Souvenirs de mer

23 septembre 2005

Le NC Raymond Croze au travail "sur site" (nr 3)

Le Croze arrive sur le site de ses travaux. Nous allons enfin passer aux actes. Tout commencera au local radio, aussi bizarre que cela paraisse à première vue...

(mis à jour le 24 Déc.2008)
- Le Navire Câblier Raymond Croze est parti en mission (le 22 Déc. 2008 un exemple concret et récent)

4/ Le NC Raymond Croze au travail "sur site" :
- Il est 01h45 locales, j’attends le chef de mission au local radio avant de monter à la passerelle pour assister à la première manoeuvre que je n’avais encore jamais vue. Il est à l’heure au rendez-vous et ses collègues "de terre"
le sont aussi.

A sa grande satisfaction, je viens juste de recevoir des deux stations-câble le couple de télex attendu :
- En effet la Seyne Sur Mer et Messine viennent de confirmer très officiellement par écrit par télex (faisant donc juridiquement foi, car en cas d’accident le parapluie reste ouvert) la coupure de la télé-alimentation THT.

Le câble est donc devenu vraiment inerte et la "séance de travail est ouverte" me dit Mr Maulini.
- Je peux voir ? demandai-je.
- Bien sûr ! Allons y maintenant. La croisière s’amuse....

Il le répétera souvent.
- Le Croze vient à l’instant d’arriver "sur site" et le chef de mission montre ses deux "papiers" à l’assemblée présente en entrant avec moi dans la vaste chambre des cartes des câbles située derrière la passerelle sur bâbord. A côté au PC-câbles, un missionnaire effectue quelques contrôles sur Espadon.

Il y a en effet une seconde table à cartes à bord d’un câblier car celle de la passerelle ne nous suffirait pas. En effet, on n’y fait pas du tout la même chose.

En arrière de la passerelle : la grande table à cartes "Câbles"

Cette fois c’est parti ! Le Croze achève de mettre sa tenue de travail :
- Sur un seul mot et en un instant, il s’illumine comme en plein jour, surtout la plage avant car nous travaillons toujours sous les projecteurs la nuit.

Vue du davier avant la plage avant, espace de travail "câbles"

L’état major du câble au complet est autour de la large table. Le Cdt et le Snd capitaine sont à la droite du chef de mission pendant que son adjoint se penche sur la carte. Un tout jeune officier prendra le quart en passerelle à quatre heures, il est déjà présent et s’accoude près de moi. Il n’a pas encore même trois semaines de câblier sur son livret maritime, c’est dire qu’il découvre tout beaucoup plus que moi et s’inquiète un peu visiblement...
- Il ouvre de grands yeux ronds et écoute religieusement car il ne voulait pas louper le début. Nous écoutons les artistes préparer le plan d’attaque au-dessus d’un grand canevas blancs gradué et traversé par une ligne noire épaisse tracée du NW au SE :
- Le Câble...

Ca et là sont portées des petites notes et des symboles mystérieux de part et d’autre du câble, concernant la nature connue du fond et bien d’autres choses, telles qu’un danger de croche par exemple.

Soudain, l’officier de quart entre en portant mon bulletin météo et ses prévisions personnelles concernant la dérive prévisible durant les 12 prochaines heures. Il n’y aura pas ici de courant de marée, ce sera plus simple pour tout le monde.
- La Dérive ici aux câbles est surtout la résultante du cumul de la houle, du vent et des courants prévisibles.
- C’est décidé, les deux "bouées marque" seront posées là, et là... Au vent du câble bien sûr...

Et nous draguerons "comme ça", précise le Cdt en montrant du doigt un fin trait noir perpendiculaire au câble tracé dans le sens vers le vent. Le chef approuve d’un geste cette décision concertée.

A côté, la porte du local informatique est ouverte, un technicien annonce :
- L’Espadon est paré. Essai Syledis OK.

Le PC-câbles et le "poste de pilotage" d’Espadon

Le logiciel Espadon notera et imprimera tout ce qui se passe car il est censé nous aider. Chaque organe utile aux câbles à bord est en effet "branché" chacun à sa façon par une interface adaptée à son cas.

La réception "Loran C" est parfaite, la Mission est contente car la navigation sera précise. C’est le même appareil que j’avais installé à bord de l’Internavis 2 mais celui du Croze a de longue date toute ses mémoires pour afficher Phi et G. sans la réglette et les cartes spéciales Loran C.

A ses côté le GPS pourrait faire de même, mais seulement par intermittence car la constellation des 22 satellites n’est pas encore en service en 1990. Ils sont seulement 4
et 1 en Stand-by !
- Le GPS est donc là en seule et simple démonstration.
- "Ce sera très joli quand ça va tourner ce truc" commente le second capitaine. Mais c’est pour un peu plus tard...
- Pour les câbles, il est d’un haut intérêt de lire les données Phi et G entretenues en permanence, ou au minimum la position relative précise de chaque point et étapes
stratégiques de nos travaux. D’où le rôle des deux "bouées-marque".
- Le navire est presque immobile et il roule lentement. Des matelots travaillent sur la plage avant sous le portique des daviers tandis que deux autres sont à la grue tribord. La première petite bouée marque (c’est BM1) est suspendue au dessus de l’eau, au vent du navire.

Penchés sur l’aileron tribord de la passerelle, nous allons assister au mouillage de la première bouée, la BM1. Soudain son orin est déclaré à pic au davier avant, il est le plus court possible et le dynamomètre indique que c’est ok.

Le matelot de grue pose la bouée dans l’eau lentement et largue le croc, simultanément "l’équipe avant" largue la guirlande et le Croze bat un grand coup en arrière.

On pose ces bouées au vent et en faisant marche arrière car il faut en effet s’écarter vite et bien. Le mât radio de la bouée ne doit surtout pas heurter le nez du navire, et il faut encore plus éviter que l’orin et une hélice...
- Le lieutenant de quart note immédiatement la position précise de BM1 tout en s’assurant que le "petit jeune" ait tout compris car il le fera plus tard. Ce n’est pas à l’école "hydro" ou aux cargos qu’on va apprendre tout ça.
"- Vous verrez, vous vous y ferez, mais il faut prendre le temps de tout regarder faire." lui précise le Cdt, présent ce soir là uniquement pour le "jeune".
- Le missionnaire de l’Espadon confirme que sa bête a bien tout noté. Il arrive souvent à cette informatique de se planter au début des travaux... Il ajoute :
- " Savez vous pourquoi le symbole de Bull est un arbre ? Parce que c’est l’informatique qui se plante..."
Cela dit, Espadon nous montra souvent qu’on n’avait pas besoin de Bull pour faire des plantations.

- Il nous faut à présent poser la seconde bouée-marque, BM2. La ligne droite entre BM1 et BM2 se situe devant le point cherché du câble et face au sens de la dérive.
Une heure et demie plus tard, la seconde "bouée-marque" (BM2) est posée tout aussi rapidement. Il suffisait d’aller au point choisi et de recommencer.
- Peu après avoir posée BM2, l’homme de l’Espadon confirme le bon fonctionnement du Syledis. Ces deux balises constituent un système de "navigation relative" très strictement local, c’est-à-dire rien que pour nous.
- A peine larguée, le lieutenant note la position précise de sa BM2 puis le Raymond Croze s’anime soudain :
- En "Avant toute !" et tous projecteurs allumés, il fonce de la position de BM2 jusqu’à l’arc de cercle qui mène au point D1 choisi comme point de départ de l’axe de première drague.
- A partir de cet instant, il va commencer à s’occuper directement du câble. La route n’est plus tracée sur la table à carte en passerelle comme à bord d’un navire de charge, mais c’est sur la vaste table du PC câbles que "ça se passe" maintenant.
- "Au câble maintenant ! annonce Mr Maulini. La croisière s’amuse..."
- Quelques minutes avant de rejoindre l’arc menant au point D1, le Croze descend en allure puis comme sur des rails, il effectue une rotation en suivant le bel arc de cercle en un grand coup de barre à droite. (machine tribord en demi arrière)
- Positionné sur la ligne noire après D1, il casse son erre pour ralentir à 1.3 nds. Le moment est délicat. L’oeil sur le Doppler et sur la carte, l’UHF Motorola en main, l’officier de quart annonce :
- "Paré à Draguer ?"
Le davier avant confirme :
- "Paré à affaler !".
- "Affalez !"

De l’aileron, avec un oeil sur le moniteur TV, nous observons les 19 crochets du grappin Deniell, sa chaîne et le filin en kevlar glisser lentement. Le filin de drague disparaît silencieusement sous le nez du navire. Il faudra garder cette direction puis rester à 1.3 nds au maximum tant que le Croze fera route jusqu’à couper le tracé théorique du câble.


5/ Le NC Raymond Croze drague :
- Affaler le filin de drague est une affaire délicate, il faut en effet prendre un peu d’erre pour être certain que le grappin ne tombe pas en tas ou en paquet sur le fond car il risquerait de ne rien draguer du tout en s’emmêlant.

L’officier de quart devra donc "conduire sa drague" en contrôlant régulièrement sa position et sa direction avec le Syledis, par rapport aux deux "bouées-marque". Il va de soi que le rôle du timonier à la barre est au moins aussi important.
- Le premier souci est de ne pas aller trop vite car si le fond n’est pas plat (c’était bien le cas pour cette expédition) la chaîne et le grappin Deniell risquent de "sauter" par dessus le câble en passant au-dessus de lui...
- Lorsqu’on a ainsi "loupé" le câble, on en est sûr après avoir dépassé la ligne théorique sur la carte depuis au moins une "bonne" demie heure, et bien :
- Il faut recommencer !

La route suivie est en général un zigzag bizarre dont la direction générale est celle de l’axe de drague décidé. Au fond, la chaîne et le grappin (19 crochets à angle de 90° aux formes étranges et subtiles) ne suivent pas les écarts de route de part et d’autre de l’axe.

Le câblier Thévenin au centre des câbles SM à Brest

La caméra TV couleur du portique de davier avant (celui du Croze a toujours été blanc comme celui du Thévenin a toujours été noir) et celles des "moustaches" du Croze (installées sur un planchon rabattable de part et d’autre de l’étrave) offrent à tous les moniteurs à bord une vue précise de ce qui se passe :
- Le filin vu du haut du davier et les deux joues de l’étrave.
Un matelot veille au davier et un autre est aux commandes de la machine à câbles.

Vue de la machine à câbles avant, sous les deux tambour de 4 m.

On s’assure ainsi du vrai sens de la dérive. Il arrive régulièrement en effet que le filin soit "étravé".
- C’est très mauvais ! Il faut alors ralentir de 1.3 jusqu’à moins d’un noeud, parfois même il faut battre un peu en arrière, mais pas trop ! Attention à ne pas faire un gros tas "en bas"...
- En effet quand cela arrive, concrètement le filin touche l’une des joues de
l’étrave et cela faussera fatalement ce que va "sentir" le dynamomètre. Il va alors afficher un chiffre fantaisiste et plus fort que ce qui se passe sur le fond.

Selon la nature du fond la mesure affichée sur le gros chiffre rouge au portique va varier régulièrement. Il faut donc éviter de secouer ce bazar en le traînant.
- Par exemple une augmentation de tension peut indiquer une vitesse de glisse du grappin trop grande. Par fond rocheux au relief irrégulier, on peut assister à de brutales variations d’affichage du dynamomètre. Un fond vaseux peut aussi donner cette impression.
- Tout cela est une affaire d’expérience.

Le grappin Deniell à 19 pièces perpendiculaire est l’une des armes les plus
efficaces inventées pour cette étrange chasse depuis 150 ans de câbles sous-marins...

Les principaux types de grapins de drague "câbles"

Le Deniell et ses versions coupantes, représentent le grand classique du
genre. La forme des grappins de drague peut être étonnante pour le profane, telle que par exemple celle du grappin Rouillard pour câble envasé profondément. Conçu pour s’enfoncer en glissant. Aucun câble ne saurait lui échapper.
- Le signal attendu avec patience par les gars est une augmentation régulière de la tension montrée par le dynamomètre, que je regrette infiniment de n’avoir pu photographier. Comme ils sont tous les deux démontés hors travaux, le Cdt Cozanet n’a donc pas pu le faire en visitant le navire.
- Lorsque celle-ci devient de plus en plus forte, si en plus le timonier annonce en même temps que le navire gouverne mal, il y a de fortes chances pour que le câble soit "croché".
- Il ne doit donc pas garder cette sensation pour lui.

Il faut l’aider en jouant sur les deux lignes d’arbre et ne surtout pas étraver le filin à ce moment. Les missionnaires affichent alors un franc sourire. C’est :
- "On l’a !" Triomphe général...


Si par malchance la tension retombe subitement, ce qui ne fut pas le cas cette nuit là, il y a de fortes chance (si j’ose dire) que le câble ait cassé, ou bien qu’il ait tout bêtement glissé de la dent du grappin... Tout peut arriver.
- En effet, si (par malchance) le câble était rompu au fond et que la croche était proche de l’extrémité, il "s’échappera" tout naturellement pour retomber au fond. Alors là.... C’est à refaire ! (et de choisir un autre axe de drague plus loin du site de la rupture... Là, tout le monde fera grise mine)

- La manoeuvre d’un navire câblier "en station" sur le site des travaux exige aussi d’avoir sous le nez les quelques informations suivantes à la table à cartes
de la passerelle en "étant aux manettes". Cela permet de se rendre compte des quelques soucis de l’officier de quart durant les opérations :
- D’une façon général, il faut "tenir" son navire câblier face à la dérive, composante subtile (évoluant trop souvent) des actions de la Houle, du vents et des courants qui peuvent être prépondérant près des côtes, selon les heures à cause des marées...
- Il faut régulièrement "jouer" des 4 petites manettes commandant les 2 lignes d’arbres et les propulseurs avant et arrière.

Un "MP" (moteur de propulsion électrique)

Il est aussi intéressant de savoir que le fardage est d’importance (pour les deux NC Croze et Thévenin) :
- Fardage de côté : 1090 m² (pour le Vercors devenu Chamarel, c’est 1460 m² !)
- Fardage de face : 283 m²

Par exemple, il existe en passerelle un petit tableau de calculs qui simplifie la représentation mentale en disant que pour un vent de 10 nds, c’est 3.2 tonnes de poussée qui s’appliquent pour un vent de 46 nds, ce sera 97 tonnes et 25 tonnes vent debout, etc.
- C’est donc dire que la prise au vent aux câbliers, on s’y intéresse au moins autant qu’à bord des car-ferries, pour ne parler que d’eux.


Les grappins de drague sont conçus pour "repêcher" les câbles selon la situation du moment. Quelques dessins suivront.
- Le cas classique implique l’utilisation d’une chaîne au bout du filin pour bien maintenir le grappin au fond pendant qu’on l’y fait glisser. Le grappin le plus utilisé est le modèle Denieel à 19 crochets perpendiculaires
successifs.
- Celui-là loupe rarement le câble, surtout si on est sûr des cartes spéciales des CSM en cette position. Le câble envasé se drague avec le grappin Rouillard, dont la forme est impressionnante.

Il existe des versions de grappins Denieel coupant, pour relever seulement une partie du câble. Certains sont "commandables d’en haut" d’une façon subtile. La drague d’un câble sur des fonds rocheux nécessite le choix d’engins tous plus bizarres les uns que les autres, tels que le Centipède à contre-dents conçu pour les sites avec amas de grosses pierres, ou bien le Rennie qui est pénétrant, lorsque tout va bien...
- Si on montre à un néophyte trouvé au hasdard dans la rue le Centipède à contre-dents, j’aime autant vous dire qu’il y a de fortes chances qu’il cherche fort longtemps ce qu’est ce "truc" et encore plus longuement à quoi cela peut servir...

A suivre... Le Raymond Croze relèvera le câble (nr 4)

Bien navicalement Thierry Bressol OR1
- A propos de Câbles sous-marins et de Navires Câbliers

- Le NC Léon Thévenin à la pêche au VCR
- Visite d’une future épouse à bord du navire câblier de garde
- Officier de Garde & Arrêt Technique

- Le NC Marcel Bayard en travaux câbliers par Claude Marguerie
- Le NC Raymond Croze en mission 1
- Le NC Raymond Croze en mission 2
- Le NC Raymond Croze en mission 3
- Le NC Raymond Croze en mission 4
- Le NC Raymond Croze en mission 5
- Le NC Raymond Croze en mission 6
- Le NC Raymond Croze en mission 7
- Tube de l’Eté : La Lambada et le Communisme

- Le navire câblier Vercors et Michel Bougeard
- Quelques questions de câbles sous-marins
- Le nom du navire câblier Raymond Croze

- La guerre des Câbles sous-marins A propos ! J’ai été sympathiquement piraté :
- L’USS J. Carter et Agoravox pour illustrer mes explications.
- Intox ? Napoléon, la Marine et l’avance technologique...

- Câbles sous-marins et détroits
- Navires Câbliers et "bateaux noirs"
- Le trésor des câbles sous-marins
- Les pêcheurs et "la croisière s’amuse"...

Merci au Cdt Cozanet qui a su prendre quelques bonnes photos à ma place :
- Thévenin

A propos de l'auteur

Thierry BRESSOL

Officier radio-électronicien de 1ère classe de la marine marchande (1978/1991)
- Animateur de formation technique & Consultant Telecom GSM en SSII
- Rédacteur/correcteur
- Qui je suis ?


"Souvenirs-de-mer" et "Marine Inconnue" : http://souvenirs-de-mer.cloudns.org/