Souvenirs de mer

2 septembre 2005

Un génial système à bord du Sibelius

- Il m’a été montré une superbe curiosité technique à son bord.
- Pour en situer le contexte, c’était un navire roulier habitué aux escales rapides et précipitées. Cela implique qu’il pouvait être amené à charger très rapidement d’un bord, tandis que simultanément, il déchargeait de l’autre bord au moins aussi vite.

- Par suite, l’évolution rapide de la gîte est naturellement inévitable et une rapide correction s’impose donc régulièrement avec une veille permanente de la situation durant les opérations commerciales. Cela est d’autant plus indispensable, car la rampe arrière du navire reposet soit sur le quai d’un poste "Ro Ro", (roll on - roll off) soit sur une rampe mobile du port.
- La rampe du bord ne saurait en effet tolérer une torsion trop longue due à une gîte de plus de 3° sans risquer une très "regrettable" casse.

- C’était donc une des tâches importantes de "l’officier de sévice". Maintenir le navire aussi droit que possible durant les opérations commerciales était au début des années 80 une fonction de longue date automatisée chez la Sté Navale Chargeurs Delmas Vieljeux par exemple, mais tel n’était pas le cas à bord du Sibelius et du Grieg.

- "C’est automatique-manuel" à bord du Sibelius, aurait dit le chef mécanicien du Roro Manhattan, dont le très mauvais esprit était bien connu.

Le Sibelius

- Pour cette fonction qui devait être rapide, le Sibelius était donc ainsi conçu :

Il disposait de deux grands réservoirs d’eau latéraux d’une
capacité de 200 tonnes dans la partie la plus large de ses
double-fonds (un de chaque bord au milieu de sa longueur)
qui dans les conditions idéales, devaient contenir chacun
100 tonnes d’eau.

Ces deux tanks étaient reliés par un gros tuyau avec une
puissante pompe rapide en son milieu, capable de transférer
à la demande l’eau dans un sens ou dans l’autre pour pouvoir corriger très rapidement la gîte.
- C’était à première vue fort astucieux, simple et efficace.

- Ce qui l’était moins était le système de "conduite" de cette installation. Elle se commandait à partir de deux lieux stratégiques à bord. Les deux "tableaux de commande" étaient extrêmement simples et de ce seul fait un peu trompeurs :

- Le premier tableau se trouvait à la passerelle près de la table à carte en face du "gîtomètre".

- Le second était près du petit bureau-pont dans la coursive et en bas de la "cage d’escalier" de la cheminée bâbord, juste devant la porte étanche (presque toujours ouverte) donnant sur le pont garage principal, en face du "gîtomètre" aussi.

Chaque tableau de commande était ainsi constitué :
- Sur une barrette métallique se trouvaient deux gros boutons poussoirs ronds (un rouge marqué "marche" et un vert marqué "arrêt") et un commutateur en plastique noir (lui aussi était un "musclé") à deux positions marquées :
- bâbord / tribord. Vous voyez ?

Rien de plus simple, n’est-ce pas ? Le petit souci existant de cette géniale installation était le suivant :

Dans cette double commande, la priorité d’action de l’un sur l’autre était "définie" (si j’ose dire) en fonction de critères un peu mystérieux et totalement imprévus pour tout individu "normal dans sa tête". Le Sibelius avait "l’air de rien" comme ça, à le voir, mais presque...

- Pour être précis et concis, il aurait été plus sûr de se mettre d’accord à bord pour qu’une seule personne à la fois utilise ce "bazar" durant chaque période de service.

En effet, si l’officier de garde constatait 2 ou 3° de gîte sur tribord par exemple (cela arrivait vite avec les romantiques rouleaux de papier WC chargés à la vitesse "grand V" aux Fenwick), il était naturellement tenté de "pomper un coup" vers bâbord...

- Pendant ce temps, le snd capitaine se trouvant à la passerelle (par exemple aussi) pouvait à son tour être tenté de penser que ce cornichon d’officier de garde ne pompait toujours pas...

N’ayant pas d’autre moyen pour le savoir que de l’interroger de vive voix, ce qu’il ne faisait pas forcément, il risquait fort de décider de pomper lui-même à partir de là où il se trouvait.

L’effet garanti sur facture de ce génial navire, était donc le suivant :

D’en bas l’officier de service met en marche la pompe. Peu après, le Snd capitaine (devenu shaddock-cornichon en chef) appuie à son tour sur la touche verte "d’en haut".
Conséquence :
- Le gars "en bas" ne pouvait plus stopper sa pompe en pressant SA touche "arrêt" car le "haut" avait pris la main de fait...

Mais comme c’était "d’en bas" qu’on avait mis la pompe en marche, le gars du haut (cornichon en chef) ne pouvait plus stopper sa pompe... Puisque je vous le répète, c’est d’en bas qu’on a fait démarrer cette p... de pompe.

En d’autres termes pour pouvoir alors arrêter cette démente
pompe, il ne restait qu’à appuyer successivement sur les deux touches rouges "arrêt", en espérant que personne d’autre ne s’avise de toucher une fois de plus à l’une des touches vertes pendant l’indispensable course folle suivante :

- Il fallait alors courir quatre à quatre et ventre à terre de la passerelle vers l’arrière jusqu’à la cage d’escalier de la cheminée bâbord, puis descendre aussi vite que possible ces échelles presque verticales jusqu’au poste de commande du bas. Ou bien inversement... Et surtout ne pas se casser la figure dans ces échelles, car c’est aussi arrivé.

Dans le cas le plus fréquent, les deux pingouins se lançaient alors simultanément dans une cavalcade démente jusqu’à se rencontrer et se heurter avec violence dans la coursive bâbord après avoir hurlé :
- "Laissez-moi passer, c’est Urgent !!"...
C’est aussi comme cela qu’un maître d’hôtel fut renversé avec son plateau bien garni. Il n’avait que le tort d’être là.

La rampe arrière du navire se révéla souvent capable d’encaisser plus de 5° de gîte et de retrouver une forme acceptable après, il faut positiver.

Grieg le sister-ship du Sibelius

- Quand on sait qu’il existait à bord du Sibelius (et du Grieg ?) au moins 3 autres "pièges à gong" du même style et lorsqu’on connaît ses ennuis de machines récurrents...
- On peut se demander plus qu’un peu comment c’est le Mont Louis, et non pas l’un des deux musiciens qui a réussi un jour à passer dans le journal TV de 20H00...

- Exercice :
vous me ferez pour mercredi prochain, une table de vérité de tous les différents cas possibles de gag avec cette géniale installation... On l’aura deviné, cela ne s’est jamais manifesté deux fois de la même façon...

- Le plus étonnant reste qu’il fallait vraiment prendre le temps pour se pencher sur le problème, qui n’était pas si compliqué que ça. Mais le temps, on ne l’avait jamais. Comme le disait un vieux monsieur Sénégalais de mes amis :
- "Vous les toubabs, vous êtes vraiment très amusants. Vous avez tous une montre mais vous n’avez jamais le temps."

Bien "navicalement" Thierry BRESSOL R/O

A propos de l'auteur

Thierry BRESSOL

Officier radio-électronicien de 1ère classe de la marine marchande (1978/1991)
- Animateur de formation technique & Consultant Telecom GSM en SSII
- Rédacteur/correcteur
- Qui je suis ?


"Souvenirs-de-mer" et "Marine Inconnue" : http://souvenirs-de-mer.cloudns.org/