Souvenirs de mer

14 avril 2009

Comment le Sindh fut pris au "piège de Suez" - par le Cdt Choquet

Après Michel Caracatzanis, officier à bord du Sindh en 1967 qui raconta la vie à bord du Sindh prisonnier du Grand Lac Amer, expliquer comment le Sindh tomba dans le piège s’imposait :
- Cette page porte donc le Récit du Commandant J.L. Choquet, (le Second Capitaine du Sindh) avec son aimable autorisation.

(revu le 20 Avril 2009 à 15h00)
- Le Sindh au mouillage sur lac Amer - 1ère partie à La 6ème partie voici le "comment" c’est arrivé :

Le Sindh pris au piège

Voici mes souvenirs de ce voyage du Sindh de retour d’Extrême Orient, qui fut plus que perturbé par la "guerre des six jours" :
- J’aurais pu penser être comme "poursuivi" par le destin, car étant lieutenant sur le Maréchal Joffre en octobre 1956, partant de Marseille vers Madagascar et la Réunion, nous avons dû faire demi-tour à une quarantaine de milles de Port-Saïd, revenir sur Marseille, puis reprendre le voyage par Gibraltar et le Cap :
- Le Canal de Suez venait d’être fermé à cause de première guerre de Suez qui venait de commencer...

Le Canal de Suez vu par satellite "Spot". Presque au centre le Grand Lac Amer.

Le Sindh après avoir chargé balles de caoutchouc, du riz, des cadres de déménagement, du thé, 40 tonnes de crevettes en frigo et un jeune passager avec sa chienne "Belle" à Saïgon, du latex à Sihanouck-Ville, du bois en fardeaux à Singapour, nous devions rallier Gênes via le canal de Suez.

Compte tenu de la forte tension qui régnait au Moyen Orient, nous avions débattu du sujet avec le Cdt Touchard, le Chef mécanicien et moi-même. En effet, fort de l’expérience de la première guerre de Suez nous avions décidé en prévision d’un éventuel déroutement par le Cap, de faire le plein de mazout, de diésel-oil, d’eau douce et de vivres au maximum.

Le Sindh - Messageries Maritimes

Jusqu’à Djibouti la traversée fut parfaitement tranquille, avec toujours en toile de fond l’incertitude de la situation dans la zone du canal. Mais à Djibouti, le port et la rade étaient complètement congestionnés :
- Il s’y trouvait 2 bateaux échoués et beaucoup d’autres en attente "pour voir venir" et/ou pour mazouter, d’où une longue attente prévisible. Notre commandant, nous étions d’accord avec lui, décida d’annuler le mazoutage car nous n’en avions nul besoin, et de nous faire envoyer sur rade un chaland avec les 25 tonnes de marchandises qu’il était prévu de charger, les vivres commandés et les 5 passagers prévus à embarquer.
Parmi eux, un sous officier de l’armée de l’air et sa petite famille, pressait l’Agent de la Cie pour repartir le plus vite possible. Le mazoutage nous aurait obligés à aller à quai, ce qui aurait provoqué une longue attente. Mais comme notre plein de mazout fait à Singapour nous permettait de rallier Gènes, nous ne sommes donc restés au mouillage que quelques heures...

A bord du Ste Mère l’Eglise sur le canal en 1958

Las ! Quand la fatalité s’en mêle... Mais tout était pourtant calme encore dans la zone du canal. Nous avons fait route vers Suez à la vitesse maximum, toujours pressés de passer avant la bagarre au cas où... La circulation sur le Canal était assez fluide, il y avait peu de navires car beaucoup de bateaux choisissaient l’option du tour de l’Afrique, c’est à dire de 15 jours à 3 semaines de plus.
- Nous avons croisé un navire de la Cie qui nous a signalé par VHF que tout était calme et que la fluidité du trafic permettait de transiter rapidement. Nous avons mouillé le 4 juin en fin d’après midi sur rade de Suez :
- Toujours le calme complet, il ne se passait rien. (avant la tempête ?)

L’Américain "African Glen" fut le premier à "perdre" son équipage...

Le 5 juin après l’appareillage des pétroliers dont l’Altaïr, qui fut le dernier du convoi des pétroliers, nous avons embarqué le Pilote Egyptien et les canotiers avec leurs canots. Ce pilote nous déclara :
- "La guerre, ce n’est pas pour aujourd’hui !"... Nous pensions que c’était gagné.

Nous avons embouqué le canal une demi-heure après les pétroliers, vers 8h30 locale.

L’Anglais AGAPENOR, membre du GBLA.

Soudain à 9h00 les choses changèrent :
- La radio locale que le Pilote écoutait à la passerelle annonça l’attaque Israélienne. Des deux côtés du Canal nous avons constaté d’importants mouvements de troupe et surtout, toute la "populace" en liesse. Les canotiers dansaient sur le pont et le pilote devenu de plus en plus exubérant, ne cachait pas sa joie :
- "On va enfin en découdre ! Et... Qu’est-ce qu’on va leur mettre !" Nous disait-il.

Mirage Israelien

Arrivé à la hauteur d’El-Kabret, où se trouvait un terrain d’aviation militaire, nous avons pu voir les avions Israéliens piquer jusqu’au ras du sol et détruire en fort peu de temps, tous les avions égyptiens qui n’avaient pas eu le temps de décoller.
- Ce fut un vrai festival ! L’aviateur que nous ramenions de Djibouti était admiratif :
- "Formidable !" disait-il. "On ne peut pas faire ça à l’entraînement nous autres"...

L’Armée de l’Air Egyptienne le 5 Juin 1967, avec les compliments du général Moshé Dayan....

Nous pouvions même en passant, compter les épaves d’avions fumantes sur le terrain d’El-Kabret. Quelques missiles sol-air partaient parfois des défenses anti-aériennes Egyptiennes mais sans aucun succès, car tirés trop tard et sans précision.

Nous regardions ce grand cirque le chef et moi dans la coursive extérieure bâbord, lorsqu’un missile qui venait d’être tiré nous fonça dessus. Nous sommes rentrés précipitamment à l’intérieur pour traverser le navire et ressortir par la coursive extérieure tribord. Alors qu’une violente explosion a rententi, nous avons vu une gerbe d’eau provoquée par l’explosion du missile dans le canal entre le Sindh et le navire suivant du convoi, c’est à dire 500 mètres environ, entre les deux bateaux.
- Tout cela commençait sans doute à mettre "de l’ambiance"...

Un Mirage de Tsahal en maneuvre d’approche de son terrain.

Nous mouillâmes ensuite dans le Grand lac Amer avec les treize autres bateaux du convoi. Les pétroliers étaient là également en attente, tandis que le convoi "descendant" vers le sud venait de passer. Il y avait dans ce convoi un navire de la Cie des Messageries Maritimes,le Gange ou l’Euphrate.
- Par VHF celui-ci nous signala que pour eux la traversée s’effectuait normalement, puis l’attente commença...

Dans la soirée les pétroliers ont appareillé. L’Altaïr, dernier du convoi "montant" des pétroliers nous a tenu au courant par VHF de leur traversée de la partie nord du canal. Il n’y eut Pas d’incident, mais les lumières et feux du canal s’éteignaient derrière lui au fur et à mesure qu’il passait. Donc pour nous il n’était à l’évidence, pas vraiment question d’un passage de nuit.
- "C’est pour demain..." Nous disait le Pilote.

Le Polonais Boleslaw Beirut, membre du GBLA.

Le lendemain notre attente continua car la priorité était aux mouvements de troupe, c’était prévisible (normal), mais avec quelques espérances d’appareillage régulièrement :
- "Cet après-midi... Puis demain, peut-être... Ou après-demain..."

Mais la "situation militaire" se gâtant très visiblement pour les Egyptiens, notre espoir de passer s’envolait un peu plus au fil des heures. Les explosions de la bataille se faisaient maintenant entendre. En relevant au compas les panaches de fumée et en chronométrant le bruit des explosions, nous avons pu situer les combats au niveau d’Ismaïlia, avec la consternation que vous devinez...
- C’en était fini de la possibilité de passer au Nord.

Mirages Israeliens, rien d’une illusion d’optique.

Le Commandant demanda finalement au Pilote de solliciter auprès de l’Autorités du Canal, l’autorisation de repasser par le sud pour nos sortir de cette nasse....
- Hélas... Refus des autorités, prétextant qu’il y avait "quelques obstructions" dans le canal par suite des combats.

C’était à ce moment très probablement faux, mais nous servions d’otages en fait, la guerre pour eux étant à l’évidence perdue. Notre Pilote du Canal ne réalisait pas ou n’acceptait pas (encore) la situation. Il nous expliqua que ce recul n’était qu’un vaste repli stratégique pour mieux envelopper ensuite les troupes Israéliennes...

Je revois encore aujourd’hui son large mouvement de bras pour concrétiser cet encerclement très théorique. Je lui ai alors dit :
- "Nous en France, nous avons connu ça en Mai et Juin 1940, on sait comment cela s’est terminé..." Il était encore sceptique.

La Cie "Air Tsahal" au repos...

Je crois me souvenir que le quatrième jour, les Autorités du Canal ont fait débarquer le Pilote et les canotiers en laissant leurs canots à bord. Toute joie et liesse avait disparue. C’était la défaite...
- "Qu’est-ce qu’on va leur mettre !" s’était transformé en un triste :
- "Qu’est-ce qu’ils nous ont mis !..."

Puis notre attente a continué avec pour notre seule "distraction", le lent reflux des soldats égyptiens à pied sur la rive Orientale dans un état lamentable. Plus tard, un colonel Egyptien qui s’était invité à bord, nous dira qu’ils avaient perdu près de 40.000 soldats morts d’épuisement, ou fait prisonniers dans le désert du Sinaï.

L’Allemand Nordwind, membre du GBLA.

D’autres bateaux ont envoyé des chaloupes récupérer des soldats fort mal au point, pour les faire soigner à bord des deux navires Polonais dont les équipages pléthoriques disposaient d’un médecin à bord. J’ai proposé au Cdt de participer à ce sauvetage, mais Touchard n’a pas voulu que nous nous mêlions de ça. Dommage, car cela nous aurait au moins distraits.

Au sixième jour, les troupes Israéliennes ont occupé la rive Orientale du Grand lac Amer et tout le Sinaï, puis un lourd Silence est tombé après que les armes se soient tues.

L’Anglais Port Invercargill, membre du GBLA.

Durant cette longue attente, nous nous sommes sentis totalement abandonnés et oubliés. Nous n’avons plus eu aucun contact radio avec les Egyptiens. Heureusement que nous ne manquions de rien, ayant fait le plein de vivres à Singapour et complété à Djibouti...

A suivre....
- Le piège refermé (suit et fin du récit du Cdt Choquet)

Bien navicalement - J.L. Choquet Snd capitaine à bord du Sindh en 1967.
- Site "Aéro-Israelien"
- Mirages d’Israël
- Le Câblier Raymond Croze comme le Sindh ?

Navire Câblier Raymond Croze en 1989. Pas de symbole "France Telecom" ? Peinture des cheminées en cours !

Pour la mise en page, merci au Site des Messageries Maritimes et à son Web-captain Philippe Ramona, que je salue tout naturellement au passage.

La Licorne fut le symbole des Messageries Maritimes

Je dois maintenant préciser avoir lu il y a quelques années, l’excellent récit d’un officier mécanicien Anglais du Port Invercargill, qui raconta naturellement la même chose. Son navire avait quelques passagers à son bord et le "jour J", tout le monde a eu très peur. Un navire de commerce ne peut en effet que recevoir des coups en étant pris comme c’est arrivé, "entre deux feux" dans une guerre.
- La version Française de cet évènement est donc à présent disponible. J’ai d’ailleurs aussi le souvenir de ses moqueries, je soupçonne fort en effet ces Anglais de rire encore en 2009 des fréquentes pannes du canot des Français...

Bien navicalement - Thierry Bressol - OR1

Le Canal de Suez il y a un certain temps...
(par les "Carnets de la Licorne")

Il y a vingt cinq siècles, les Pharaon NECHAO II inaugurait le Canal de Suez. Le Canal de Suez encore plus ancien est en effet évoqué dans les fabuleux Carnets de la Licorne, à bord desquels il fut prouvé par Jean Ceccarelli et sa théorie thermodynamique, que l’Enfer est exothermique. C’est dans "Océan Indien, mer Rouge et Marania", un récit d’une cocasserie tout à fait libératoire...
- D’autre part Pierre Escaillas a aussi évoqué le Sindh car le Marania venait de passer le Canal moins de 36 heures avant lui, "chaud aux fesses" !

- Site officiel du Canal de Suez pour les clients.
- Le Canal de Suez avec Wikipedia
- Le Canal de Suez aujourd’hui géographie.
- Le Canal de Suez à bord du CMA-CGM Nabucco avec et par Françoise Massard.

- A Suez le trafic et les revenus du Canal s’effondrent (le 24 Mars 2009) (crise et piraterie...)
- Canal de Suez forte augmentation des recettes en 2007
- Le Canal de Suez gèle ses taxes de passage (2008)
- La CMA-CGM passera-t-elle par le Cap ? (Point de vue de Cie du 19 Nov.)
- Certaines lignes de Maersk vont contourner l’Afrique (le 21 Nov.)

- GREAT BITTER LAKES ASSOCIATION le Yacht-club du lac Amer par Wikipedia.
- GREAT BITTER LAKES ASSOCIATION est aussi un objet de collection philatélique.

- Inauguration du Canal avec "Herodote".
- Le canal Antique avec "Universalis".
- Il y a vingt cinq siècles, les Pharaon NECHAO II inaugurait le Canal de Suez

- Le Canal de Panama en "direct live" avec 4 webcams permettant de voir Qui "passe" 24 heures sur 24 et même les grands travaux actuellement en cours.

PC de la CMA-CGM sur le Canal de Panama, à la Tranchée de la Culebra.

Historique du Sindh :
- Lancé le 4 Février 1956 à La Ciotat le Sindh fut le quatrième d’une série de 10 cargos appelés "série F" ou "8300 tonnes de port en lourd". D’abord affecté à la ligne commerciale vers les Philippines et le Japon puis sur toute l’Asie du Sud-Est, le Sindh doit sa célébrité à sa mésaventure, lorsque le 5 juin 1967 il fut bloqué dans les lacs Amers par la guerre des 6 jours.

Un équipage réduit fut cependant maintenu à bord jusqu’en août 1970, date à laquelle la Compagnie décida de l’abandonner à son assurance. Il fut alors vendu et passa sous pavillon Norvégien avec l’étrange nom Essayons", pour reprendre du service après sa "libération" en 1975 en devenant le Saoudien Badr avant de disparaître des listes en 1983.

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Par Michel Caracatzanis- OM1
- Le Sindh au Gd Lac Amer - 1 & Le Sindh au Gd Lac Amer - 2
- Le Sindh au Gd Lac Amer - 3 & Le Sindh au Gd Lac Amer - 4
- Le Sindh au mouillage sur le Grand Lac Amer - 5ème partie
- Le Sindh au mouillage sur le Grand Lac Amer - 6ème partie
- Comment le Sindh fut piégé récit du Commandant J.L. Choquet.
- Le piège refermé sur le Sindh fin du récit du Cdt J.L. Choquet.
- Le Câblier Raymond Croze comme le Sindh au Canal de Suez ?

- Ibn Djubaïr, voyageur maritime de 1185
- Quand Ibn Djubaïr a fait naufrage
- Extraits de "Voyage" d’Ibn Djubaïr

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A propos de l'auteur

Thierry BRESSOL

Officier radio-électronicien de 1ère classe de la marine marchande (1978/1991)
- Animateur de formation technique & Consultant Telecom GSM en SSII
- Rédacteur/correcteur
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