Souvenirs de mer

12 mars 2009

Le Sindh et le plus mauvais jour du Canal de Suez 1

A bord et en mer, TOUT peut arriver. Mais pas seulement en Mer.
- Passer le Canal de Suez est en soi une petite aventure même quand il ne se passe rien. Au début de Juin 1967, le Sindh des Messageries Maritimes s’est réellement présenté le plus mauvais jour !

(revu le 7 Avril 2009 à 18h00)

Le 5 Juin 1967 commença la "guerre des six jours". Cette période ne fut pas et de fort loin, le meilleur moment pour passer le Canal de Suez. Les lois de la guerre étant ce que nous savons, Israël ne pouvait pas diffuser un AVURNAV, pour formellement déconseiller à tous les navires de se présenter et intégrer le "convoi montant" ou le "convoi descendant" du jour "J"...
- C’est ainsi que les navires qui se trouvaient en train de passer, ne passèrent pas plus loin que les lacs Amers.

Le Canal de Suez vu par satellite "Spot". Presque au centre le Grand Lac Amer.

Leurs équipages et leurs passagers durent d’autre part s’estimer bien heureux de ne pas avoir pris de mauvais coup lors de la spectaculaire attaque d’Israël. Ils y assistèrent en "direct-live", c’était le cas de le dire.
- C’est ainsi que lorsque la situation militaire fut figée et le fond du Canal miné, les navires les plus malchanceux furent obligés de rester à l’ancre sur le grand lac Amer pendant des années.
- Il m’a en effet été demandé de situer le contexte...
- Le Câblier Raymond Croze comme le Sindh ? Cela pouvait aussi nous arriver, "pourrait" seulement.

Michel Caracatzanis, Officier Mécanicien de Première Classe et officier à bord du Sindh en 1967, nous raconte comment "ça se passait" :

CHAPITRE I : Le Sindh au mouillage sur le Grand Lac Amer

J’ai fait la première relève d’équipage sur le Sindh. C’est à dire que nous avons relevé l’équipage qui avec le Cdt Touchard fut coincé dans le canal. J’essaie de me souvenir de tout mais c’est loin. Alors si quelqu’un trouve des erreurs et des inexactitudes, j’accepte volontier toutes les rectifications.

Le Sindh - Messageries Maritimes

La première équipe de relève a rejoint le Sindh le 8 Février 1968. Nous sommes partis de Paris par un vol Air France pour Le Caire qui n’avait que nous comme passagers, le Chef Mécanicien, le Sd Mécanicien, moi en occurrence, un Sd Capitaine, le charpentier, le cuisinier, un électricien et deux ouvriers mécaniciens.
- Nous avions l’interdiction absolue d’emporter de l’argent et surtout pas d’appareil photo. A l’arrivée au Caire, nous fûmes reçus en grande pompe par un agent local qui nous a "promenés" en boîte et au restaurant, il devait toucher une commission, car nous avons presque été obligés de le suivre dans sa pérégrination nocturne. Si mes souvenirs sont bons, nous avons couché à l’hôtel Omar Khayyâm.

Le lendemain, direction Ismaïlia en minibus. Les relèves d’équipage étaient autorisées à repartir des Lacs, quelle que soit leur nationalité, mais avec le même nombre de marins. Nous avons vite compris que nous servions de monnaie pour faire pression sur tous les gouvernements "intéressés". Nous devions en tout être environ 300 marins. Ces "arrangements" étaient faits par l’intermédiaire de l’ONU. Il était aussi prévu que ce soit l’Egypte qui assure toute le logistique.

Pour anecdote sur la route de l’embarquement, nous avons croisé un convoi militaire complet avec des chars et des automitrailleuses blindées de l’armée Algérienne. Quelques mauvais souvenirs récents sont donc remontés à la surface. A l’arrivée à bord nous étions attendus avec impatience car le temps commençait à paraitre long à l’équipage. Les consignes qui m’avaient été données à Paris, étaient que nous partions pour maintenir le navire en état de sortir du Canal. La Direction de la Cie tenait en effet de "sources sûres" que l’ouverture était pour bientôt...??

A bord du Ste Mère l’Eglise sur le canal en 1958

Dès la fin des opérations militaires d’envergures dans le canal les navires "coincés" au mouillage sur les Lacs Amers s’étaient naturellement organisés. Nous étions 14 navires bloqués dans le Canal :
- Sindh 7051 t Français Cie des Messageries Maritimes Cdt TOUCHARD Retour d’extrême Orient.
- Scottish Star 10174 t Blue Star Line GB dont le Sd Méc était mon meilleur copain et j’ai souvent couché à son bord. Je l’avais surnommé "Want a beer". Ce navire était littéralement entouré de bouteilles de bières vides flottantes, ce qui laissait deviner le nombre qu’il devait y avoir au fond. Les British semblaient d’ailleurs avoir décidé d’échouer leur navire sur un banc de bouteilles de bières. S’ils n’y sont pas arrivés, ils ont fait la fortune d’un récupérateur de bouteilles vides après la réouverture du canal. Leur sd Capitaine était originaire de l’île de Man.
- Agapenor 7654 t Grande Bretagne de la Blue Line
- Melampus 8504 t Grande Bretagne de la Blue Line
- Port Invercargill 10463 t Grande Bretagne de la Port Line
- Nordwind Allemand de 8656 t Cie Norstern Reederei
- Munsterland 9365 t Allemand de la Hapag Lloyd
- Killara 10714 t Suédois, c’était son voyage inaugural. Ses frigos nous ont bien nourris ainsi que sa cargaison de télévisions.
- Nippon 10309 t Suédois
- African Glen 6116 t Américain, Un liberty ship qui revenait de livrer de l’aide alimentaire à Port Soudan. Son Cdt ne vivait pas à bord mais dans un hôtel à terre. Il était mouillé sans équipage à bord. Chaudières éteintes. J’ai participé à une remise en route de l’installation et au tour de lac Amer rituel, nous devions bien être une cinquantaine à bord. Sans compter les caisses de bière.
- Djakarta 6915 t Polonais Ocean Line
- Boleslaw Beirut 6674 t Polonais
- Vassil Levsky 4974 t Bulgare. Le Cdt était un "grand ancien" à la retraite réquisitionné d’office. Il n’en menait pas très large et ne voulait absolument pas quitter son bord par peur du commissaire politique du bord. Son frère avait fuit le pays et vivait à Marseille. A son débarquement, sa femme est venue le retrouver au Caire (je pense) et ils se sont enfuis vers les Etats-Unis. Il était le seul qui parlait un Français admirable.
- Lednice, un petit navire Tchécoslovaque du Danube de 1462 t . Prétextant les bonnes relations Tchèques avec l’Egypte, il demanda plusieurs fois aux autorités la possibilité de sortir du canal par ses propres moyens à ses risques et périls avec l’accord de son gouvernement, mais les Egyptiens n’ont jamais voulu...

Parfois les vieux papiers syndicaux savent nous raconter des tas de choses

NOTES SUR LA VIE A BORD ET L’ORGANISATION :

Tous les navires étaient mouillés dans le grand lac Amer. Sauf un qui fut coincé un peu plus haut dans le canal et dont nous n’avons jamais eu de nouvelles. Il était plus ou moins près du goulet ou "ça pêtait" assez souvent. la vie s’est très vite organisé sous la direction des Anglais qui étaient majoritaires. Chaque Dimanche, nous nous réunissions par fonction pour résoudre nos différents problèmes et "petits soucis" de la vie.
- Cette réunion était surnommée "la messe". La première décision qui fut prise fut d’abolir les nationalités et de rentrer les pavillons nationaux. De plus et à l’unanimité, nous avions décidé de ne plus faire aucune différence entre les navires du bloc de l’Ouest et ceux de l’Est.
- Une association fut créée très officiellement et fut nommée "Great Bitter Lake Association" et ses statuts furent déposés à Londres. Son parrain en était le Premier Ministre Britannique Harold Wilson. Il est d’ailleurs venu en personne visiter les navires Britanniques. Nous avions créé assez rapidement notre hymne, dont l’air était celui de "Yellow Submarine" des Beattles. Je dois en avoir conservé les paroles dans une de mes malles....

Le Sindh à Saïgon Site "Messageries Maritimes" Photo Roland Grard

Ces réunions se sont très vite révélées indispensables. Les navires étaient tous à effectif déjà réduits, cela n’allait pas s’améliorer avec le temps, par suite le personnel manqua très vite ainsi que la matériel. Nous avons commencé par visiter les GE. Ceci dit comme les livraisons de Gas-Oil étaient insuffisantes par rapport à la consommation totale des navires, nous avons dû réduire les heures de marche...
- Une barge chargeait des fûts de gas-oil et ravitaillait ainsi régulièrement tous les navires. Mais elle n’arrivait pas à nous nourrir. Le gas-oil était chargé directement avec un pistolet branché sur le trou de sonde du ballast avant tribord et nous devions être torse nu et en short car cela "dégueulait". Avec le vent nous étions vite rincés au gas-oil et le sable accumulé sur le pont nous faisait une espèce de bouillasse de sables et gas-oil. Ceci en définitive a très bien protégé le

pont, qui était en bien meilleur état par rapport à l’autre bord. Ce chargement, le pompage dans des futs et le remplissage par le trou de sonde prenait une bonne partie de la journée.
- Les Groupes étaient stoppés le soir et nous avions bricolé des lampes à pétrole avec des bidons de "naol", des mèches et des tubes de verres de niveau des chaudières. Cela fumait beaucoup, mais n’éclairait pas trop. C’est incroyable la sonorité d’un navire sans bruit. Il y avait un rondier pour la nuit et on entendait ses pas depuis toute la machine. Les fuites de presse étoupe à l’arrière s’entendaient de la cabine du Sd mécanicien. En fait comme il n’y avait plus de chef au bout d’un certain temps, j’ai vite fini par "squatter" sa cabine.

Ce piaf là est moins dangereux que les goélands et les vautours
(au service des lobbies, qui nous ruinent depuis plus de 40 ans)

Quant aux vivres ce n’était pas terrible, l’Egypte n’avait pas grand chose à nous offrir et nous étions nombreux sur les Lacs. leur viande de chameau, c’est pas terrible, surtout qu’elle arrivait fraichement tuée et que c’était plutôt dur. Les légumes cela allait encore, mais c’était "un peu juste en quantité. De plus il fallait négocier serré à chaque fois. Le Shipchandler étant un Greco-Egyptien, j’arrivais à m’en tirer et je filais un coup de main au cuistot pour marchander.
- J’ai d’ailleurs eu de ses nouvelles plusieurs années plus tard, comme il avait reconnu mon nom sur ma porte lors d’un transit du Canal nous avons fêté nos souvenirs de guerre ! Il possédait alors 3 commerces de shipchandler. C’est comme cela que j’avais réussi à pallier le manque de Pastis par une livraison d’Ouzo, pourtant pas apprécié par tout le monde.

Nous avons rapidement été incités à "faire nos courses" dans toutes les cargaisons des navires. Les Suédois avaient des fruits, des pommes et des poires ainsi qu’une belle cargaison en frigorifique, même des oeufs et du poisson. Un des navires avait sa cale frigo pleine de requin congelé et nous avons fait de nombreux aïolis de requin qui ma foi, se révélèrent pas si mauvais que ça...
- Tout cela était gratuit, même avec les Polonais qui nous ravitaillaient avec ce qu’ils avaient. La Compagnie nous avait demandé de faire signer par les commandants des navires, les livraisons que nous leurs faisions. Bien entendu, ceci n’a jamais été pratiqué. Notre Cdt (le Cdt de Vals si je me souviens bien) avait catégoriquement refusé de nous faire passer pour des "peignes-c..."

Surtout que cela devait être facturé en US $. Notre seul trésor était la cargaison de crevettes congelées que nous avions en frigo. La Cie nous avait interdit d’y toucher. Lorsque nous fîmes fi de leur autorisation, à force de perdre leur humidité elles ressemblaient à des bouts de coton hydrophile...

Surtout en mer ! En plus, il faut souvent pomper, ça va sans dire...

Le ravitaillement se faisait avec le canot du bord. Nous avions réussi à nous faire livrer par l’intermédiaire de l’agence, un moteur hors-bord de marque Soviétique et qui tombait plus souvent en panne qu’il ne marchait... Cela fut à la grande risée de tout les navires, surtout ceux de l’Est qui avaient tous des moteurs Américains et leurs gars nous disaient qu’il fallait être débile pour acheter et payer un moteur Soviétique !
- Donc nous partions avec les "avirons à poste" en cas de panne et surtout une grande serviette blanche qui servait à signaler à tous qu’il fallait venir nous remorquer. Si je me souviens bien, un des Polonais possédait un hors-bord avec un moteur de 90cv !

A suivre...
- Le Sindh au mouillage sur le Grand lac Amer - 2nde partie, avec même une belle photo du M/V Scottish Star, dont le second mécanicien fut surnommé "Want a beer".
- Comment le Sindh fut piégé récit du Commandant J.L. Choquet.
- Le Câblier Raymond Croze comme le Sindh ?

Bien navicalement - Michel Caracatzanis
- Officier Mécanicien de Première Classe et officier à bord du Sindh en 1967.
- Site "Aéro-Israelien"
- Mirages d’Israël

L’Armée de l’Air Egyptienne le 5 Juin 1967, avec les compliments du général Moshé Dayan....

Pour la mise en page, merci à Michel Caracatzanis, Pierre Escaillas, Jo Kerdraon, Roland Grard et bien sûr, au Site des Messageries Maritimes et à son Web-captain Philippe Ramona, que je salue tout naturellement au passage.

La Licorne fut le symbole des Messageries Maritimes

Je dois maintenant préciser avoir lu il y a quelques années, l’excellent récit d’un officier mécanicien Anglais du Port Invercargill, qui raconta naturellement la même chose. Son navire avait quelques passagers à son bord et le "jour J", tout le monde a eu très peur. Un navire de commerce ne peut en effet que recevoir des coups en étant pris comme c’est arrivé, "entre deux feux" dans une guerre.
- La version Française de cet évènement est donc à présent disponible. J’ai d’ailleurs aussi le souvenir de ses moqueries, je soupçonne fort en effet ces Anglais de rire encore en 2009 des fréquentes pannes du canot des Français...

Bien navicalement - Thierry Bressol - OR1

Le Canal de Suez il y a un certain temps...
(par les "Carnets de la Licorne")

Il y a vingt cinq siècles, les Pharaon NECHAO II inaugurait le Canal de Suez. Le Canal de Suez encore plus ancien est en effet évoqué dans les fabuleux Carnets de la Licorne, à bord desquels il fut prouvé par Jean Ceccarelli et sa théorie thermodynamique, que l’Enfer est exothermique. C’est dans "Océan Indien, mer Rouge et Marania", un récit d’une cocasserie tout à fait libératoire...
- D’autre part Pierre Escaillas a aussi évoqué le Sindh car le Marania venait de passer le Canal moins de 36 heures avant lui, "chaud aux fesses" !

- Site officiel du Canal de Suez pour les clients.
- Le Canal de Suez avec Wikipedia
- Le Canal de Suez aujourd’hui géographie.

- Le Canal de Suez à bord du CMA-CGM Nabucco avec et par Françoise Massard.
- A Suez le trafic et les revenus du Canal s’effondrent (le 24 Mars 2009) (crise et piraterie...)
- Canal de Suez forte augmentation des recettes en 2007
- Le Canal de Suez gèle ses taxes de passage (2008)
- La CMA-CGM passera-t-elle par le Cap ? (Point de vue de Cie du 19 Nov.)
- Certaines lignes de Maersk vont contourner l’Afrique (le 21 Nov.)

- GREAT BITTER LAKES ASSOCIATION le Yacht-club des lacs Amers par Wikipedia.
- GREAT BITTER LAKES ASSOCIATION est aussi un objet de collection philatélique.

- Inauguration du Canal avec "Herodote".
- Le canal Antique avec "Universalis".
- Il y a vingt cinq siècles, les Pharaon NECHAO II inaugurait le Canal de Suez
- Le Canal de Panama en "direct live" avec 4 webcams permettant de voir Qui "passe" 24 heures sur 24 et même les grands travaux actuellement en cours.

PC de la CMA-CGM sur le Canal de Panama, à la Tranchée de la Culebra.

Historique du Sindh :
- Lancé le 4 Février 1956 à La Ciotat le Sindh fut le quatrième d’une série de 10 cargos appelés "série F" ou "8300 tonnes de port en lourd". D’abord affecté à la ligne commerciale vers les Philippines et le Japon puis sur toute l’Asie du Sud-Est, le Sindh doit sa célébrité à sa mésaventure, lorsque le 5 juin 1967 il fut bloqué dans les lacs Amers par la guerre des 6 jours.

Un équipage réduit fut cependant maintenu à bord jusqu’en août 1970, date à laquelle la Compagnie décida de l’abandonner à son assurance. Il fut alors vendu et passa sous pavillon Norvégien avec l’étrange nom "Essayons", pour reprendre du service après sa "libération" en 1975 en devenant le Saoudien Badr avant de disparaître des listes en 1983. Ses navires frères sont :
- Le GODAVERY
- Le MOONIE
- Le LE NATAL
- Le TIGRE
- Le YARRA
- Le KOUANG-SI
- Le SI-KIANG
- Le YALOU
- Le YANG-TSÉ

Symbole de l’accueil du site

Par Michel Caracatzanis- OM1
- Le Sindh au Gd Lac Amer - 1 & Le Sindh au Gd Lac Amer - 2
- Le Sindh au Gd Lac Amer - 3 & Le Sindh au Gd Lac Amer - 4
- Le Sindh au mouillage sur le Grand Lac Amer - 5ème partie
- Le Sindh au mouillage sur le Grand Lac Amer - 6ème partie
- Comment le Sindh fut piégé récit du Commandant J.L. Choquet.
- Le piège refermé sur le Sindh fin du récit du Cdt J.L. Choquet.
- Le Câblier Raymond Croze comme le Sindh au Canal de Suez ?

- Ibn Djubaïr, voyageur maritime de 1185
- Quand Ibn Djubaïr a fait naufrage
- Extraits de "Voyage" d’Ibn Djubaïr

- Listes des articles & Contenu de Marine Inconnue
- Les prochaines "frappes" de Marine
Inconnue

A propos de l'auteur

Thierry BRESSOL

Officier radio-électronicien de 1ère classe de la marine marchande (1978/1991)
- Animateur de formation technique & Consultant Telecom GSM en SSII
- Rédacteur/correcteur
- Qui je suis ?


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