Souvenirs de mer

2 août 2005

La messe à bord de l’Esso Normandie

A bord des super-tankers le côté parfois triste de la navigation moderne est facile à décrire. A bord de l’Esso Normandie en 1981 par exemple quoiqu’il arrive, il ne sera pas possible pensais-je en embarquant de faire de longues escales en pays tropicaux bien pourvus en plages de sable blanc avec des cocotiers et en belles jeunes filles lascives toujours disponibles pour les nombreuses soirées libres. Bien au contraire, c’est la vie monastique presque comme à bord d’un SNLE, mais avec le Soleil...

En effet, j’ignorais qu’on "disait la messe" à bord...

Un voisin de mes parents habitant la région Parisienne, faisait partie de la
"confrérie" des commandants des super-tankers de Esso France. J’ai même été
au collège avec sa fille (que je n’ai jamais revue depuis). Il se trouve que
l’ayant rencontré en ville, nous avons parlé un peu. Je connaissais sa
profession par les rumeurs du quartier. Les bretons et commandants de Tanker
ne sont pas nombreux en Ile de France. Quand un marin rencontre un autre
marin, ils se racontent des histoires de....

Ma compagnie de navigation devait faire face à la diminution du nombre des navires dont elle avait
charge de gestion. Denis Frères gérait les navires de Internavis, de la Sté Navale de l’Ouest et celui de l’Institut Français du Pétrole (Le Résolution, navire de recherche sismique etc.).

En ce début de 1981, fraîchement débarqué du St-Luc, la Compagnie me laissa
entendre que je risquais fort, d’attendre plus longtemps que prévu avant
d’embarquer. C’était le lot normal et classique à l’époque pour les plus
jeunes, non titularisés dans la Compagnie. Lui ayant expliqué tout cela, le courant passa entre nous. Il m’invita à lui téléphoner la semaine suivante car il arrivait à la fin de ses congés. Ce fut rondement mené, car un officier radio de Esso France connaissait un problème de santé juste assez grave pour compromettre son prochain voyage. Par hasard, je tombais à pic. Une semaine après, je retrouvais ce commandant à Roissy, pour monter dans l’avion avec lui.

Le temps de vol fut l’occasion de faire plus ample connaissance avec mon
compagnon de voyage, qui serait aussi le "Maître après Dieu" de l’Esso
Normandie, le plus grand navire du sous-ensemble français du groupe Esso
(EXXON). Nous faisions partie de "la relève" (de la garde), c’est à dire une
petite troupe de 11 types qui ronchonnaient en arrivant à l’aéroport chacun
de leur côté, certains étant accompagnés de leur épouse. Le départ n’est
jamais une partie de plaisir, et les adieux sont plus ou moins déchirants.

- Durant ces quelques heures de vol jusqu’à Dharan au Golfe Persique, j’ai commencé à découvrir l’univers restreint et très particulier des super-tankers. La Marine Marchande étant très diversifiée, ce petit monde de grands navires ne pouvait qu’être très différent de celui des cargos. Chez Esso en particulier, il existait un esprit de conviction profonde de leur supériorité évidente sur "ceux des cargos". J’ai fait connaissance avec les gars du bord l’un après l’autre durant le vol. Ils furent surpris de
rencontrer quelqu’un "venant des cargos", mais étant accompagné par le commandant, j’étais probablement quelqu’un de très sérieux...

Ce commandant fut rassuré de savoir que j’avais l’expérience du radiotelex
"TOR" et d’Inmarsat. Peu de navires Français en 1981 étaient équipés
d’autres moyens que le code Morse pour les communications commerciales et
techniques. Les "gens du pétrole" pensaient même avoir le monopole des
hautes technologies. C’était partiellement vrai d’ailleurs, le porte
conteneurs roulier St-Roch (de la SNO) fut le quatrième navire français
équipé "satellite", après la Calypso (qu’on ne présente plus), le Battillus
et le Bellamya, les deux super-grands de la Shell. Le fait demeure que je
devais découvrir à bord de l’Esso Normandie (même s’il n’avait pas encore de
terminal Inmarsat à bord) un équipement radio, mieux que complet.

- J’ignorais qu’on "disait la messe" à bord...

Le premier dimanche passé à bord, lors de l’apéritif traditionnel avant le
repas de midi au carré des officiers, on me fit la remarque suivante :

- Pourquoi ne pas t’être montré à la messe ? Je n’ai pas su quoi dire, sauf
faire rire en lâchant une réponse automatique, précisant que j’ignorais que
la messe était dite à bord le dimanche... A l’Equipage comme chez les officiers, j’eu droit à cette question. Elle me fut posée une autre fois le dimanche suivant.

- Le troisième dimanche de bord fut celui de la réponse. Au début la matinée, j’ai reçu de St-Lys un petit télégramme privé venu de Bretagne et destiné au boulanger, car cette digne et utile corporation existait encore à
bord des navires français à cette divine époque. Il était 11h00 "bord". Je
téléphonais à la cuisine, d’où le chef m’invita à descendre remettre le
message en main propre au destinataire "en bas".

- De surcroît Monsieur le Radio, on ne vous voit pas souvent à la messe
depuis votre embarquement, c’est le moment de se racheter...

- La messe ?? Où ça la messe ?? J’entendais de gros rires gras à la cuisine,
puis en bruit de fond :

- Ces pauvres gars des cargos... Ils sont tous bien longs à la décoince, des
mécréants ! Voilà ce qu’ils sont...

Le cuisinier ajouta :
- Et que ça saute ! On n’attend plus que vous ce matin !!
Ordre du commandant d’ailleurs... Je ne comprenais pas bien, mais j’ai
entendu la voix du "Tonton" en bruit de fond.
- Mais enfin, qu’est-ce qu’il attend ce cornichon ?

Je suis donc descendu vite et bien à la cuisine pour voir et remettre ce
petit message à son destinataire. En trois semaines effectivement, je
n’avais pas encore découvert tous les aspects de la vie à bord du
super-tanker. Pensant faire une courte course (ce fut le cas finalement car
nous étions des gens sérieux), je ne suis pas seulement passé à la cuisine.
- En effet, je suis allé à la messe, comme tout le monde...

Télégramme en main, j’ai parcouru quatre à quatre les échelles extérieures
sur le fronton arrière du château pour rejoindre la cuisine que j’ai trouvée
déserte...

Un dimanche matin à 11h00, c’était vraiment de plus en plus insolite. Que se
passait-il donc à bord de ce bateau ? Près du monte-charges, l’escalier
descendant vers la cambuse laissait entendre des voix nombreuses, et la
lourde porte principale était ouverte, sans aucun doute. Des voix
impatientes...
- Il arrive enfin... Ah ! ils sont durs à la décoince aux cargos ! Il devait
s’agir de moi...

Je m’approchais donc avec méfiance, pour finir par me trouver face au
boulanger qui remontait à ma rencontre, tout souriant de recevoir une bonne
nouvelle attendue. Il me fit donc signe de descendre. Les portes des
chambres froides et des cambuses donnaient sur une vaste salle.

Sous une large écoutille (fermée) donnant sur le pont principal à bâbord, la
quasi totalité de l’équipage et des officiers se trouvait réunie verre en
main, y compris le commandant qui se tenait au centre, tous en tenue de
travail ou en short et chemise à manches courtes. De fait, il ne manquait
que l’officier de quart en passerelle et son timonier. (ils sont venus
quand-même, en se faisant remplacer pour les dix minutes sacrées de la messe
de dimanche)

Que croyez-vous qu’il se passait ? Tous étaient là, verre à pieds en main,
et deux carafes de vin blanc circulaient pour la distribution du vin de
messe, tout simplement. Cette réunion presque secrète ne durait pas plus de
20 minutes, puis tous rejoignaient alors leur poste, après cette récréation
permettant à tout le bord de se rencontrer une fois par semaine.
- Je suis ainsi devenu membre de la secte Esso Normandie.

Bien navicalement - Thierry Bressol - OR 1
- En regrettant de n’avoir pas fait de photo à l’époque. Autant pour moi.

L’Esso Normandie au Pas de Calais en 1981

Les SUPERTANKERS
- Une "Brochette" d’officiers au pétrole
- Embarquer à bord de l’Esso Normandie 1
- Une journée de l’Esso Normandie 2
- La messe à bord de l’Esso Normandie 3
- Panne Radar à bord de l’Esso Normandie 4
- Problème Radio du supertanker Barcelona
- Les taches Solaires
- Le 10 Mai 1981 à bord de l’Esso Normandie 5
- La boîte aux lettres du bord
- ANTILOCUST LONDON !
- Les mensurations de l’Esso Normandie
- Supertankers et grands voiliers
- L’âme du Prairial et celle du Batillus

Les "Grands B" de Shell, puis le Pierre Guillaumat et le Prairial sont évoqués ci-après :
- Les "Grands B" de Shell
- Le plus grand navire jamais construit

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A propos de l'auteur

Thierry BRESSOL

Officier radio-électronicien de 1ère classe de la marine marchande (1978/1991)
- Animateur de formation technique & Consultant Telecom GSM en SSII
- Rédacteur/correcteur
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