Souvenirs de mer

18 août 2005

Le Chartres blessé par le mauvais temps

Les commandants de La Ligne Dieppe-Newhaven avaient "leur" timonier "en titre". Ces deux-là formaient toujours une espèce de couple ou un parfait "tandem de travail", selon une expression plus appropriée. Pour résumer il leur fallait bien s’entendre pour diriger le navire dans le chenal d’accès à Dieppe.

(dimanche le 10 novembre 2002 à 12h02)

1/ L’entrée d’un car-ferry à Dieppe
- Même par beau temps, cette façon de faire était impressionnante, en particulier lorsqu’on "arrivait du long-cours" et que l’on assistait à cela pour la première fois.

On ne "fait plus" ainsi, puisqu’il n’y a plus de gare maritime et que le port est devenu "Extérieur". Durant le mauvais temps, la bonne tenue du navire à quai n’y est probablement pas plus facile à présent.

Cela dit, même au Centre ville à la Gare Maritime SNCF ce n’était pas toujours triste.
- Le Cornouailles par exemple y était réellement "intenable" en cas de mauvais temps. Il y fit "les 400 coups" durant toute une nuit de tempête en fin Octobre 1985 en subissant à l’occasion de très nombreux dommages. De surcroît, il cassa à cette occasion "du bois" aussi chez les pêcheurs resté à quai en face et lors des multiples tentatives pour le remettre à quai et l’y maintenir.
- Deux matelots eurent un bras cassé et un autre a perdu un oeil lors de cette triste aventure, c’est dire. Le service technique de Brittany Ferries (qui le louait à l’Armement Naval SNCF de Dieppe) a dû hurler, car par deux fois au moins sur la Ligne, la SNCF manqua de fort peu de "casser" leur navire loué "coque nue".

J’étais à ce moment au long-cours à l’autre bout du monde et c’est en téléphonant ce soir-là chez moi à Dieppe par hasard ce soir-là que je l’ai su "en direct live".
- C’était comme pour prouver que au "long-cours", c’est plus "calme" qu’au "court-cours"...

Bien plus tard durant l’été suivant, le bord m’a raconté cet épique épisode. Je n’avais rien manqué. Avec le recul du temps, je reste encore bluffé car pour peu que le vent soit fort, même sans forte houle, l’arrivée à Dieppe était naturellement "sportive", et le départ aussi d’ailleurs. D’autre part, en cas de rafales,ce n’était pas triste...
- Certains commandants "y allaient" plus vite que d’autres car chacun avait "son style", mais jamais ce n’était lent, jamais !

Il fallait en effet de la vitesse, pour ne pas dire "y aller franchement" pour pouvoir "bien gouverner" dans ce chenal étroit et pas très profond à certaines heures. Pour information le tirant d’eau maximum absolu à l’époque était de 4,30 m.
- Cela dit, rares furent les incidents lors de ces manoeuvres. Lorsque le Chartres s’est "encadré" la jetée avec violence(s) lors de son mémorable accident du 30 janvier 1990, ce fut d’abord parce qu’il était déjà "KO debout" bien avant de se présenter aux jetées, pas par une fausse manoeuvre de son capitaine pilote à la passerelle.
- En effet, plus rien ne fonctionnait à la passerelle à ce moment et ce fut "à la voix" contraints et forcés, que la machine et le servo-moteur furent "télécommandés" pour la manoeuvre. Cela ne pouvait dans ces conditions, qu’être fort acrobatique.

Les photos des conséquences de l’accident montrées par la presse locale sont parlantes, mais je vous jure que contempler le Chartres de près dans cette situation était fort inquiétant :
- Ses "oeuvres vives" étaient très "marquées" de l’avant à l’arrière et certaines de ses antennes manquaient. J’ai eu l’opportunité de le visiter le lendemain (invité par mon confrère), c’était réellement hallucinant.
- Il n’y avait plus un seul "coin", ni un seul objet à bord qui soit resté intact. Tout, absolument tout et partout, était "cul par dessus tête" et les espaces passagers (comme la passerelle) étaient dans un état repoussant.

Lorsque le mauvais temps en Mer dure, rien ne peut résister à bord. C’est aussi cela le mauvais temps. A la longue, tout se décroche, s’ouvre, se déboîte, se déglingue, tombe etc.
C’est en visitant un navire "blessé" de la sorte que l’on peut s’en convaincre si on n’a pas été marin.
- N’oublions pas les très graves blessures subies par huit passagers lors de cet accident de mer.

2/ Voici comment se comporte le Chartres par gros temps :
- Je cite ici un passager "averti" puisque il était marin, Jérôme Billard, auteur de quelques livres maritimes :
- "La mer était très mauvaise, mais le vent semblait mollir. Il existait un salon "de luxe à bord", avec fauteuils style avion au pont supérieur. Le Chartres avançait, me semble-t-il à allure réduite, et des sabords du salon situé au dessous du pont des embarcations, donc assez haut, on pouvait voir les hauts de vagues se fracasser sur les vitres.

Le navire tanguait sévèrement et ne vibrait pas, ce qui rendait difficile l’observation de sa tenue. Dans les coursives, une odeur caractéristique envahissait tout. Et même, les plus sûr d’eux, passant par là, rendaient l’âme et le reste !
- Je crois qu’on a mis dix heures pour rallier Newhaven qui devait être fermé. En prenant la cape et une route de fuite, quand le navire s’enfonça plus profondément dans les vagues sur son avant, la lumière fade des sabords laissa entrevoir un moment, un sillage qui paraissait plus faible.
- Tout cela vécu au salon de luxe, comme à la foire, dans un fauteuil ! Vraiment ça secouait grave ! Je garde comme passager et connaisseur, le souvenir d’un navire franc, rassurant, pas traître pour un rond. Le lendemain, nous sommes arrivés sur rade de Dieppe vers trois heures du matin. J’étais à la passerelle pour assister à la manoeuvre.
- Je regrette de n’avoir pas pu enregistrer les ordres du commandant au matelot à la barre. C’était la première fois que je voyais un truc pareil :
- Au lieu de donner des caps, le commandant, très fort, distillait des ordres d’alignements. Sur l’église ! Sur l’église répondait le timonier. Sur le hangar ! Sur le hangar Dites moi dés qu’il ne manoeuvre plus !. Il manoeuvre encore ! Bien sur le sas ! Sur le sas Sur l’office du tourisme ! Sur l’office. C’était superbe. Le Chartres paraissait gros pour entrer à Dieppe, de la passerelle, il ne restait pas beaucoup de place sur les bords. A un moment, alors que la vitesse du navire devenait plus faible, le timonier cria, dans le calme tendu et la pénombre de la timonerie : Il ne gouverne plus, il ne gouverne plus ! Très bien répondit le commandant avant lente, barre a droite... Moins de Dix ordres plus tard il était à poste.
Il était fascinant de rentrer de nuit à Dieppe sur des alignements touristiques !
"
- Fin de citation.

3/ Dieppe-Newhaven dans les années 80 (le 30 octobre 2002 à 22h31) :
- Au cours d’une tempête d’une rare violence en fin janvier 1990, le Chartres heurta une jetée lors de son arrivée au port de Dieppe en subissant d’importantes avaries.
- Cet accident de mer ne fut pas le Titanic certes. Le Dieppois que je fus en a assez entendu parler pour pouvoir évoquer l’affaire ici avec un peu de précision, même si je n’y étais pas effecivement, et heureusement.
- On a oublié les graves blessures subies par certains passagers lors de cette traversée. Sans mort en effet on n’en parle pas et c’est parfois un tort. Ce fut pourtant très grave sur le moment car hélas, nous avons compté une colonne vertébrale cassée. En effet, l’une d’elle est certainement restée handicapée.
- Ceux qui comme moi ont navigué "un peu partout" se souviendront certainement qu’en matière de mauvais temps très violent, il y a "mieux" (si j’ose dire) que la Manche et la Mer du Nord. Mais pour le caractère pénible et dangereux, ce n’est pas triste non plus il faut le dire. Le chenal de Dieppe comme celui de Newhaven est difficile et dangereux par mauvais temps. Rarement à ces occasions, les ferries de Dieppe sont "passés dans le journal" et encore moins à la TV. On ne peut donc que rendre hommage à l’extrême habilité de ces équipes.
- Il me semble cependant que l’Armement Naval SNCF de Dieppe faisait parfois preuve d’imprudence. Toutes les traversées sur la Manche étaient parfois annulées lors des grands coups de tabacs, sauf pour nous ! Moi étant à bord, il ne s’est rien passé de très grave, peut-être parce que j’avais toujours de la chance.

Certaines traversées censées durer 4 heures normalement durèrent plus de 20 heures et nous en avons vu de toutes les couleurs. Seul le Chartres (ce jour de fin janvier 1990) a "réussi" à ainsi passer dans le journal TV de 20 heures. Il s’en est fallu de fort peu cette année-là que le pire ne soit réalisé.

Durant cette traversée mémorable, ils ont eu deux black-out électriques par plus de 10 à 12 m de creux. Ils manquèrent deux fois de chavirer par fort coup de roulis, puis un paquet de mer est tombé sur la baie vitrée avant de la passerelle en brisant l’un des sabords pourtant très puissants.
- La passerelle fut donc inondée et tout ce qui était électrique fut de ce fait inutilisables. Gouverner à partir du servo-moteur, par téléphone par un "temps pareil" n’est pas chose aisé loin s’en faut.

En prenant le chenal dans ces conditions avec un vent à tout décrocher, ils ne purent pas faire autrement que d’aller "encadrer" la jetée trois fois de suite, de trois façons différentes, avec la plus extrême violence.

Ensuite, un fois arrivé à poste à la gare maritime après une manoeuvre épique, il fallut pomper l’eau durant trois jours (oui, trois jopurs !) pour l’empêcher de chavirer à quai et couler sur place devant le train, alors que tout le monde s’était senti soulagé d’être enfin à quai... Vers deux heures du matin une nouvelle crise est survenue :
- Il fallut donc solliciter l’aide immédiate des pompiers et d’un remorqueur pousseur, pour l’empêcher de chavirer à quai dans la nuit devant la gare maritime.

Le pauvre Chartres fut donc si gravement touché, qu’il n’a (sans doute) dû qu’à ses voies ferrées à bord (au pont garage) de n’être pas ferraillé. Les navires capables de porter des trains sont en effet rares.

Lors de l’explosion de la baie vitrée avant, il y avait déjà pas mal de problèmes à bord. Il ne leur manquait plus que ça avec cette mer démontée. La baie vitrée éclatée et la passerelle inondée, plus d’un mètre d’eau s’écoula lentement par la descente d’accès peu après le "crash" et le superbe black-out qui s’en est suivi. Tout cela laissera un souvenir à coup sûr impérissable à ceux et celles qui étaient à bord. Je vous laisse imaginer les états d’âmes des passagers lorsque l’obscurité et le silence sont venus par deux fois, comme pour aggraver spécialement l’ambiance.
- Une amie Dieppoise était boutiquière à son bord durant cette marée. Elle ne voulut plus jamais re-naviguer ensuite tellement elle a eu peur, et son cas ne fut pas unique.

Il me reste à souligner le fait que c’est en "gouvernant" par téléphone avec des gars dans le local du servo-moteur pour "piloter" concrètement, que le Chartres s’est encadré la jetée en arrivant.
L’entrée à Dieppe est naturellement "coton" par mauvais temps même lorsque tout est en bon état. On comprendra donc que tout n’était pas vraiment réuni pour que l’arrivée se passe bien.

On n’a rien manqué en n’étant pas à son bord ce jour-là et s’il y a eu verres de whisky en trop, ce fut surtout après...
- Pour se remettre de ces émotions fortes. Naviguer aux ferries, c’est la routine en temps ordinaire, mais "quand ça s’passe..."
- Mon collègue l’officier radio lança alors l’unique appel de détresse de sa carrière. Tout était Hors Service à la passerelle à commencer par la barre, les commandes des propulseurs et des deux lignes d’arbre (hélices à pas variable). En effet à un moment donné, ils "s’y voyaient" tous déjà.
- La dernière heure du Chartres n’était pas venue.

Après une longue expertise et certainement de beaux débats entre "managers", le remorqueur belge "Boxer" lui a fait gagner Rouen pour de longues réparations (plus de 6 mois dont 4 sur le dock flottant) à l’issue desquelles le navire porta ensuite les couleurs de l’armement ALA (Angleterre Lorraine Alsace), du groupe SNCF pour reprendre du service à Dunkerque en tant que "train-ferry". Tout au moins c’était prévu, mais il retourna finalement à Calais.
- L’âge du Chartres et les nombreux dégâts subis risquaient fort de le condamner à la casse. Mais il semble bien que les voies ferrées de son pont garage l’ont semble-t-il sauvé. En effet, les navires capables de transporter des trains sont fort rares.

- Je dois ajouter aussi que le sabord brisé sur la passerelle était fragilisé de longue date par un autre mauvais coup plus ancien dont j’ignore la cause. Ce sabord du milieu de la baie vitrée avant de la passerelle était fendu (sur le centre de sa surface) depuis au moins l’Eté de 1982, date de la mutation du Chartres sur la Ligne Dieppe-Newhaven. C’est aussi la période qui m’a fait le connaître.
- C’était d’ailleurs un sujet de plaisanterie devant les passagers visiteurs qui remarquaient la fissure et posaient souvent des questions sur ce sabord fissuré.
- C’est un gros camion qui nous a doublé... répondait parfois un des pingouins du bord en souriant. L’Armement Naval SNCF aurait peut-être dû faire remplacer ce vitrage dès 1982... No comment. Il est trop tard pour en juger.

Bien navicalement - Thierry Bressol OR1
- Liste de tous les articles

Les car-ferries, Dieppe, La Ligne et l’Armement Naval SNCF

Senlac dit "Gros Bill" à l’époque. Ici devenu Français en 1985.

SEA-FRANCE, l’ex "ARMEMENT NAVAL" de la SNCF :
- SEAFRANCE en PERDITION Consternation ! (le 16 Nov. 2011)
- Le retour du Villandry à Dieppe Incroyable mais vrai !
- Visite annuelle de sécurité des navires Il faut aussi savoir en rire.
- Le Car-ferry CHARTRES Un navire sympa...
- Le Chartres déchaîné et ses secrets technologiques.
- Le Chartres blessé par le mauvais temps Un navire solide !
- Le Car-Ferry Chartres, Mitterrand et la rumeurs
- Alerte à bord du Chartres, Greffier à bord !! Interdit aux chats !
- Les pirates de la Ligne Dieppe Newhaven Indignons-nous et rions !
- Recherche Médecin à bord Les bêtises ? Les passagers aussi !
- Mourir d’amour à Dieppe
- Secret de la Ligne Dieppoise (Apache) Indignons-nous*. Ces quelques révélations ne plairont à tout le monde, c’est tant pis.
- Bellini et Tosi à Dieppe en 1906 En effet le "gonio" est né à Dieppe.

NOTE :* Quelques révélations ne vont pas plaire à tout le monde, et c’est tant pis. Il existait aussi en effet, une belle petite bande de cons à l’Armement Naval SNCF, également dans le sous-ensemble Dieppois. Bien sûr ils ne sont pas nombreux, il ne faut pas mettre tout le monde dans ce même sac.
- D’autre part ce n’est pas le plus agréable et encore moins le plus intéressant à raconter. Cela dit peut-être que la vie serait profondément ennuyeuse sans eux... Et il n’est pas inutile de faire connaître tout cela.
- Mon site a effectivement "attrapé un "troll" durant le mois de juillet 2008. L’un d’eux s’est en effet exprimé ici le 26 Juillet dans toute sa virulence. Il n’arrive rien à ceux qui ne font rien. En ne fréquentant personne, on ne risque pas d’attraper des morpions.
- Le problème est aussi que les passages à mon bord sont nombreux.
- A propos de dates, il est évident que certaines dates sont parfois fausses ici, car ma mémoire peut aussi être défaillante. Autant pour moi.
- Les articles les plus anciens du site ont souvent été rédigés à la "vitesse grand-V", et corrigés par la suite. Mais l’accident informatique du 8 Juin dernier m’oblige à tout re-corriger.

A propos de l'auteur

Thierry BRESSOL

Officier radio-électronicien de 1ère classe de la marine marchande (1978/1991)
- Animateur de formation technique & Consultant Telecom GSM en SSII
- Rédacteur/correcteur
- Qui je suis ?


"Souvenirs-de-mer" et "Marine Inconnue" : http://souvenirs-de-mer.cloudns.org/