Souvenirs de mer

31 juillet 2005

Panne radar à bord de l’Esso Normandie

Super Tankers et flotte Esso (suite) :
- Ceci est un exemple de l’aventure maritime moderne du "pétrole". Aventure moderne, ce n’est peut-être pas la bonne expression. En effet, il n’y a plus d’officier radio à bord de la majorité des navires, donc je ne crois pas qu’il soit encore possible de faire "avec les moyens du bord" ce que je décris ci-dessous maintenant. C’est à vérifier.

(page mise à jour le 14 Mai 2011)

Sur l’Océan Indien, à bord du supertanker Esso Normandie en 1981 :

Aileron de passerelle du supertanker Algarve. "Au loin" : le mât radar et la boule blanche protégeant l’antenne du Satcom (émission directive du Satcom, 25 Watts)

Un problème de réception très médiocre malgré toutes les tentatives de réglage sur notre radar "3 cm" m’a amené à devoir "réquisitionner" le 2nd mécanicien, le bosco et deux matelots.

Ce fut l’un des plus "beaux" diagnostiques de panne de ma petite carrière maritime. Mais sur le coup, en faisant mon diagnostique ce fut pour moi une capitulation devant la panne :

En effet, il ne faisait plus de doute pour moi en "enquêtant" que le joint tournant de l’antenne fuyait. C’est la mort dans l’âme que j’ai constaté que l’huile du carter contenant les engrenages au niveau du coffret moteur coulait donc dans le guide d’ondes.

"C’est très très mauvais ça..." pensais-je.

Atterrissage à Malte, un radar moderne garde les fonctions anciennes, cercles fixes concentriques (nous sommes le centre du monde maritime)

Lorsque j’ai expliqué au commandant la triste cause des minables performances de notre "3 cm", je ne pensais pas qu’on oserait me "le faire réaliser moi-même par le bord".

Cela impliquait de déposer toute l’antenne de son mât tripode "perchée" à plus de 15 mètres du pont passerelle, à 40 mètres au dessus du niveau de l’eau, ce qui se fait normalement en arrêt technique, mais pas en mer. Cela dit, les marins peuvent TOUT démonter si jamais l’idée leur passe par la tête...

Mât radar d’un navire de Esso SAF avec un "big-boss" au premier plan...

Le Tonton était assis derrière son grand bureau, car tout était grand à bord de l’Esso Normandie. Il a mis ses coudes dessus puis posant lentement sa tête entre ses mains, il se gratta la barbe. Il réfléchissait.

- Vous êtes sûr qu’il n’y a seulement que ça ?
- Oui Commandant, il faut déposer le bloc complet. Donc, nous sommes coincés...

Mais je lisais une pensée très simple dans ses yeux,
- "Je veux mon radar." tout en me disant :
- Tu es mal parti avec un pareil problème camarade...

Silence lourd. Il voulait SON radar c’est sûr, comme si c’était un caprice d’enfant gâté.

- Montrez moi ça sur place un peu, pour voir ?

Tout le monde ne sait pas voir le Détroit comme ça...

J’étais vexé par ce supposé manque de confiance, mais aussi je voulais le convaincre de mon diagnostique. Ca tombait bien, je venais de "vidanger" une section du guide d’ondes et la "bête" marchait un peu mieux. En moins d’un quart d’heure de fonctionnement, la portée du "malade" redevenait très inférieure à 5 miles... Il était redevenu myope comme une taupe.

Moins d’une heure après, j’étais accompagné par le petit roi de l’Esso Normandie sur la plate-forme du grand tripode, devant la cheminée pour redémonter la partie intéressante du coffret, il voulait voir.

Peu avant l’apéritif du soir, nous étions ensemble dans le grand bureau du second mécanicien avec toute la "doc." Raythéon concernant le bloc "antenne tournante" :

- Oui ! Ce joint tournant, je peux t’en faire un neuf à l’atelier... Affirma notre second mécanicien. Je pensais alors, que... Pourquoi pas ?

Les deux plate-formes du mât radar étaient larges et pleines de points d’appui. Nous y sommes retournés une seconde fois, puis j’ai expliqué tout le démontage du bloc au commandant. Ainsi en plein vent, par une forte chaleur et à l’heure de l’apéritif, tout fut ainsi décidé et planifié pour le lendemain "à la mode Esso" !

Le commandant me précisa même :

- Chez Esso, on n’est pas souvent coincé, vous allez voir Thierry... C’était vrai, lui en tous cas, il fallait chercher longtemps pour le coincer !

Il faudrait être deux pingouins de chaque bord pour saisir la "bête", la poser à côté, la saisir avec un cartahu frappé sur le mât pour la laisser descendre jusqu’à la passerelle supérieure d’abord, puis sur l’aileron tribord ensuite.

De cet aileron de passerelle, elle devrait être saisie sur un autre cartahu, et basculée par dessus bord pour descendre cette fois jusqu’au pont principal, pas très loin de l’accès à l’atelier machines.

Après, cela serait "de la mécanique" et la balle passerait alors du service radio dans le camp du service machine. Pendant l’apéritif, je suis resté très pensif. Ils sont fous de se lancer la-dedans et en plus je les y encourage !

Cela dit, les difficultés n’étaient que "physiques". Il n’y avait rien d’électronique dans cette opération. D’un autre point de vue, ce défi m’excitait il me faut bien le dire. Le lendemain matin vers neuf heures, j’ai revêtu le "bleu", j’ai vérifié l’alarme radio (en espérant n’être pas dérangé) puis j’ai "fermé" ma "boutique".

Toute l’alimentation du bloc E/R et de l’antenne fut mise "off" et sécurisée, au cas où...

Les radars que j’ai "fréquentés" nous en disaient moins. Ici le Pas de Calais "Northbound"

L’autre radar (le 10 cm) fut stoppé pour être "tranquille" car 50 KW d’émission, c’est beaucoup trop à quelques mètres de l’autre antenne !
C’est en effet autre chose qu’une station de base de téléphone mobile GSM, qui n’émet qu’à 20 ou 25 W.

D’autre part, la passerelle n’avait aucun vrai besoin de radar par ce temps superbe et cette belle mer plate comme une table, dans laquelle l’Esso Normandie semblait glisser mlajestueusement .

Alors, étant prêt à opérer, "doc." et sacoche pleine d’outils soigneusement choisis la veille au soir en bandoulière, je suis monté seul "en haut" avec ma petite VHF. J’avais pour moi le beau temps, la belle mer, un Soleil magnifique, une forte chaleur et le seul vent de la vitesse du Normandie pour mettre "un peu d’animation", mais à un point que je n’avais pas prévu...

Je m’attendais en effet que la vidange du carter ne serait pas très facile. Mes bidons et le tuyau ficelés la veille au soir sur la plate-forme ne furent pas très faciles à tenir simultanément avec l’entonnoir. A cause du vent de la vitesse (14 nds), l’huile ne s’écoulait pas directement du bouchon de vidange vers l’entonnoir. Je fus donc en moins d’un quart d’heure plus souillé par l’huile que tous les mécaniciens de la Terre réunis simultanément en sortant du boulot...
- Jusqu’entre les fesses j’en avais...

De l’aileron j’étais observé. Mais de 20 mètres plus bas, ils ne voyaient pas bien ce qui se passait. Avant d’appeler les "musclés", j’ai voulu commencer à tout essuyer car c’était abominable...

Comme il n’y avait pas assez de chiffons, je suis descendu pour en chercher d’autres. Le Commandant et le quart furent très surpris de me voir en aussi triste état, trempé par de l’huile de vidange en haut de la mâture, à plus de 40 mètres, on ne s’y attend pas vraiment. Certains ont su en rire :

- Voir un officier radio dans cet tenue, ça n’arrive pas si souvent ! C’était vrai.

J’ai tenu à remonter seul pour terminer le nettoyage et préparer l’heure "H", car la plate-forme était devenue une dangereuse patinoire. J’ai en effet glissé, manquant de passer par dessus bord. Heureusement il y avait des rambardes bien faites !
Le bosco est finalement venu avec deux de ses gars pour installer le premier palan de cartahu. En environ une heure et demie j’avais terminé.

Il ne restait plus que deux gros écrous de chaque bord, tout le "bazar" à l’intérieur du bloc d’antenne étant désolidarisé du guide d’ondes et de toute sa câblerie électrique infernale. C’était l’heure "H", l’heure du service pont et de ses "musclés" :

- La dépose fut très difficile à cause du vent et de l’incroyable "patinoire aérienne" que je leur avais préparée. Même en l’ayant nettoyée, autant que faire se peut. Manipuler plus de 100 Kg sur une surface glissante, c’est un peu fou ! C’était indescriptible et le reste encore. A midi et demi, mon bloc d’antenne tournante était dans l’atelier machine, et nous en train de prendre l’apéritif au salon, fier mais semi-victorieux.

Dans l’après-midi, le second mécanicien et moi nous avons tout démonté dans son atelier. Il fut aisément constaté que l’engin avait probablement été démonté et mal réinstallé lors du précédent arrêt technique.
- Tabernacle !! J’ai oublié où ce mauvais coup fut "réalisé", quelque part dans le Sud-Est-Asiatique. No comment...

Il fut assez difficile au second mécanicien (je l’avais prévenu !) de nous confectionner un nouveau joint tournant, faute de trouver ses dimensions précises dans le document Raythéon. Mais le service machine est arrivé à me faire quelque chose de satisfaisant (disait-il) avec ses gars à partir de "l’original"...

D’autre part, l’atelier de l’Esso Normandie était fort bien équipé. Il me semble qu’un des maîtres assistants fut le véritable auteur de cette belle pièce. Ce gars avait la manie de fabriquer des revolvers à 6 coups à bord...

A bord des navires, il se trouve toujours au moins un excellent mécanicien "maître des métaux". D’autre part, au point où nous étions, il n’était plus possible de nous arrêter. Trois jours plus tard (il n’y avait pas que ça à faire "en bas" et ce n’était pas urgent), l’opération de repose fut exécutée sans trop de problèmes.

Nous avions tiré toutes les leçons, la vitesse fut réduite durant la période la plus délicate. D’autre part, le bosco avait considérablement amélioré son installation de levage. Cela dura donc moins d’une heure. Une fois cette damnée antenne reposée et complètement fixée, le commandant commença à s’impatienter et moi de m’inquiéter :
- Et... si ça fuyait encore après tout ça ?

Comme pour frustrer le Tonton, il m’a fallu jusqu’au lendemain matin pour rebrancher toute ma "filasse" électrique. J’ai eu une frousse bleue d’avoir mal marqué mes câbles en démontant ce bazar. Je testais donc tout ce que je pouvais à chaque étape. C’était interminable. Par cette chaleur, en haut rien n’est très facile, heureusement qu’il n’y avait aucun roulis. Nous avons eu deux grands moments de suspens :
- Le remplissage du carter et..
- la remise en marche de l’antenne !

Avant même cela, le choix d’une huile se posa. J’étais réticent et très embarrassé car il fallait de "l’huile Raythéon réf nr..." selon la documentation de Raythéon...
- Taratata !" annonça le second mécanicien qui se croyait devenu un spécialiste des radars. Il prétendait avoir tout ce qu’il faut "en bas", el chercha dans les larges magasins à huiles et peintures de l’Esso Normandie.
- De l’huile, c’est de l’huile... commenta-t-il à cette occasion devant mon scepticisme mou.

Il ne voulait pas (moi non plus) réutiliser ce que j’avais vidangé, et comme j’en avais "perdu"... Mais cela fut rondement mené.
- A l’arrêt, le joint ne fuyait pas, en tournant à la main non plus, de même au moteur. Ouf ! Victoire ! Et tout fonctionna correctement lors du premier essai "radio". Youpi !

Lors d’une rencontre le lendemain (en Océan Indien), ce radar nous montra une portée qui fit plaisir aux lieutenants et au Cdt. Au large de Madagascar, je trouvais cela correct, bien qu’il me sembla que la portée pouvait être meilleure.

- J’ai pu savoir plus tard que ce joint recommença à fuire quelques mois après. Il nous fallait LA vraie pièce venue de chez Raythéon pour "faire très bien" et dans les règles de l’art des radars conformément au constructeur, c’est sûr ! Mais nous avons eu raison, car cela a fort bien fonctionné finalement, même si ce fut provisoire.

Voici ce que peut montrer un radar moderne

Cette opération était risquée et délicate, il faut le dire. Mais ce n’était pas inintéressant, bien au contraire. Au début j’étais un peu "froid" il faut l’avouer, mais j’étais "partant" et ne regrette rien. C’était un défi avec "les moyens du bord" dit-on, mais quand il y a les moyens !

Nous avions de nombreux moyens, à bord de l’Esso Normandie et surtout :
- Nous avions le temps. Alors pourquoi ne pas essayer ? "Aux cargos", on aurait attendu le retour en Europe et appelé un chantier pour ça, pas chez Esso ! Le petit roi du bord en était sûr et c’était vrai.

Bien navicalement - Thierry Bressol - OR 1
- En regrettant de n’avoir pas fait de photo à l’époque. Autant pour moi.

L’Esso Normandie au Pas de Calais en 1981

Les SUPERTANKERS
- Une "Brochette" d’officiers au pétrole
- Embarquer à bord de l’Esso Normandie 1
- Une journée de l’Esso Normandie 2
- La messe à bord de l’Esso Normandie 3
- Panne Radar à bord de l’Esso Normandie 4
- Problème Radio du supertanker Barcelona
- Les taches Solaires
- Le 10 Mai 1981 à bord de l’Esso Normandie 5
- La boîte aux lettres du bord
- ANTILOCUST LONDON !
- Les mensurations de l’Esso Normandie
- Supertankers et grands voiliers
- L’âme du Prairial et celle du Batillus

Les "Grands B" de Shell, puis le Pierre Guillaumat et le Prairial sont évoqués ci-après :
- Les "Grands B" de Shell
- Le plus grand navire jamais construit

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A propos de l'auteur

Thierry BRESSOL

Officier radio-électronicien de 1ère classe de la marine marchande (1978/1991)
- Animateur de formation technique & Consultant Telecom GSM en SSII
- Rédacteur/correcteur
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