Souvenirs de mer

4 octobre 2005

Le câblier Croze pose puis relève la bouée câble BC1 (nr 6)

L’épissure dite "initiale" consistera à effectuer le jointage du câble neuf
stocké à l’avance en cuve à bord, sur l’extrémité reconnue saine aux essais ou bien celui relevé depuis le début des travaux comme dans notre cas.

(mis à jour le 24 Déc.2008)
- Le Navire Câblier Raymond Croze est parti en mission (le 22 Déc.
2008
un exemple concret et récent)

Il nous faudra donc continuer le relevage jusqu’au répéteur concerné et même fort probablement un peu plus loin. Peut-être même faudra-t-il remplacer "l’intéressé".
- On prévoit donc le relevage d’environ 12 km de câble de plus...
- "Go ahead les gars..." dit le commandant qui regretta de s’être fait réveiller à cette occasion. Je le retrouve par hasard à l’office du carré où comme moi il passe pour grignoter un peu. Il me commente la chose :
- "Depuis 19 ans que j’y suis, je trouve encore cela interminable... De fait cela se passait "trop bien" pour le début. Il y a toujours du suspens aux câbles sous-marins" confirme-t-il avant d’aller nous recoucher.
- Demain après-midi pour la première fois, je verrai un répéteur sortir de son élément marin. Nous espérons tous trouver le second défaut sur lui ou peu après. Il serait en effet très attristant de devoir remonter le câble jusqu’à RN+2, mais nous redoutons surtout que le répéteur RN+1 et une belle longueur derrière lui aient été écrasés par le glissement de terrain à l’origine de cette mission.
- Tout cela serait dû à un mauvais coup du Stromboli qui peut en effet saccager le fond marin...

Le Stromboli tel que je l’ai vu de loin

10/ La pose, le relevage de BC1 et l’épissure finale :
- Nous allons poursuivre le relevage jusqu’au répéteur concerné. Ayant relevé le premier défaut, il nous faudra relever encore plus de longueur.
Cela devra être suivi par une "repose" effectuée sur le tracé (très éventuellement en modifiant celui-ci) en direction de la bouée câble (BC1),
sous laquelle le "bout long" nous attend (bouchonnée) l’autre extrémité en direction de la Seyne sur Mer.
- La bouée sera relevée et son câble embarqué pour être jointé sur le
câble juste posé dont l’extrémité est encore gardée à bord, saisie à
la salle d’essais.
- Cela est "l’épissure finale", opération la plus délicate des travaux. En effet après ça, il ne restera "seulement" qu’à remettre le câble dans son élément naturel, mais on n’y est pas encore...

Au milieu de la matinée le téléphone du local radio sonne pour m’inviter à descendre sur la plage avant, le répéteur Rn+1 est "annoncé", il doit en effet sortir de l’eau d’un instant à l’autre et les "touristes" sont plus d’une dizaine à venir voir "la bête" quitter son élément naturel pour leur première fois.

Répéteurs de câble à fibres optiques

Note :
- La distance entre les deux stations-câble d’une section nécessite de "régénérer" le signal périodiquement. Un câble sous-marin classique est physiquement une antenne en cuivre dans laquelle rayonne un émetteur d’ondes radioélectriques. Cette onde porte un signal multiplexé de façon sophistiquée (lire la notice constructeur !) qui ne doit pas subir de trop fortes atténuations.
- Pour l’exemple du "Sea-Me-Way I" en question ici, il y a un répéteur tous les 32 km (si je m’en souviens bien) tous numérotés bien sûr ! L’âme en cuivre porte aussi la THT, très haute tension de courant continu servant à l’alimentation des répéteurs. (accessoirement, il est même possible de directement se parler d’une station à l’autre avec ce support...)

Carte du nouveau câble sous-marin à fibres optiques Sea-Me-Way IV (déjà 4 !) - Le premier Sea-Me-Way passait par Messine

Un système moderne à fibres optiques comporte également des répéteurs, mais ils sont moins nombreux et espacés selon le le constructeur de 80 à 120 km. Il y en a moins, mais ils sont beaucoup plus chers et plus fragiles car leur technologie est de loin beaucoup plus sophistiquée, ce qui n’est pas peu dire...
- Extérieurement un répéteur est un cylindre d’environ 1 m de long et de plus ou moins de 20 cm de diamètre dont les deux bouts sont souples et de forme conique, car il faut en effet que ces engins
passent comme le fait le câble sur le tambour vertical de la machine à câble. Ainsi donc, ils se ressemblent tous au premier regard quelque soit la technologie ou le constructeur choisi, même si c’est un système à fibres optiques.

La plage avant du Thévenin (l’accessoire étrange visible ici et servant à désensouiller, n’existe pas à bord du Croze)

Tous les notables du bord sont sur la plage avant, entourés par
les "touristes" comme moi. Le chef de mission est au davier, le
bosco est perché près de moi car le l’ai suivi, monté sur le portique au dessus du davier. J’en profite pour jeter un rapide coup d’oeil sur "ma" caméra TV couleur. En effet sa connexion et sa fixation sont sous mes pieds. Le câble est ainsi visible simultanément en tout point stratégique du navire.
- "RAS", je continue à observer le câble qui sort lentement de l’eau.
- Soudain, "il arrive !" crie le bosco, l’armure en fils d’acier est en
train de devenir un cône de caoutchouc noir, puis le long cylindre
gris clair de plus d’un mètre marqué "R22 Sea-Me-Way" se dresse
sous le davier avant à 45°, pour s’engager sur le davier en pliant doucement ses deux cônes..
- Le chef de mission s’approche et pose une main sur l’objet sacré avec respect.

Je me retourne vers l’arrière pour observer le monde sur l’aileron
de passerelle. L’un d’entre eux nous prend en photo au téléobjectif
puis immortalisent ensuite l’engin en train de cheminer horizontalement
vers l’arrière à la vitesse d’un piéton.

Vue partielle de la "Machine à Câbles"

Le chef de mission l’accompagne jusqu’au grand tambour de la machine
à câble comme s’il risquait de s’échapper, ce qui m’amuse encore aujourd’hui.
- "Stoppes le câble !" Le maître aux commandes répète la consigne et
les matelots commencent à bosser le câble sur une bitte du pont de travail tandis que les jointeurs et missionnaires commencent avec les précautions d’usage à déshabiller l’engin dès qu’on leur fait signe. Il nous faudra en effet savoir à quoi s’en tenir sur son compte, puis décider ce qu’on fera de lui. Devra-t-il être remplacé et retourner à l’usine, ou bien reprendra-t-il sa place ?
- Deux missionnaires arrivent pour connecter leurs mystérieux appareils de test sur le répéteur, prestement transporté dans la salle de transmission où se trouve la télé-alimentation THT à bâbord.
En effet, durant une opération pose le câble est télé-alimenté du bord et il est même de bonne tradition de concurrencer le local radio, en passant par là pour téléphoner à terre... Oui, c’est tout à fait insolite mais cela se fait sans état d’âmes et les clients attendent alors devant la fameuse cabine "PTT"...

Pont de travail. Au "fond" l’accès à la plage avant, à gauche la cabine téléphonique (oui !) et la télé-alimentation THT de bord, à droite les salles d’essais et de mesures. Au centre le haut d’une cuve à câbles.

Le câble est alors scié et marqué, la bosse défaite, puis le relevage
continuera jusqu’à ce que la nouvelle extrémité arrive dans la salle
d’essais pour y subir de nouveaux tests. Nous allons enfin savoir à
quoi nous attendre sur la longueur restant à relever, et surtout :
- S’il faudra faire une nouvelle drague pour relever le défaut. En d’autres termes, nous voulons aussi savoir quand nous pourrons revenir à La Seyne l’air de rien... Les travaux de câbles semblent toujours interminables.

La darse des câbliers (et le Descartes) vue du centre ville de La Seyne

Au début de l’après-midi peu après le café je suis prévenu par Roth, car le second défaut est enfin sorti de l’eau. Là aussi le câble est trouvé écrasé, mais pas rompu. Le chef de mission est donc très content car "ça ira vite maintenant" commente-t-il en précisant :
- "A bord du bateau blanc, la croisière s’amuse..."

La plage du Jonquet, près du cap Sicié

Le câble est bossé sur une bitte, scié pour enlever la partie mauvaise, puis l’extrémité est emmenée dans la salle d’essais. Roth venant d’effectuer son Nième lancé de bonbons en direction de toutes les personnes présentes, les mesures et tests peuvent donc enfin commencer.
- Un petit attroupement se forme autour de l’extrémité du câble et de sa connexion sur l’appareil de test et les imprimantes commencent à s’emballer.

La Salle d’Essais et de Télé-mesures

Tout le monde se retourne un instant car notre chef mécanicien venu "d’en bas", toujours frustré d’information, "passe aux nouvelles" et prononce alors sa question préférée :

"un peu plus bas", le PC-Machine
Le PC-Machine vu "de l’extérieur"

- "Alors, ça marche ?"
- "Chut !! On se tait, mais ça roule !"
(le chef mécanicien se plaint régulièrement que "jamais en bas, on n’est informé" comme il le faudrait...)
- Roth, maître de l’écho-mètrie lance un bonbon que le chef loupe de fort peu et ramasse en grognant.
- "Et ne marches pas sur le câble Bressol ! Tu vas me faire un écho !"
plaisante-t-il.
- "Oh, pardon ! Tu m’en couperas une tranche dis moi, s’il te plait ?"
"- Oui ! Si tu me fais pas un autre défaut sur mon câble... C’est pas le moment de nous faire un black camarade..."

Les 3 gros Crepelle de 1500 KW chaque
Un des gros générateurs alimentant principalement les MP

A la satisfaction générale, le câble en direction de Messine est déclaré
"bon" et la passerelle prestement informée.
- Le commandant sourit béatement tandis que de leur côté, à bâbord dans
la salle de transmission, les jointeurs préparent le répéteur R22 qui vient d’être déclaré bon pour le service lui aussi. En effet, ses sécurités avaient fort bien fonctionné en l’isolant lorsque l’accident est survenu. Ses disjoncteurs rapides n’avaient pas aimé le double défaut subit sur chacune de ses extrémités, mais pour le reste : c’est OK !
- Au programme à présent :
- épissure initiale
- pose
- épissures de connexion du répéteur
- puis continuation de la pose de câble jusqu’à la première bouée câble, c’est à dire BC1.
- Alors, les deux bouts bord nous pourrons faire l’épissure dite "finale", remettre le câble en place, c’est à dire à l’eau et sur le fond et...
- "Rentrer à la maison" !
- Nous apercevons le bout du tunnel maintenant, on commence peu à peu à s’imaginer de retour et passer devant le fameux pont du chantier (de l’ex-chantier) pour rentrer dans la darse des câblier.

Le pont levant de La Seyne/Mer, vestige de l’ancien chantier naval

Les jointeurs s’emparent des extrémités du câble : le stocké à bord et l’autre dès que les matelots ont achevé de les disposer correctement pour le travail délicat entre tous : L’Epissure.
- Pour commencer l’épissure, on décommet les armures pour découvrir les âmes sur une certaine longueur, plus d’un côté que de l’autre car là, au contraire on ne laisse qu’une petite longueur libre hors de son armure et de son isolant.
- Alors les soudeurs font le joint qui consiste d’abord à rétablir la continuité du gros conducteur de cuivre qui est l’âme du câble.
- Alors, il faut ensuite la recouvrir d’isolant sur toute la longueur dénudée puis envelopper et souder du blindage autour de lui dès que l’isolant moulé s’est solidifié. Il faut ensuite recouvrir cela par une couche de protection extérieure d’un autre isolant très dur. Il est presque prêt.
- On peut le deviner sans le voir, c’est tout un art et ça l’est encore plus (d’une autre façon) maintenant pour la fibre optique.

Par grand fond, un câble est généralement posé nu. (le câble ! Quelqu’une derrière moi me pose encore la question, il faut donc lui rappeler que le navire câbier Croze n’est pas un club naturiste) Une anecdote en passant, les matelots "french lovers" ont une seconde mission délicate en travaillant dans leur cuve :
- Inspecter chaque mètre du câble relevé et appeler la mission s’il remarquent quelque chose "d’intéressant".
- C’est en effet ainsi que de très grosses dents furent un jour trouvées dans l’isolant en plastique blanc, par grand fond au large des Canaries... Maudite bestiole !
- Dans notre cas de fond rocheux, le câble était sur cette section protégé à simple armure. Mais il existe pour les sections côtières "mal fréquentées" du "double-armure" extrêmement protégé. Mais c’est beaucoup plus cher...

Echantillon de câble sous-marin armé à fibres optiques

Cette maneuvre délicate est bien plus fine que cela peut être supposé sans y avoir assisté, car il y a lieu lors du départ en pose d’amener (doucement) le navire au cap de pose (en direction de la bouée câble)
tout en augmentant progressivement la tension sur le câble sain. Il s’agit surtout de ne pas créer un nouveau défaut !
- C’est long et délicat, mais c’est maintenant l’étape qui précède la dernière ligne droite. Patience et.... A suivre !

Bien navicalement Thierry Bressol OR1
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Merci au Cdt Cozanet qui a su prendre quelques bonnes photos à ma place :
- Thévenin

D’autre part, merci aussi au site de La Seyne sur Mer

A propos de l'auteur

Thierry BRESSOL

Officier radio-électronicien de 1ère classe de la marine marchande (1978/1991)
- Animateur de formation technique & Consultant Telecom GSM en SSII
- Rédacteur/correcteur
- Qui je suis ?


"Souvenirs-de-mer" et "Marine Inconnue" : http://souvenirs-de-mer.cloudns.org/