Souvenirs de mer

30 septembre 2005

Le NC Croze met le câble sur bouée (nr 5)

D’un simple geste, le commandant donne le signal de la quatrième partie de la mission. La plage avant est restée éclairée comme en plein jour comme toujours en "station câble" et commence à s’animer à nouveau.

(mis à jour le 24 Déc.2008)
- Le Navire Câblier Raymond Croze est parti en mission (le 22 Déc. 2008 un exemple concret et récent)

Le tribunal du peuple de la salle d’essais ayant fait connaître son verdict (en ma présence) salué comme il se doit par un lancé de bonbons par Roth dans toutes les directions, le brin (en direction) de la Seyne fut reconnu bon et donc nommé le "bout long".
- Celui de Messine par conséquent déclaré coupable, fut appelé le "bout court".
- J’observe avec curiosité le câble qui passe entre mes jambes après son entrée (par la porte comme tout le monde) pour rejoindre la connexion spéciale aux instruments au fond du local. Son armure en fils d’acier laisse une marque sur le seuil de la porte.
- Ceci implique que le "bout long" sera mis sur une "bouée-câble" en attente, tandis que le "bout court" sera relevé (et stocké) à bord jusqu’au défaut situé à 21 Km du navire. A bord d’un navire câblier on utilise plus le kilomètre que le mille marin, une autre étrangeté de la profession.

La Salle d’Essais et de Télé-mesures

Pour commencer, il faut "marquer le coup" :
- Le commissaire fait venir des bières à la salle d’essais puis on trinque dans la salle d’essai. Une seulement, car il faut aussi être sérieux... La balle est maintenant de nouveau dans le camps des marins.

Une bouée-câble sur le pont avant en stand-by

8/ Mise du câble sur bouée par le Raymond Croze :
- Tout le monde rejoint son poste et les matelots hissent la bouée-câble
dite "BC1" par dessus-bord après l’avoir équipée de son gréement à
chaîne et de son mât radio "Syledis".
- Pendant ce temps, les soudeurs s’emparent de l’extrémité du "bout long" (le côté bon vers La Seyne) du câble pour le "boutonner" avec le plus grand soin. Il s’agit de le
rendre étanche en lui obstruant le "moignon" pour la durée de son séjour à l’eau en attendant le retour du navire.
- Simultanément des matelots frappent une solide bosse près de l’extrémité pour lier celle-ci à la bouée. En moins d’une heure, le "bout long" et sa bouée sont déclarés paré à mouiller.

Pont de travail. Au "fond" l’accès à la plage avant, à gauche la cabine téléphonique (oui !) et la télé-alimentation THT de bord, à droite les salles d’essais et de mesures. Au centre le haut d’une cuve à câbles.

Compte tenu des plus de mille mètres de fond en cette position, le chef de mission décide qu’elle serait une bouée dite "de fond". C’est à dire qu’elle sera mouillée avec un ancrage en filin sur orin et que l’extrémité du câble sera donc amarré sur la chaîne du crapaud. Il sera alors allongé au fond.
- En d’autres occasions en effet, le câble peut être lui-même l’orin, étant directement amarré sous la bouée, elle est alors dite "bouée de surface".

La nuit sera longue, et les travaux de câbles peuvent sembler interminables lorsqu’on ne les comprend pas encore. Je suis remonté à la passerelle pour mieux observer la manoeuvre. Le jeune lieutenant fait éviter le
navire sous l’oeil attentif du commandant pour que l’orin rappelle sur tribord, la bouée BC1 étant suspendue de ce bord juste devant l’aileron de passerelle, qui est un excellent point de vue.

Vue partielle de la "Machine à Câbles"

Le maître de la machine à câbles laisse lentement filler le câble en libérant doucement le frein. L’orin rappelle et la tension n’est pas trop forte. Les yeux rivés sur le moniteur TV-couleur (il en restait encore quelques uns en noir et blanc à l’époque) le commandant et le jeune officier observent ce que montre la caméra située au dessus du davier avant, tout en jetant de temps en temps un coup d’oeil furtif vers l’avant aux grands afficheurs rouges des deux dynamomètres fixés au portique.
- Le "Tonton" commente ce qu’il voit à notre attention puis retourne près de nous sur l’aileron. Alors, prenant son UHF portative Motorola tout en faisant signe de la main en bas vers la grue, il annonce :
- "C’est le moment, mouillez !"
Penché sur le vide au davier, le bosco fait larguer la dernière bosse qui retient l’orin tandis que le matelot grutier fait descendre sa bouée avec délicatesse jusqu’à l’eau. Il largue.
- A peine larguée elle s’écarte rapidement de la coque du Raymond Croze. Le lieutenant semble surpris mais le vieux lui confirme que c’était voulu.

Le jeune note l’heure, la position Syledis et Loran C tandis que de son bord, le timonier note la sonde en l’annonçant de vive voix.
Le commandant ajoute alors que BC1 est encore un peu proche et qu’il convient de se méfier.
- En effet, l’officier de quart devra prendre garde au moment de commencer le relevage à bord du "bout court" de ne pas se "prendre les pieds dans le tapis", (je cite) c’est-à-dire l’orin dans une hélice lorsque la bouée
est proche de l’arrière !
- "Il faut jouer un peu du cul pour éviter ça..." je cite.
Sur la plage avant l’action continue, on prépare le relevage du "bout court", il sera relevé jusqu’au défaut.
- Il arrive parfois qu’on abandonne cette section de câble mais en général on évite cela, ne serait-ce que pour ne pas risquer plus tard de relever un câble "inintéressant".

Cuve à câble du câblier Ile de Bréhat : 7 m de haut, 19 m de diamètre soit environ 3000 km (non armé)

C’est aussi une question d’argent ou bien de stock disponible à bord et dans les très grandes cuves du dépôt de La Seyne. Ce genre de cuve au Centre est encore plus impressionnant qu’à bord lorsqu’on les découvre.
- En effet, récupérer une belle longueur de câble sain et réutilisable plus tard ne manque pas d’intérêt financier.
- Sur un signe du chef de mission le maître de manoeuvre lance sa machine à câble, c’est parti ! A la passerelle l’attention reste soutenue et le "p’tit jeune" néophyte semble avoir compris le principal, car il positionne assez bien son bateau.

La passerelle du Thévenin, ou du Croze : et les 4 manettes

Soudain le commandant annonce un détail que le jeune ne pouvait qu’ignorer :
- Naturellement le nouveau lieutenant faisait en sorte que le câble relevé porte sur la joue gauche du davier, mais il se voit invité à faire porter sur la joue droite... Le jeune homme ouvre de grands yeux ronds.
- "Et oui, c’est normal que cela soit inattendu pour vous...!"

Par grand fond, un câble est généralement posé entièrement nu (le câble bien sûr... Le NC Raymond Croze n’est pas un club naturiste !) sur le fond avec sa seule enveloppe isolante en plastique blanc.
- Ce type de plastique est l’une des matières les plus solides et sophistiquées que produit l’industrie. Lors de cette mission, la portion de câble concernée était à simple
armure pour sa protection contre la nature rocheuse du fond. En zone côtière "difficile" par exemple, les câbles posés sont souvent à double armure...
- Il se trouve que par convention, l’armure des câbles à simple armure est toujours commise à droite à l’inverse des filins de drague. En d’autres termes pour éviter de le détériorer, il faut donc au relevage faire porter le câble sur la joue droite du davier ! Rien n’est simple...

Le commandant ajoute :
- "Vous avez raison de donner un peu d’erre en avant, il faut aider le Croze à sucer son grand spaghetti. Idéalement il faut relever en portant à droite, le câble étant à 45° de l’avant en sortant de l’eau non loin du davier."

D’autre part il ne faut pas abîmer le câble pour pouvoir le réutiliser éventuellement dans l’avenir. Mais c’est aussi une question de confort de travail en accord avec un gain de temps et d’argent. Il n’arrive pas si souvent que cela va ensemble !
- En effet si le relevage détériore le câble, non seulement il ne serait plus utilisable (on ne sait pas bien le recycler de surcroît) mais il sera très difficile aux matelots "french lover" de le lover dans l’une
des cuves cylindriques du NC Croze :

Câblier Ile de Bréhat, autre vue d’une cuve, elles sont plus grandes que celles du Croze et du Vercors

Derrière le tambour vertical concerné de la machine à câbles, le long du "chemin de câble" des matelots l’accompagnent jusqu’à la cuve dans laquelle deux "french lovers" l’attendent pour en prendre le plus grand
soin possible avec leurs grands bras musclés mètre par mètre.
- L’embarquement du câble au relevage ou à partir d’un entrepôt à terre
n’a jamais pu être automatisé, malgré certaines tentatives pour inventer d’étonnantes machines à lover dans la cuve. Mais toutes échouèrent ridiculement. Jusqu’à présent on ne sait le faire qu’à la main, cela n’étant pas de surcroît possible avec n’importe qui heureusement ! C’est aussi pour cela qu’il faut beaucoup de matelots à bord d’un navire câblier, haut lieu de l’alliance naturelle du travail manuel pure et dure et des hautes technologies.

Salle de jointage du câblier récent Ile de Bréhat (conçue dès l’origine pour la fibre bien sûr !)

Les fameux tests menés en salle d’essais consistent principalement en
en l’envoi d’impulsions radioélectriques courtes dans le câble, comme
un émetteur le fait dans son antenne, l’âme en cuivre du câble n’étant
pas autre chose qu’une sorte d’antenne finalement.
- Sans rentrer ici dans des détails qui n’ont plus grand-chose de maritime, je dois dire que la mesure du temps de retour de chaque impulsion (donc la distance du défaut) est ainsi déduite depuis des dizaines d’années.
- Si l’âme du câble n’est que écrasée le "retour" sera très faible, mais il sera possible de "voir" et c’est suffisant.
- Pour les câbles à fibres optiques ultramodernes qui sont la composante
majeur de l’Internet d’aujourd’hui (car Internet a déjà plus de 30 ans, même s’il a changé...) la démarche de "travail" reste exactement la même.
- En effet, la révolution technologique de la fibre optique n’a pas supprimé le fait qu’un câble sous-marin moderne n’est qu’un câble comme les anciens avec une âme en cuivre ! Mais avec ses paires de fibres en plus... Là est LA différence.
- Les interventions des navires câbliers se déroulent donc exactement
selon les mêmes grands principes qu’autrefois, avec plus de fragilité. Les répéteurs peuvent d’autre part "en dire plus" aux stations d’extrémité sur les circonstances du ou des défauts maintenant. La vraie différence réside dans le jointage de deux extrémités et dans leur manière d’être connectées aux répéteurs. Il faut en effet pour "jointer" en optique un matériel et une formation hautement spécifiques.

Jointage de fibres optiques à bord de l’Ile de Bréhat

Cette nuit-là le défaut était situé à 21 km du navire. Concrètement, un
défaut peut être la coupure simple du câble ou plus classiquement son écrasement en un ou plusieurs points.
Il est par exemple arrivé que des pêcheurs dont le chalut est empêtré là-dedans le coupent à la scie circulaire (un peu comme cela se fait par nous-même à bord) à leur risques et périls à cause de la haute tension de télé-alimentation. Cela disjoncte alors vite avec une terrible alarme aux stations-câbles.
- Le cas classique de défaut intermittent ou complet reste cependant très souvent l’écrasement du câble par une charge quelconque qui peut être une épave, une ancre (certains navires savent fort bien poser la pioche
en zone de câbles malgré les cartes...) ou même le triste et désastreux résultat d’un glissement de terrain ou d’un tremblement de terre sous-marin. Ces deux derniers phénomènes sont souvent la suite d’une grosse éruption volcanique. Les causes d’ennuis peuvent être multiples.
- L’un des principaux suspens de ce genre de travail câblier est le suivant :
- Sera-t-il nécessaire de draguer une seconde fois ?

Si tout va bien on relèvera le câble jusqu’à avoir le défaut à bord où on observera de visu (et la main dessus) la cause précise de l’écrasement du câble.
- Sinon, le câble coupé sera relevé jusqu’à son extrémité, il sera alors nécessaire de draguer une seconde fois en allant choisir un second axe de drague plus loin sur le tracé dans ce cas en direction de Messine, de l’autre côté du défaut.

Le chef de mission le craint fort car avant d’annoncer la coupure de
la télé-alimentation un radiotélex de la station de Messine annonçait que le répéteur nr N+1 réagissait seulement de façon intermittente et que Rn+2 signalait un second défaut dans sa direction. Mr M. avait froncé les sourcils en commentant :
- "Hum, hum.... la croisière s’amuse..."
Mais pour l’instant il boit un café fort avec nous à la passerelle en exprimant sa satisfaction car le relevage se passe sans incident pour l’instant. Cette opération se déroule à une vitesse d’environ un noeud pour ne surtout pas risquer l’augmentation soudaine de la tension, avec ce qui pourrait s’en suivre, la rupture du câble et la perte de temps qui irait avec.
- Il nous reste donc une vingtaine d’heure de relevage avant d’arriver au défaut et je décide enfin de me coucher, car il n’y a plus rien à voir qui soit intéressant.

Le Stromboli tel que je l’ai vu de loin

9/ L’épissure initiale, la pose et le relevage de BC1 :
- Il était temps de se coucher, car il me reste deux heures seulement pour dormir. Je tenais absolument à ne pas naviguer comme une valise et cela va tout naturellement impliquer d’assister au moins une fois à chaque phase des travaux pour pouvoir les comprendre.
- Le jeune lieutenant a le même souci et si son quart s’est terminé à quatre heures bord, il est encore debout et "traîne" avec moi partout où il se passe quelque chose. Au casse-croûte à l’office avant de partir se coucher, il commente :
- "Quel chantier ! je vais tomber raide à plat dos sur ma bannette les bras en croix. c’est un peu stressant..."
- "Tu n’as pas tout vu, et moi non plus. Pourtant j’ai deux mois de plus que toi aux câbles."

La journée du lendemain est pour ma fonction d’officier radio comparable à une journée au long cours "normal" sauf que le navire fait route à moins d’un noeud. Il ne faut surtout pas risquer la rupture et nous avons plus de 20 km à relever.
- Les premiers comptes rendus de travaux quittent le navire sous la forme d’un long radiotélex et d’une longue communication "téléphonique" en mode "data" entre l’un des deux ordinateurs HP du système Espadon et un mystérieux engin situé au centre des câbles à la Seyne, via mon Satcom à la vitesse prodigieuse de 2400 bauds. Avec "Inmarsat A" en 1989 en effet, on n’était pas encore, à l’ADSL...
- Il faut recommencer deux fois car La Seyne, ils disent qu’il leur manquerait quelque chose. Cette mésaventure reste classique. Nous procédions de même pour les éléments de comptabilité du Commissaire de bord.

Ce qui se passe à la passerelle est aussi long et laborieux. C’est l’opération de relevage d’un câble, mais la lumière crue des projecteurs ne nous abîme plus les yeux. La nuit un câblier est toujours visible de fort loin, il est de plus couronné par ses feux de "capacités de manoeuvre restreintes".
- Derrière la passerelle, les missionnaires sont tous accoudés sur la très grande table à cartes câbles, ils commentent et annotent le Cahier de Travaux avec le chef de mission et le commandant.
- Ce document très spécifiques s’ajoute aux trois journaux de bord traditionnels des navires de commerce, le journal de la passerelle, celui de la machine et celui de l’officier radio.
- De son côté le logiciel Espadon ne se contente pas de détailler tous les "évènements" sur le moniteur des PC de son réseau, il imprime un rapport très détaillé en permanence...

Le fameux logiciel Espadon est en effet connecté avec tout ce qui est possible à bord :
- le Syledis, le navisat Transit Magnavox, le loch, le gyrocompas, le Loran C,
les deux sondeurs, l’horloge maîtresse du temps à bord, les ordres de barres
et de machines, la station météo etc...
sans oublier les deux dynamomètres et les machines à câbles bien sûr ! (et j’en oublie...)

Le PC-câbles et le "poste de pilotage" d’Espadon

Ce logiciel "tournait" en effet(en 1989) sur deux grosses machines HP, et deux très larges imprimantes disposent d’une réserve presque infinie de papier listing...
- Pour l’anecdote, aux câbles sous-marins au moins autant qu’ailleurs, il s’était dit que l’informatique supprimerait les paperasses et pas plus qu’ailleurs cela n’est arrivé !
- D’autre part, on stoppe rarement ces deux ordinateurs même lorsque le navire est à quai, même s’il est sur courant de terre, ce qui se fait souvent en restant à La Seyne entre deux missions...

Une vue du détroit de Messine

La procédure longue et délicate de leur initialisation n’incite pas à la pratique trop fréquente de cet exercice hautement "sportif". Le délit d’arrêt surprise est en effet généralement "sanctionné" par quelques aventures technologiques parfois cuisantes :
- C’est ainsi par exemple qu’un beau soir de pleine lune, en stand-by dans la darse des câbliers de La Seyne sur Mer, étant l’officier de garde je fus la victime innocente d’un black-out du courant de terre.

Les "petits" groupes électrogènes dits de servitude

J’étais presque seul à bord. Soulagé d’avoir réussi à tout remettre en marche, j’ai quand-même fait une petite ronde partout à bord ensuite pour m’assurer que tout allait bien.

Très important !! Le GE de secours. Le Croze "aimait" bien nous "faire des black-out"

De passage à la passerelle je dominais le navire, la darse et la ville, mais derrière moi je n’ai pas trop aimé la situation dans le local des deux ordinateurs "HP" Espadon. En effet :
- Atteindre les deux imprimantes était plus qu’urgent, car elles s’étaient littéralement emballées, imprimant des travaux fantasmatiques et frénétiques imaginés par l’un des ordinateurs pris d’une crise de folie furieuse. C’est
donc à la machette, qu’il aurait été le plus facile de procéder pour aller presser les deux touches "Off"...
- De leur côté chaque PC relié au réseau Espadon du bord en profitait pour s’envoyer en l’air à leur tour, bien sûr. Si leurs Maîtres tout puissants se le permettaient...

Le lendemain matin à l’arrivée des gars j’étais consterné, mais ils riaient tous bêtement en me demandant comment j’avais réussi à atteindre les imprimantes en étant ainsi perdu dans la jungle informatique.

Le "pont de travail". Au centre le haut d’une cuve à câbles

Lors du relevage en journée le pont de travail de la salle d’essais jusqu’à la plage avant est beaucoup moins animé que durant cette nuit. On peut même entendre (derrière le ronronnement des machines du Croze et de sa machine à câbles avant) la conversation très animée des deux matelots "french-lovers" en train de "tchatcher" en travaillant dans leur cuve. Ils sont heureusement relevés toutes les deux heures car c’est là un travail à la fois très délicat et assez fatiguant...

Cuve à câble du Croze ou duThévenin (ici sans matelot "french-lover" au travail)

Le maître de manoeuvre au commande de la machine à câbles fume un cigarillo en écoutant la radio... Dans la salle d’essai où je passe au début de l’après-midi avec un petit télex pour le chef de mission, il se dit que le défaut "arrivera" à bord dans la nuit vers 4 heures bord. - Je suis accueilli comme il se doit par un double lancé de
bonbons par Roth dans ma direction et celle du chef de mission qui loupe le sien en grognant mais toujours souriant autant que le lanceur.
- M’étant fait réveiller pour l’heure "H", je suis présent à l’avant pour assister à la sortie de l’eau du défaut. C’est une arrivée triomphale car les "notables" du Raymond Croze sont tous là. Au début tout le monde est content, car le câble écrasé en cet endroit ne s’est pas rompu :

Cela impliquerait de refaire une seconde drague un peu plus loin sur le tracé vers Messine... Mais il était temps de le saisir ! J’assiste alors à un débat court mais cornélien :
- La rupture par tension excessive sur les quelques fils d’armure restant devient imminente. Nous avons eu de la chance de le "chopper juste à temps" mais il ne faut pas traîner car "ça tire dur"...
- "Saisissons le..." commentent simultanément le chef de mission et le commandant.

Le détroit de Messine

Le câble est donc immédiatement bossé par deux paires de bras musclés de la DTSM de France Telecom puis après avoir été scié avec le plus grand soin cette extrémité est amenée dare-dare "aux mesures".
- Le "bout court" (vers Messine) est lui-même aussi vite bossé avec une chaîne sur une bite de la plage avant en attendant le "résultat des courses", c’est une question de sécurité.

La plage avant du Thévenin (l’accessoire étrange visible ici et servant à désensouiller, n’existe pas à bord du Croze)

Il ne faudrait pas en effet qu’une soudaine tension accidentelle lui fasse tirer brutalement sur les instruments de la salle d’essais ! Le bosco interpelle deux jeunes matelots légers "spectateurs" :
- "vous avez pigé les gars ? A vous !"
Ils s’empressent de scier quelques mètres de bon câble qui serviront à un exercice de bossage plus tard, sachant qu’ils seront en charge d’un vrai bossage d’ici quelques heures. Ensuite, la partie écrasée est balancée prestement et directement à la baille...
- Si tout va bien, exécuter la première étape concrète de la réparation sera possible d’ici peu, c’est à dire l’Epissure Initilale liant le câble vers Messine à la réserve "bonne" embarquée à bord.
- Il faudra alors reposer le câble sur le fond et benoîtement ainsi progresser jusqu’à la bouée câble BC1 sous laquelle le "bout long" vers La Seyne nous attend.
- Celui-ci sera relevé à bord, retesté (on ne sait jamais !) puis l’Epissure Finale sera exécutée, c’est à dire sa liaison à bord avec la section réparée vers Messine.
- "Si tout va bien" commente Roth une fois de plus car il faut en effet être certain avant de poursuivre, qu’il n’existe pas un second défaut vers Messine. Roth lance un bonbon au chef mécanicien qui "passe aux nouvelles" dit-il, car d’en bas on ne sait rien...

"un peu plus bas", le PC-Machine

C’est soudain la consternation dans la salle d’essai, car il est devenu évident que "ça ne va pas" au moment où je repointe le bout de mon nez après être passé faire un tour à la passerelle. Le jeune lieutenant m’a en effet chargé de "veiller" pour lui dire ce qui se passe "en bas". Il se tient "aux 4 manettes" et ne saurait s’éloigner, (le 2 propulseurs et les 2 lignes d’arbres) devant maintenir le navire immobile strictement face à "la dérive".

Ils font tous une tête d’enterrement, ce qui n’empêche pas Roth d’effectuer cette fois un large lancé de bonbons, tous en chocolat ajoute-t-il...
- "La croisière s’amuse..." commente le chef de mission en ramassant le sien sur le sol en caoutchouc de la salle d’essais. Il ajoute que de toutes façons nous risquions fort de devoir remonter le câble jusqu’au répéteur RN+1 qui semblait capricieux, vu de la station-câble de Messine selon son dernier télex reçu durant la traversée de transit.
- A la passerelle on prend acte de la situation. Il faudra donc continuer le relevage jusqu’au répéteur concerné et même fort probablement un peu plus loin. Peut-être aussi faudra-t-il remplacer "l’intéressé".
- On prévoit donc le relevage d’environ 12 km de câble de plus...
- "Go ahead les gars..." dit le commandant qui regretta de s’être fait réveiller à cette occasion. Je le retrouve par hasard à l’office du carré où comme moi il passe pour grignoter un peu. Il me commente la chose :
- "Depuis 19 ans que j’y suis, je trouve encore cela interminable...
De fait cela se passait "trop bien" pour le début. Il y a toujours du suspens aux câbles sous-marins" confirme-t-il avant d’aller nous recoucher.

- Demain après-midi pour la première fois, je verrai un répéteur sortir de son élément marin. Nous espérons tous trouver le second défaut sur lui ou peu après.
- Il serait en effet attristant de devoir remonter le câble jusqu’à RN+2, mais nous redoutons surtout que le répéteur RN+1 et une belle longueur derrière lui aient été écrasés par le glissement de terrain à l’origine de cette mission.
- Tout cela serait dû à un mauvais coup du Stromboli...

Le Stromboli tel que je l’ai vu

A suivre...
- Bien navicalement Thierry Bressol OR1
- A propos de Câbles sous-marins et de Navires Câbliers

- Le NC Léon Thévenin à la pêche au VCR
- Visite d’une future épouse à bord du navire câblier de garde
- Officier de Garde & Arrêt Technique

- Le NC Marcel Bayard en travaux câbliers par Claude Marguerie
- Le NC Raymond Croze en mission 1
- Le NC Raymond Croze en mission 2
- Le NC Raymond Croze en mission 3
- Le NC Raymond Croze en mission 4
- Le NC Raymond Croze en mission 5
- Le NC Raymond Croze en mission 6
- Le NC Raymond Croze en mission 7
- Tube de l’Eté : La Lambada et le Communisme

- Le navire câblier Vercors et Michel Bougeard
- Quelques questions de câbles sous-marins
- Le nom du navire câblier Raymond Croze

- La guerre des Câbles sous-marins A propos ! J’ai été sympathiquement piraté :
- L’USS J. Carter et Agoravox pour illustrer mes explications.
- Intox ? Napoléon, la Marine et l’avance technologique...

- Câbles sous-marins et détroits
- Navires Câbliers et "bateaux noirs"
- Le trésor des câbles sous-marins
- Les pêcheurs et "la croisière s’amuse"...

Merci au Cdt Cozanet qui a su prendre quelques bonnes photos à ma place :
- Thévenin

D’autre part, merci aussi au site de La Seyne sur Mer

A propos de l'auteur

Thierry BRESSOL

Officier radio-électronicien de 1ère classe de la marine marchande (1978/1991)
- Animateur de formation technique & Consultant Telecom GSM en SSII
- Rédacteur/correcteur
- Qui je suis ?


"Souvenirs-de-mer" et "Marine Inconnue" : http://souvenirs-de-mer.cloudns.org/