personnel. En effet, il s’agit rien de moins que de notre approvisionnement en vivres frais et en pièces détachées attendues avec plus ou moins d’impatience.

Mais ce jour-là est aussi celui des courriers de toutes sortes seront reçus et envoyés. En cela "l’escale" du Cap est toujours Le grand moment de la traversée. Depuis que l’Humanité fait circuler des courriers écrits, celui des marins nous paraît le plus important de tous.

Chacun à bord attend de lire les missives des êtres chers, où même après la première lecture et les relectures, seulement contempler leur écriture avec la satisfaction de n’être pas oublié de tous et toutes en étant loin de tout sur notre tas de tôles, c’est aussi cela la vie des marins.

Les lettres à envoyer sont écrites parfois par épisode tous les jours pour certains d’entre nous. Elles sont ensuite régulièrement et religieusement déposées dans une grosse boîte aux lettres installée sur la cloison d’une coursive.

Alors, au dernier moment lors du rendez-vous, l’élève ou l’officier en charge de cette Mission fera la Relève du Courrier. La très Grosse Enveloppe Sacrée du Courrier sera alors remise avec respect à la personne de l’Agence, qui fera ensuite tout suivre par la Poste locale.

- D’autre part, c’était d’autant plus important que la Poste de l’Afrique du Sud était la seule en Afrique à être au-dessus de tout soupçon de négligence, en particulier avec le courrier maritime. Ce n’était pas le cas loin de là de tous les pays du monde. En suite, Esso prenait à sa charge le coût de ce tas parfois imposant de lettres. Ce coût était de toutes façons noyé dans un flot de frais généraux beaucoup plus lourds.

- Important aussi était le courrier à recevoir. Ne rien recevoir est la plus grave punition qui puisse tomber sur le marin. De mes douze ans de navigation, je me souviendrai toujours que ne rien recevoir me cassait le moral et l’humeur. Je mettais plusieurs jours à m’en remettre. Chacun réagit à sa façon et selon son caractère, mais ce n’est jamais drôle.

A bord de l’Esso Normandie, ne rien recevoir ce jour-là aurait été fort durement ressenti. Les superpétroliers naviguent en permanence et n’escalent jamais (ou presque) en des lieux où il est vraiment possible de faire un tour à terre. Les longues traversées telles que le retour du Golfe (Persique) vers l’Europe donnent donc une extrême importance au courrier.

On prononce ce mot avec respect et il est écrit avec une Majuscule sur l’affiche de la boîte sacrée qui informe de l’heure du dernier moment avant la Relève durant l’escale. Ce rendez-vous en mer se déroule toujours le plus rapidement possible, aussi la Boîte aux lettres est-elle l’objet de toutes les attentions sur tous les navires du monde. Le type de l’Agence lors de son arrivée à bord sera aussi jugé selon son comportement avec ce qu’il apporte.

Il devra remettre son précieux colis au plus tôt, et laisser l’officier en charge l’ouvrir rapidement pour préparer la Distribution sacrée.
"Chaque lettre doit-être remise en mains propres, au plus tôt, et en dehors de la présence de l’épouse, si celle-ci se trouve à bord, pour se préserver de tout conflit éventuel." On disait cela aux plus jeunes avant de leur confier cette importante mission.

- La vie à bord d’un supertanker est si routinière qu’on risque d’y mourir d’ennui car généralement, il ne s’y passe jamais rien.

Cependant ce passage au Cap de l’Esso Normandie en 1981 fut marqué par un grave incident maritime. Bien que ne faisant pas partie des victimes, je fus comme les autres mortifié par l’événement.

Je le fus d’autre part un peu plus que les autres, presque autant que le coupable. En effet, le jeune élève officier chargé de la Relève du Courrier en était au second embarquement dans sa vie. Comme moi, il "venait des cargos" comme on disait à bord de ce tanker.

Il ignorait donc (comme moi) LE détail important suivant qui fut à l’origine d’une grosse connerie.

- L’Esso Normandie portait deux boîtes aux lettres, l’une dans la coursive principale des officiers et l’autre dans la coursive principale de l’équipage en face de la cabine du bosco. Il fallait le savoir, car pour le bon peuple du Normandie c’était évident.

En effet à bord d’un cargo il n’y a généralement qu’une seule boîte. Cela était si bien pris comme une évidence que personne à bord n’avait pensé à prévenir l’élève "en charge" de ce terrible piège à C...

C’est ainsi que le jour "J" à l’heure "H", il releva tout simplement et SEULEMENT la boîte dont il connaissait l’existence, c’est à dire celle de la coursive des officiers, circonstance aggravante. Lorsque le crime fut constaté, la grosse vedette de l’Agence était repartie et l’Esso Normandie reprenait benoîtement sa route majestueuse.

Avec majesté et sérennité, en route libre

Il avait déjà largement commencé sa montée en allure, route au Nord Ouest. Il était hélas trop tard... Ceux de l’équipage, dont la tradition veut qu’ils "aient les officiers dans l’oeil" prirent fort mal la chose.

Leur courrier personnel était tout bonnement ("malement" serait le mot plus juste) resté à bord, ce qui est très grave. Le pauvre élève fut presque haï, et il ne fallait pas manquer de sang froid pour oser prendre sa défense, même si le fait qu’il ne pouvait pas savoir apparut finalement aux yeux de tous. Presque personne ne lui adressa la parole durant plus d’une semaine.

Dans sa position et en ces circonstances, en charge de cette Mission, j’aurais moi aussi "oublié" la seconde Boîte, puisque j’en ignorais l’existence autant que lui. Je ne pouvais donc que me féliciter secrètement de ne pas avoir été en charge du Courrier.
Cela fait en effet très souvent partie des attributions de l’officier radio. J’y ai échappé belle...

Bien navicalement - Thierry Bressol - OR 1
- En regrettant de n’avoir pas fait de photo à l’époque. Autant pour moi.

L’Esso Normandie au Pas de Calais en 1981

Les SUPERTANKERS
- Une "Brochette" d’officiers au pétrole
- Embarquer à bord de l’Esso Normandie 1
- Une journée de l’Esso Normandie 2
- La messe à bord de l’Esso Normandie 3
- Panne Radar à bord de l’Esso Normandie 4
- Problème Radio du supertanker Barcelona
- Les taches Solaires
- Le 10 Mai 1981 à bord de l’Esso Normandie 5
- La boîte aux lettres du bord
- ANTILOCUST LONDON !
- Les mensurations de l’Esso Normandie
- Supertankers et grands voiliers
- L’âme du Prairial et celle du Batillus

Les "Grands B" de Shell, puis le Pierre Guillaumat et le Prairial sont évoqués ci-après :
- Les "Grands B" de Shell
- Le plus grand navire jamais construit

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A propos de l'auteur

Thierry BRESSOL

Officier radio-électronicien de 1ère classe de la marine marchande (1978/1991)
- Animateur de formation technique & Consultant Telecom GSM en SSII
- Rédacteur/correcteur
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