Souvenirs de mer

27 septembre 2005

Le Raymond Croze relève le câble (nr 4)

Pendant la drague, une augmentation régulière de la tension montrée par le dynamomètre est un signe :
- Lorsque celle-ci devient de plus en plus forte, si en plus le timonier constate et annonce en même temps que le navire gouverne mal, il y a là de très fortes chances pour que le câble soit "croché".
- L’officier de quart ne doit pas garder cette sensation pour lui. Il faut l’aider en jouant sur les deux lignes d’arbre et ne surtout pas étraver le filin à ce moment. Les missionnaires affichent alors un franc sourire. C’est :
- "On l’a !" Triomphe général...

(mis à jour le 24 Déc.2008)
- Le Navire Câblier Raymond Croze est parti en mission (le 22 Déc. 2008 un exemple concret et récent)

- "On l’a !" Triomphe général...

Décrire une mission de navire câblier, même si elle est un peu ancienne, c’est plus intéressant que les horreurs sociales d’aujourd’hui...

6/ Le Raymond Croze relève le câble :
- Pendant cette drague le chef de mission et le commandant dorment et ne seront appelés que lorsqu’il deviendra vraiment certain que "ça mort".
- Il faut alors ralentir progressivement puis stopper car il ne faut surtout pas alors dépasser les 7 ou 8 tonnes de tension.
(avec un câble à fibres optiques naturellement plus fragile, cette limite
est seulement 5 tonnes) Même à 1,3 nds, cela peut vite arriver.
C’est d’autant plus sensible si le câble est réputé fragile. Il ne faut
pas non plus battre en arrière sous peine de risquer de décrocher le câble en cas de recul malheureux !
- C’est donc sans erre et face à la dérive que doit commencer l’opération longue et délicate du relevage du câble jusqu’à le voir apparaître sous le davier. C’est toujours un moment d’intense émotion.
- Mais avant d’en arriver là, il faut relever...

En vue d’une côte, il faut surveiller un alignement pour rester certain de
ne pas avoir d’erre et de rester face à la dérive. Au large, le Syledis sera
donc une aide précieuse au-delà des relèvements des 2 bouées-marque.
- Ces manoeuvres sont les mêmes par très grands fonds et par petits fonds. Contrairement à ce que l’on pourrait supposer, c’est beaucoup plus délicat par petits fonds où la moindre "brutalité" peut vite mal tourner, c’est à dire décrocher ou rompre le câble.
- En effet, plus la "distance" est courte, plus vite la tension va varier, parfois en laissant à peine le temps au dynamomètre pour
afficher ses chiffres et sa ligne rouge à longueur variable.

La plage avant du Thévenin (l’accessoire étrange visible ici et servant à désensouiller, n’existe pas à bord du Croze)

Lorsque la décision est prise de relever, l’officier de quart stoppe les
machines et il devra impérativement veiller à mettre et maintenir le cap du navire pour que le filin de drague frotte sur la joue bâbord du davier.

Un "MP" (moteur de propulsion électrique)

Il devra pour le faire "jouer" avec les propulseurs avant et arrière ou les deux lignes d’arbres.
- Dès que le maître de quart a fait démarrer sa machine à câble, il faut
veiller à maintenir cette situation. En effet, si le filin ne frotte pas du bon bord même durant un temps très court, il faut impérativement stopper la machine à câble et remettre le navire dans une position plus convenable.

Vue de la machine à câbles avant, sous les deux tambour de 4 m.

Si le filin commence à frotter sur la joue droite, il va avoir tendance
à se décorder et même à former des coques. Alors il sera impossible aux
"french lovers" en bas, de le lover correctement dans sa cuve...

Cuve à câble du Croze ou duThévenin (ici sans matelot "french-lover" au travail)

Les nouveaux filins de drague en kevlar sont (en principe) sans effet de
torsion mais ce n’est pas très bon pour lui quand-même. Il y a lieu aussi de maintenir le filin en tension modeste et presque à pic sous le davier, tout en continuant la traction dans le sens de la drague. Il ne faut pas non que le navire prenne de l’erre en arrière, il y aurait un risque de voir le câble faire une coque sur le fond, c’est le pire qui puisse arriver à un câblier en travaux.

Vue du davier avant la plage avant, espace de travail "câbles"

Enfin, les chaînes précédant le grappin, puis le grappin lui-même lentement apparaissent à la surface, c’est bientôt le câble...
- L’ingénieur chef de mission et le commandant sont rappelés tandis que la chaîne passe au davier et l’officier stoppe les machines :
- Il n’est plus nécessaire de maintenir la drague contre la joue gauche du davier.

Le maître de quart stoppe sa machine à câble. Le chef de mission va au davier, je l’observe du haut de l’aileron de passerelle.
- Il est décidé de rentrer le câble en double sur la plage avant car il a assez de mou et cela fait plaisir à tout le monde. C’est dire que le câble "entrera" en passant sur le davier avec le grappin. Alors il sera bossé sur le pont de part et d’autre du grappin, coupé, puis l’un des brins sera viré pour être apporté jusqu’à la salle d’essai où les missionnaires l’attendent avec impatience.

Salle de jointage du câblier récent Ile de Bréhat (conçue dès l’origine pour la fibre bien sûr !)

Lorsque le câble est trouvé très raide, il peut être nécessaire de le bosser à l’extérieur. Pour être précis, cela se fait alors sous le davier (oui, vous avez bien lu) par un matelot habile suspendu sur une chaise de bosco
à partir du portique. C’est dire que le travail des câbles peut devenir acrobatique et qu’il est indispensable d’avoir de très bons matelots et des gens "sûrs" à la passerelle :
- Il faut dans ce cas faire en sorte de maintenir le câble bien écarté de l’étrave, car le gars risquerait de se retrouver coincé entre la coque et le câble et ce n’est pas médicalement recommandé...

La passerelle du Thévenin, ou du Croze : et les 4 manettes

Le jeune officier de quart est épuisé et me le dit. C’est la première fois qu’il fait cela et l’attention nécessaire de tous les instants l’a un peu stressé me dit-il, sans réaliser que le "vieux" est juste derrière lui.
- "Vous vous êtes très bien démerdé ! Pour votre première drague, c’est excellent ! Moi, j’ai loupé le câble ce jour-là... Mais c’est une question de pratique." Force était de constater que tout se passa fort bien.
- Je descends donc voir à la salle d’essais, n’ayant pas encore assisté à cela.
Il est quatre heures du matin et je devrais dormir, mais je voulais voir.
En effet, la dernière fois j’étais "victime du devoir", retenu au local
radio à ce moment et je n’ai donc rien vu. Cette fois, je me suis promis
de ne rien louper d’important...

La Salle d’Essais et de Télé-mesures

Entrant dans la salle d’essais, Roth m’accueille avec le sourire en me
lançant un bonbon que je rattrape d’extrême justesse comme d’habitude.
Son collègue (un ancien de la Royale) annonce :
- "Aux postes de combat !"

Un matelot vient à la porte pour annoncer qu’on va couper le câble. Les choses sérieuses vont donc enfin commencer et la copie du télex annonçant la coupure de la télé-alimentation repose devant l’oscilloscope utilisé pour l’écho-mètrie. Les gars aiment se rassurer...

Cuve à câble du câblier Ile de Bréhat : 7 m de haut, 19 m de diamètre soit environ 3000 km (non armé)
Câblier Ile de Bréhat, autre vue d’une cuve, elles sont plus grandes que celles du Croze et du Vercors

7/ Le Raymond Croze et les essais du câble :
- Les "haut-missionnaires", le commandant et le second sont sur le pont
de travail entre la plage avant et la machine à câbles. Ils observent
les bosses des deux côtés puis examinent la position du câble sur la
dent du grappin pour en déduire le sens du câble.
- La question qui se pose à nous est simple (?) :
- De quel côté est La Seyne ou bien Messine ? On savait à l’avance par la télécommande des répéteurs et des égaliseurs que le défaut se situe entre Rn et Rn+1... Mais pour les 38 km entre les deux bêtes, c’est à nous de voir.

- Cette fois, le câble n’est pas trop raide. A peine il est complètement
bossé des deux côtés, qu’un matelot le coupe à la scie circulaire électrique. Il reste à "envoyer" chaque bout aux essais l’un après l’autre.

Vue partielle de la "Machine à Câbles"

Pour le faire le bosco est à la machine à câble : il laisse filer d’un bord
tandis qu’on vire le bout choisi pour la première mesure afin de l’amener jusqu’à la salle d’essais. Il faut soulager car la tension d’un bord ou de l’autre (pour cela il y a nos fameux deux dynamomètres que j’aurais dû photographier) ne doit surtout pas dépasser 7 tonnes, ou bien moins de 5 tonnes si c’était un système à fibres optiques naturellement plus fragile.
- On peut en effet deviner qu’une rupture soudaine au pont de travail serait dangereuse, mais il ne faut pas non plus créer un autre défaut...

Pont de travail. Au "fond" l’accès à la plage avant, à gauche la cabine téléphonique (oui !) et la télé-alimentation THT de bord, à droite les salles d’essais et de mesures. Au centre le haut d’une cuve à câbles.

Le chef de mission décide quel bout sera passé aux essais en premier. Virant le brin aux essais en laissant filer l’autre, le navire devra évoluer lentement pour que le câble relevé sorte de l’eau sur l’avant tandis que le filin posé s’immerge sur l’arrière de l’étrave.
- La longueur relevée étant faible, cela se fait avec très peu d’erre et le jeune officier de quart resta à l’écoute "en direct" du pont de travail par l’interphone "public-adress" en ayant l’oeil sur le dynamomètre concerné. (j’ai intérêt à ce qu’ils fonctionnent ces deux-là) En effet à chaque fois que le bout aux essais subit une augmentation de tension, le lieutenant doit battre en arrière durant quelque minutes, mais pas trop !
- Le commandant est derrière lui pour guider ce néophyte. Il faut durant les essais maintenir le navire aussi immobile que possible par rapport au fond, ce qui devient difficile car le vent fraîchit cette nuit.

Il convient de ne surtout pas "rebrousser" l’un ou l’autre brin du câble, c’est à dire dériver sur son tracé. Le câble risque alors de créer une redoutable boucle en glissant sur le fond qui si on raidit peu après, va subir une très mauvaise torsion...
- On appelle cela faire "une coque" qui fatalement créera un autre défaut à plus ou moins long terme...
- Pour garder sa position sur le fond l’officier de quart doit surveiller le relèvement et la distance de BM1 la première "bouée-marque". Mais il est maintenant aidé par les systèmes Syledis et Espadon. Un moniteur de PC est installé spécialement pour cela au bout de la table à carte de la passerelle, devant les quatre manettes des propulseurs avant et arrière puis des deux lignes d’arbres. Un PC "Espadon" se trouve en plusieurs "lieux stratégiques" du bord, bien sûr...

Le PC-câbles et le "poste de pilotage" d’Espadon

Espadon lui montre une représentation de "la tenue de station-câble" facile à lire et utiliser, qui est principalement un astucieux dessin de la situation du navire, du câble et des bouées, complété par les
seuls chiffres utiles. Un clavier amovible permet éventuellement "d’en savoir plus" en cas de besoin.
- Explication du commandant :
- "Le problème est que même ainsi "tenu" un peu comme s’il était amarré, le navire peut quand même dériver car le câble peut aussi glisser latéralement sur le fond, ce qui est fort indésirable et sournois, surtout autrefois avant les moyens modernes.
- Même si la tension est relativement forte sur les deux "bouts", on n’est jamais certain que l’un d’eux ne glisse pas. Et si cela "doit" arriver, il y a des "chances" que l’on soit en train de rebrousser l’autre..."

Le chef de mission nous rejoint et exprime sa crainte pour cette nuit, car justement la nature du fond en pente à cet endroit lui semble très particulièrement favorable à cette mésaventure. Tout le monde est donc un peu nerveux.
- Ainsi sont passés aux essais l’un après l’autre, le bout de La Seyne et celui de Messine en laissant filer le premier pour mieux virer le second.
- Une heure et demie plus tard le tribunal du peuple de la salle d’essais fait connaître son verdict en ma présence, salué comme il se doit par un lancé de bonbons par Roth dans toutes les directions :
- Le brin de la Seyne est reconnu bon et nommé le "bout long", tandis que celui de Messine est déclaré coupable et sera appelé le "bout court".
- J’observe avec curiosité le câble qui passe entre mes jambes après son entrée (par la porte comme tout le monde) pour rejoindre la connexion spéciale aux instruments au fond du local. Son armure en fils d’acier laisse une marque sur le seuil de la porte.

Cela implique que le côté bon ou "bout long" sera mis sur une "bouée-câble" en attente, tandis que le "bout court" sera relevé (et stocké) à bord jusqu’au défaut situé à 21 Km du navire. A bord d’un navire câblier on utilise plus le
kilomètre que le mille marin, une autre étrangeté de la profession.

"Plan de coursives" des Thévenin et Coze

Le commissaire fait venir des bières à la salle d’essais puis on trinque. La balle est maintenant de nouveau dans le camps des marins.

Le câblier Ile de Bréhat

A suivre...
- Bien navicalement Thierry Bressol OR1
- A propos de Câbles sous-marins et de Navires Câbliers

- Le NC Léon Thévenin à la pêche au VCR
- Visite d’une future épouse à bord du navire câblier de garde
- Officier de Garde & Arrêt Technique

- Le NC Marcel Bayard en travaux câbliers par Claude Marguerie
- Le NC Raymond Croze en mission 1
- Le NC Raymond Croze en mission 2
- Le NC Raymond Croze en mission 3
- Le NC Raymond Croze en mission 4
- Le NC Raymond Croze en mission 5
- Le NC Raymond Croze en mission 6
- Le NC Raymond Croze en mission 7
- Tube de l’Eté : La Lambada et le Communisme

- Le navire câblier Vercors et Michel Bougeard
- Quelques questions de câbles sous-marins
- Le nom du navire câblier Raymond Croze

- La guerre des Câbles sous-marins A propos ! J’ai été sympathiquement piraté :
- L’USS J. Carter et Agoravox pour illustrer mes explications.
- Intox ? Napoléon, la Marine et l’avance technologique...

- Câbles sous-marins et détroits
- Navires Câbliers et "bateaux noirs"
- Le trésor des câbles sous-marins
- Les pêcheurs et "la croisière s’amuse"...

Merci au Cdt Cozanet qui a su prendre quelques bonnes photos à ma place :
- Thévenin

A propos de l'auteur

Thierry BRESSOL

Officier radio-électronicien de 1ère classe de la marine marchande (1978/1991)
- Animateur de formation technique & Consultant Telecom GSM en SSII
- Rédacteur/correcteur
- Qui je suis ?


"Souvenirs-de-mer" et "Marine Inconnue" : http://souvenirs-de-mer.cloudns.org/