Souvenirs de mer

25 avril 2009

OPERAÇÃO DULCINEIA et la REVOLUTION - 3/3

L’Affaire du paquebot Santa Maria a secoué le Portugal et attiré l’attention du monde au début de 1961. Qui pouvait s’attendre à un pareil coup de Trafalgar ?
- Après les explications de José de França consacrées au plus beau coup de Galvao, voici la Révolution Portugaise du 25 Avril 1974. C’est arrivé il y a 35 ans déjà.

(le 25 Avril 2009, revu le 4 Mai à 11h00)
- Suite de l’OPERAÇÃO DULCINEIA 2/3 & Henrique Galvao le Pirate bien intentionné du 20ème siècle 1/3

Il était une fois durant les années 1960 et 70 un beau pays d’Europe, qui fut autrefois une grande puissance à vocation maritime. Ce pays demeurait traditionnellement et diplomatiquement un peu isolé sur "la scène internationale", même et peut-être surtout à l’intérieure de l’Europe car il avait attrapé le "mauvais genre". Il avait depuis des dizaines d’années un régime politique très autoritaire, parce que probablement il perdait peu à peu son autorité naturelle auprès de ses citoyens.

Le Pavillon Portugais

D’autre part le Portugal fut le dernier grand pays à grande tradition Coloniale, ce qui aggravait naturellement sa situation à une époque où il se pensait : "ça se perd". Presque tous les pays d’Afrique Noire avaient en effet obtenu leur Indépendance, pour le meilleur ou pour le pire, (ça aussi c’est connu, quoi qu’on en pense) sauf la Guinée Bissau, les Iles du Cap vert, l’Angola et le Mozambique, que le gouvernement du Portugal s’obligeait à tenir d’une main de fer, de plus en plus difficilement.
- On l’aura deviné, même celles et ceux qui n’ont aucune connaissance en Histoire Portugaise le peuvent, le Portugal s’épuisait peu à peu dans une lutte qui commençait à sembler sans fin, ceci étant dans la relative indifférence de l’Europe riche. Seules les populations directement concernées semblaient se soucier de la gravité la situation. Mais surtout, les gens d’un bord comme de l’autre se demandaient comment s’en sortir...

Vue fugitive de la guerre Africaine des Portugais

Lors de l’évocation ici à mon bord des opérations spectaculaires de l’opposition devenue illégale dès les débuts du régime, je n’ai pas précisé que des gens comme le capitaine Galvao et le général Delgado, ils n’étaient pas une bande de "gauchistes", bien au contraire. Delgado par exemple fut longtemps au service du régime, mais il a su peu à peu penser que celui-ci ne travaillait pas dans le sens du bien de son pays.

Si au début des années 70 on avait demandé quelque part en France par exemple au hasard à n’importe qui, quel pays d’Europe avait la plus grande armée, peu de gens auraient pensé à dire :
- "C’est le Portugal !" Et pourtant...

Visite de l’Amiral-Président au Mozambique

Traditionnellement le Portugal a toujours eu une belle Marine, ça fait partie de la tradition nationale. Tandis que l’armée de Terre surdimensionnée de l’époque, fut le résultat de la nécessité imposée par le régime de combattre les indépendantistes des colonies d’Afrique, tout simplement. Naturellement durant les années soixante, les indépendantistes ont reçu peu à peu, de plus en plus de soutiens en tous genres et de toute les provenances imaginables...
- En fait la moitié de la planète secouait en permanence la planche à savon sous les pieds du gouvernement de Salazar, puis de Marcelo Caetano son successeur. Plus le temps passait, plus ça coûtait fort cher aux Portugais, fatalement.

Une armé puissante et bien équipée, ça revient très cher. Si elle fait la guerre dans trois pays lointains et vastes, c’est encore plus cher. Et comme "en face", ils recevaient toujours plus d’équipements et que l’état d’esprit rebelle se renforçait, la situation devenait de plus en plus difficile.

Antonio de Oliveira Salazar, un dictateur insolite et dur mais surtout, discret entre tous.

D’autre part au Portugal, le service militaire obligatoire de 3 ans "en terres lointaines", ça ne plaisait naturellement pas à tout le monde, face à un ennemi devenant de plus en plus méchant et coriace, avec toutes les conséquences et les exactions réciproques parfois sauvages que cela suppose...

La police secrète du régime "PIDE" avait de plus en plus "à faire" et le "bricolage" électoral qui avait permis au régime de se payer la tête de Delgado, ça ne trompait plus personne. D’autre part au Portugal les "fabuleuses" colonies en Afrique Noire ne profitaient pas à beaucoup de monde, c’est le moins qu’on puisse dire et tout cela "se savait" fatalement. J’ai eu plusieurs "sons de cloche" sur la question, ce fut éloquent. Certains allaient même jusqu’à dire que seuls quelques "grands coloniaux" sur place avaient un intérêt à ce que "ça continue comme avant"...
- Les jeunes Portugais n’avaient pas tous envie d’aller risquer prendre un "mauvais coup" là-bas pour ces gens, perdre son âme en commettant des "mauvaises actions" ou bien, de rentrer au pays en cercueil...

Donc dès le début des années soixante, ça commençait à tanguer et rouler durement pour le régime du Dr Salazar. Comme il était malin, dur à cuire et peu scrupuleux quand c’était "nécessaire" et toujours bien renseigné, le système a su durer. La mort du général Delgado, le principal opposant qui fut assassiné dans des circonstances "peu claires", ne fut expliquée que durant les années 1990. C’est dire que Salazar était très fort. Quand il fut déstabilisé par les actions spectaculaires de Galvao et ses hommes, cela ne dura jamais bien longtemps, même si le pays était mis au ban des nations en raison de sa politique coloniale. Mais il a peu à peu souffert d’un véritable isolement diplomatique.

L’autre "Gros Coup" de Galvao fut le 1er détournement d’un avion de ligne
(ceci eut des conséquences aujourd’hui encore incalculables, car il donna ainsi un très mauvais exemple. Ce fut de surcroît accompagné par un survol de Lisbonne pour lancer des milliers de tracts, suprême provocation !)

Le capitaine Galvao et le général Delgado avaient de plus en plus de partisans. Ils surent au moins attirer l’attention du Monde, faute de réussir à faire tomber le régime. Le premier Ministre Salazar était à la fois modeste, discret et ultra-autoritaire, pendant qu’il chargeait son amiral préféré de jouer le premier rôle représentatif en tant que Président de la République, accompagné d’une "vieille garde" omnipotente. Il n’abandonna ses fonctions que peu à peu en raison de ses problèmes cardiaques à partir de 1968. Ce fut "pièce par pièce" qu’il confia le pouvoir à Marcelo Caetano, un héritier si discret que tout le monde l’a oublié. Il m’a été dit que quelques jours après la mort de Salazar en 1970, il était encore officiellement le Premier Ministre, comme si tout le monde avait peur qu’il revienne s’en mêler...

Marcelo Caetano, le nouveau premier Sinistre et successeur du Dr Salazar. Il fut viré le 25 Avril 1974.

Au début des années 70 la situation semblait devoir s’éterniser à l’infini, parce que les "têtes dures" de l’opposition avaient disparu et que les dirigeants des partis politiques "classiques" étaient tous très loin en exil ou en prison.
- Mais en Février 1974, Caetano fut obligé par la vieille garde de limoger l’un des chefs de l’armée, le général António de Spínola et ses soutiens, parce que ceux-ci tentaient d’infléchir le cours de la politique coloniale Portugaise, devenue trop coûteuse pour le pays. Les divisions de l’élite au pouvoir sont alors devenues visibles. A ce moment le très mystérieux MFA (Mouvement des Forces Armées) a commencé à "faire parler de lui", car des "courriers contestataires" circulaient sous le manteau...
- Cette fois la PIDE ne fut pas capable de chopper les "mauvaises têtes"... Le mouvement secret serait né au milieu de 1973 par la conspiration de quelques officiers de l’armée de tendance marxiste, radicalisés par l’échec de la guerre coloniale et les sacrifices humains. Leur mot d’ordre était les "Trois D" :
- "Démocratiser, Décoloniser et Développer."

La "théorie" existait, la "pratique" devait donc venir tôt ou tard. Tous lassés de s’enliser dans une guerre coloniale sans issue, ils étaient en train de préparer un coup d’État le plus soudain possible qui à leur grande surprise, a su parvenir facilement à mettre fin à plus de cinquante ans de dictature.

Changement soudain de régime, l’austère salazarisme remplacé par un gauchisme échevelé et gentil...

Le 25 Avril 1974 dans la nuit à 00h25, la station "Radio Renascenca" diffusa "Grândola, Vila Morena" (Grândola ville brune ), une chanson révolutionnaire de Zeca Afonso évoquant la Liberté, la Démocratie et le Respect. Surprise des auditeurs du soir "non initiés", et Action pour ceux qui l’étaient...
- C’était en effet le signal donné par le MFA pour sortir des casernes et s’emparer des points stratégiques du pouvoir dans tout le pays. Seize heures plus tard, le régime dictatorial s’effondrait comme un château de cartes.

Malgré les appels réguliers des "capitaines d’avril" (le MFA) à la radio incitant la population à surtout rester chez elle, des milliers de Portugais sont descendus dans la rue pour se mêler aux militaires insurgés et applaudir. L’un des points centraux de ce rassemblement fut le marché aux fleurs de Lisbonne alors richement fourni en oeillets, dont c’était la saison.
- Certains militaires insurgés ont mis cette fleur dans le canon de leur fusil, ce fut à l’origine de l’expression qui donna son nom à l’évènement.

Le 25 Avril 1974, le Coup d’Etat des soldats à la fleur au fusil...

Les noms des "meneurs" de la "Révolution des oeillets" commencèrent à circuler. Otelo Saraiva de Carvalho, l’un des principaux "animateurs" a vite su se mettre en avant et l’ancien gouverneur de Guinée-Bissau, le général António de Spínola est vite apparu comme étant le principal instigateur du coup d’État. Il fut porté à la présidence de la junte militaire.
- Le lendemain matin, Spínola annonça la formation d’une "junte de salut national" et lut une proclamation rédigée par le MFA qui affirmait que le pouvoir serait remis aux civils à l’issue de la tenue d’élections libres. Il insista sur la volonté commune de mettre en oeuvre la politique dite des "Trois D" :
- "Démocratiser, Décoloniser et Développer", puis il confirma la libération dans la journée de tous les prisonniers politiques, l’abolition de la censure et l’autorisation du retour des dirigeants des partis politiques en exil.

Le Général Spinola a su obtenir la rédition du gouvernement de Caetano. Ce personnage très haut en couleur "termina" Maréchal.

Marcelo Caetano s’était au plus vite réfugié dans la caserne principale de la gendarmerie de Lisbonne, qui n’était pas complice de l’opération. Celle-ci fut naturellement encerclée par le MFA, ce qui l’obligea à accepter de remettre le pouvoir au général Spínola à la fin d’une négociation qui dura quelques heures, "pour éviter que le pouvoir ne tombe dans la rue" précisa-t-il.

L’Amiral-Président Americo Thomaz essaya (bien sûr) sans succès (bien sûr aussi) de soulever la Marine, dont un certain nombre d’officiers avaient mis les amiraux en état d’arrestation, il était trop tard.

Caetano, Thomaz et les Ministres furent donc immédiatement que possible exilés vers le Brésil, les deux principaux étant "mis dans l’avion" le soir même. Seule la police politique PIDE opposa une résistance armée qui occasionna la mort de six personnes, uniques victimes de cette révolution. Cette tentative de résistance de la PIDE fut réduite au milieu de la nuit.

Un gars de la police secrète PIDE vient de se faire chopper, dur-dur...

La suite de cette journée pour le moins mouvementée fut l’engagement du Portugal dans une période de confusion. Dans un premier temps les mouvements de gauche ou d’extrême gauche, dont le Parti communiste d’Álvaro Cunhal, tentèrent sans succès de s’appuyer sur les militaires les plus à gauche pour mettre en oeuvre une politique dite "socialiste", qui se heurta à une vive opposition des agriculteurs, des grands propriétaires terriens et d’une partie de l’armée, naturellement très divisée.
- Chaque groupe de pression tira la couverture à lui durant des mois, laissant une impression générale de confusion permanente, durant laquelle des négociations les plus rapides possibles furent menées avec les mouvements de libération dans chaque colonie d’Afrique. Les Indépendances furent donc acquises dans une extrême précipitation, avec les conséquences très difficiles et durables que nous connaissons.

Le 25 Avril 1974, pour la première fois l’armée dans les rues ne faisait pas peur.

Le général de Spínola démissionna en septembre 1974 tout en restant en retrait apparent, membre du Conseil de la Révolution. Mais après une tentative de putsch en mars 1975, il dut à son tour se réfugier au Brésil...
- Son successeur le discret général Eanes réussit à organiser les élections constituantes l’année suivante.

Les premières élections en Avril 1975 donnèrent la majorité aux socialistes, mais à 37% des voix tandis que le le Parti communiste obtenait 12,5% des suffrages. Néanmoins les partis de gauche et les militaires progressistes ne sont pas parvenus à mobiliser une société restée très traditionaliste, très marquée par 46 ans d’un "silence politique" pesant.

Le général "gauchiste" Otelo de Carvalho, un des organisateurs du "Coup du 25 Avril 1974".

En octobre 1975 les éléments les plus conservateurs de l’armée ont su reprendre le contrôle des unités militaires les plus à gauche en démobilisant plusieurs milliers d’hommes, tandis qu’un mois plus tard le nouveau Premier ministre, le général Vasco Gonçalves ait dû obtenir après quelques combats et la mise en place d’un état de siège, la démission du chef de la sécurité, et ancien organisateur de la révolution des oeillets le jeune général Otelo de Carvalho, redevenu commandant à cette occasion.
- Le général de Spinola fut naturellement autorisé à revenir par la suite, pour être fait Maréchal...

Le général Eanes, ou "la reprise en main".

La fête était terminée, et le Portugal est devenu un pays d’Europe comme les autres, pour le meilleur ou pour le pire.
- L’Europe d’aujourd’hui ne risque pas de susciter autant d’enthousiasme que la Révolution des Oeillets en son temps.
- L’aspect le plus intéressant de cet évènement, c’est le fait que le régime autoritaire et sclérosé d’Antonio Salazar fut renversé par son principal support supposé naturel, l’Armée. Nous sommes aujourd’hui en Europe et surtout en France, dans une situation présentée depuis des années comme très dynamique, alors qu’en réalité il se passe toujours la même chose depuis plus de 30 ans en matière économique et sociale.

Le Sagres, un héritage du régime de Salazar. Rien n’est jamais totalement négatif.

Je crains fort qu’il nous soit dans l’avenir beaucoup plus difficile de soigner notre grave sclérose politique, économique et sociale, que ce le fut au Portugal pour réussir à se débarrasser du régime du Dr Salazar.
- Qu’en penserait le capitaine Galvao ? Peut-être que ce n’est pas le boulot premier de l’armée de "faire le ménage", mais qu’il fallait bien que quelqu’un le fasse. Ceci dit, elle a fait son devoir citoyen en cette occasion.

"Le lecteur attendait ce texte depuis 3 semaines Bressol ! Tonnerre de Brest !!!"

Mille millions de mille sabords !
(tous laissés ouverts dans le gros temps !)

Oui Capitaine ! Toutes mes excuses !!

Bien navicalement - Thierry Bressol - OR1
- A propos de Wikipedia

- La "Révolution des Œillets" (Wikipedia le 25 Avril 1974)
- La "Révolution des Œillets" (Hérodote le 25 Avril 1974)
- La Photo et la "Révolution des Œillets" (le 25 Avril 1974)
- Le Portugal vers "l’Estado Novo" ((le 28 Mai 1926)

- La Junte de Salut National
- La Dictature et la "Révolution des oeillets"
- Henrique Galvao le Pirate bien intentionné du 20ème siècle 1/3
- OPERAÇÃO DULCINEIA 2/3
- OPERAÇÃO DULCINEIA 3/3
- La Piraterie Maritime a toujours existé, elle a donc pleinement sa place à mon bord depuis le lancement du site en 2005.
- Accès "Marine Inconnue" aux bonnes pages consacrées aux pirates ("m.à.j." régulière)

- La piraterie et l’affaire Santa Maria avec le site "Mérite Maritime"
- Le paquebot Santa Maria avec "Ocean Cruise"
- La capture de la Santa Maria avec Wikipedia
- Henrique Galvao avec Wikipedia
- Henrique Galvao avec Dominique Lapierre
- Antonio de Oliveira Salazar avec Wikipedia
- Le Portugal et sa guerre coloniale
- En Portugais, la Révolution du 25 Avril 1974
- En Portugais, l’ancien régime Portugais
- L’Amiral Américo Tomas
- Le géneral Humberto Delgado, un opposant irréductible
- Le géneral Humberto Delgado avec Wikipedia
- Le géneral Humberto Delgado avec Wapedia
- Le géneral Otello de Carvalho par Wikipedia "fr"
- Le géneral Otello de Carvalho par Wikipedia "en"
- Le géneral Antonio Ramalho Eanes par Wikipedia "en"
- Marcelo Caetano
- Le Portugal et son armée

D’autre part C. chronique !! avec les prochaines "frappes" de Marine Inconnue
- Plan du Site & Contenu de Marine Inconnue

A propos de l'auteur

Thierry BRESSOL

Officier radio-électronicien de 1ère classe de la marine marchande (1978/1991)
- Animateur de formation technique & Consultant Telecom GSM en SSII
- Rédacteur/correcteur
- Qui je suis ?


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