Souvenirs de mer

1er octobre 2005

L’espion du sous-marin Argo

Au début de 1940, c’était la "drôle de guerre" aussi sur mer...
- Il aurait été infiniment regrettable qu’ici après avoir beaucoup évoqué les U-Boote de la seconde guerre mondiale, je néglige leurs homologues Français !

(article réparé le 15 Juin 2008)

Une PARENTHESE s’impose :
- Le dernier article racontant la mission du câblier Raymond Croze est en fin de préparation. C’est presque aussi long à écrire et à relire, que les travaux-câbles eux-mêmes qui semblent toujours interminables sur le moment...
- Je n’ai pas encore su trouver une photo du Leon Castillo... A suivre.

Cette histoire me fut raconté durant "mon sapin", pour ne pas dire service militaire, par quelqu’un de la famille d’un sous-marinier à qui c’est arrivé. Il s’est passé tellement de choses en mer à l’époque...
- Cela dit, il a effectivement existé un sous-marin français nommé Argo qui fréquentait alors la côte Ouest de l’Afrique et était basé à Casablanca. Celui-ci a effectivement eu un Cdt nommé Lemaire et son aventure est tout à fait vraisemblable.

Le sous-marin Archimède, typique des années 40, même type que l’Argo

- l’ARGO (1932/1946) faisait partie des "1500 T", comme l’ARCHIMEDE (1932/1952)
- Propulsion : 2 moteurs Diesel de 3000 cv en surface.
- 2 moteurs électriques de 1000 cv en plongée à 2 lignes d’arbres.
- Dimension : L = 92,30 m l = 8,20 m tirant d’eau = 4,90 m
- Vitesse : 17 noeuds en surface, 10 noeuds en plongée.
- Armement : 1 canon de 100 mm, 1 canon de 37 mm, 1 mitrailleuse (nc)
- Lance torpilles : 9 de 550 mm et 2 de 400 mm.
- Quantité : 31

L’Argo était basé à "Casa" à cette époque lorsque le Jean-Bart en construction ne s’était pas encore échappé de sa cale séche de Saint Nazaire dans les conditions rocambolesques que l’on sait, en faisant beaucoup de peine aux spécialistes de la Kriegsmarine qui croyaient en arrivant qu’ils allaient se payer un grand cuirassé tout neuf presque achevé...
- La mission normale de l’Argo était de patrouiller sur la côte Nord de l’Afrique de l’Ouest jusqu’aux Iles Canaries.

Les Iles Canaries

En effet, les Iles Canaries sont Espagnoles et les ports de ce pays neutre accueillaient naturellement et régulièrement un certain nombre de navires de commerce des "pays belligérants", en particuliers des allemands qui s’y trouvaient alors en lieu sûr. Les environs étaient en effet infestés par des sous-marins français dont l’Argo était. Il était prudent pour ces allemands de ne pas sortir durant cette période car l’Argo et ses copains les "attendaient à la sortie"...
- "Mondiale ils avaient la guerre" disait Coluche...
- Un beau jour le capitaine de frégate Lemaire, commandant de l’Argo, a reçu un radiogramme codé (bien sûr) qui l’invita pour une jolie mission spéciale et urgente pour lui, car L’Argo se trouvait le mieux placé pour l’accomplir :

Le Surcouf des années 30 (terrifiant)

"Paris" l’informait en effet que le colonel Kurt Bauer, chef de l’espionnage Allemand à Las Palmas et responsable pour les Iles Canaries devait aller à Santa Cruz de Ténérife "pour affaire" et qu’il voyagerait à bord du courrier des Iles Espagnoles "Leon Castillo", sous la fausse identité (bien sûr !) suivante :
- Monsieur Antonio Perez, commerçant. Le radiotélégramme de Marine Paris se terminait simplement par :
- "Saisissez-vous de lui ! Et livrez-le nous à Casablanca..."

Le Cdt Lemaire disposait d’un livret-guide Espagnol avec les dates et heures théorique des lignes régulières aux Canaries, il se précipita donc sur sa documentation et ses cartes avec son officier de navigation.

Ce fut "vite torché", un rendez-vous tout-à-fait involontaire pour l’intéressé fut donc rapidement programmé car "tout ça tombait fort bien". L’Argo attendrait le Castillo à mi-chemin et en pleine nuit dès le lendemain et le pauvre Bauer serait alors surpris en pleine nuit.

L’Argo avait de la chance, il trouva le Castillo du premier coup au périscope car ce petit paquebot était extrêmement ponctuel. A peine le Castillo était-il identifié et les environs observés avec soin (il ne faut pas se faire chopper en faisant cela) que l’Argo fit surface devant le navire espagnole puis lui intima l’ordre de stopper immédiatement à la lampe Aldys en lui interdisant toute émission radio bien sûr.
- Les marins espagnols ont certainement eu une peur bleue. A cette époque dangereuse, être ainsi arraisonné la nuit par un sous-marin que ne s’identifie pas, c’était vraiment du :
- "ça craint..."

Successeur d’aujourd’hui du Leon Castillo. A priori, il ne risque plus cette aventure...

A l’époque, aucun navire neutre isolé ne pouvait se soustraire au contrôle de ses papiers de bord par les navires de guerre belligérants et cela se passait un peu comme aujourd’hui lorsque les chevaliers bleu-marine de la route vous interpellent aujourd’hui en saluant et disant :
- "Gendarmerie Nationale ! Monsieur s’il vous plait, les papiers du véhicules je vous prie..."
- Il ne reste alors qu’une solution, stopper vite et bien puis surtout montrer pattes blanches car en effet, porter une cargaison louche destinée à l’ennemi du navire "contrôleur" pouvait avoir des conséquences fort pénibles...

En effet, l’un de mes témoins Allemands du Pointe Sans Souci m’a raconté qu’en 1940, il participa ainsi au contrôle d’un cargo américain sous pavillon de Panama* (donc neutre) dont le manifeste indiquait : "matériel agricole et pièces détachées de tracteurs" pour l’Afrique du Sud. Hum... Tiens donc...
- L’ambiance sentait l’inquiétude et la mauvaise foi. Lorsque par routine l’un des sous-mariniers a ouvert une caisse choisie au hasard en pontée, il y a trouvé des roues d’avion et quelques autres choses pas tout à fait agricoles... Pas de chance.
- Ce fut donc avec "d’infinis regrets qu’une pénible obligation nous..." Il fut donc donné 20 minutes à l’équipage de l’américain pour prendre leur bagage et embarquer dans les chaloupes. Vous avez sans doute deviné la triste suite...

Tenerife

Le Leon Castillo stoppa immédiatement et mit en panne sans discuter. De toutes façons, que pourrait faire un navire civil seul et sans arme contre un sous-marin non identifié ?

A priori, le Castillo ne risquait rien car il était bien connu de la Royale et il se limitait effectivement strictement au trafic espagnol. Cela dit le Cdt Lemaire avait pris soin de rester ambigu et son équipe de 6 "musclés" armés jusqu’aux dents venue à bord comportait trois Alsaciens qui reçurent la consigne de parler l’Alsacien entre eux, c’est à dire un petit peu l’allemand "quelque part", et les autres ne devaient parler qu’aux Espagnols et pas en Français.

D’autre part le commando de prise avait aussi reçu l’ordre de "faire" le plus vite possible pendant que l’Argo tournait en rond autour du Leon Castillo pour ne pas être une cible facile. "Marine Casablanca" pensait qu’il n’y avait pas de U-Boot dans les environs, mais qui pouvait en être absolument sûr ?
- Le capitaine Espagnol fut fort surpris de se voir demander la liste des passagers et surtout, où se trouvait Mr Antonio Perez. L’intéressé fut dare-dare enlevé avec tout ses bagages, "saucissonné" puis embarqué dans le canot pneumatique de l’Argo. Le capitaine tenta de s’opposer à cet enlèvement car en tant que commandant d’un navire à passagers, il est responsable de ses voyageurs et il doit les protèger, mais que faire contre la loi du plus fort ?

Santa Cruz de Tenerife

C’est ainsi que muni d’une très vive protestation écrite du capitaine du Castillo, du prisonnier et de tous ses bagages, l’équipage de prise est revenu à bord de l’Argo qui a disparu immédiatement dans les profondeurs en mettant le cap vers Casablanca.
- Durant cette traversée les surprises ont commencées. En effet le petit bonhomme capturé tremblant de frousse et stupéfait de trouver des français n’avait pas vraiment le profil apparent d’un colonel de l’espionnage allemand et... Il était bien jeune pour un colonel. En plus, alors qu’il devenait évident qu’il ne comprenait pas l’allemand, il demanda à parler le français en étant interrogé pour bien comprendre ce qu’on lui voulait, à lui :
- Un modeste cordonnier et marchand de chaussures de Las Palmas qui allait chez sa mère malade à Santa Cruz de Tenerife.

Las Palmas

- Diable ! Pensèrent-ils... Ce colonel Bauer est un excellent comédien et il a malheureusement eu le temps de se débarrasser de tous ses documents compromettants. Seules la facture en Allemand d’un stock de chaussures de qualité achetées à bord d’un cargo Allemand pouvait représenter une lourde charge. Enfin une preuve ! Un rapport de capture fut donc envoyé à Casablanca qui répondit avec les plus vives félicitations pour la capture rondement menée d’un très dangereux espion nazi.
- Mais... En quelques jours il devenait de plus évident que le colonel Bauer était réellement un très grand acteur ou bien que l’Argo venait de commettre une énorme méprise. Les informations douloureuses envoyées à Casa ne reçurent pas d’autre réponse que l’affirmation suivante :
- "Méfiez vous du colonel ! Nous à Casa, on le fera parler..." (dur-dur...)

D’autre part, Antonio Perez fut rapidement (en quelques jours) adopté par l’équipage de l’Argo et il prit même une fonction simple à bord. Il s’était résigné à son triste sort mais restait décidé à se montrer patient pour prouver son indentité à Casablanca. Ses hurlements de rire lorsqu’il lui fut expliqué pour qui on le prenait, achevèrent définitivement de convaincre Lemaire de l’étendue de la grosse gaffe commise. "Qu’y puis-je ? C’est trop tard. A Paris ces cornichons devraient vérifier leurs informations avant de..." devait-il penser.
- Antonio Perez voulait étant gosse devenir marin, mais ses parents lui avait interdit. Il se passionna donc rapidement pour l’Argo et sa technologie très moderne, lui qui ignorait tout des sous-marins.

Le port de Casablanca, années 40 et 50

L’accueil à Casablanca fut une nouvelle épreuve pour le pauvre Antonio Perez car il fut immédiatement arrêté par les fusilliers marins. Finalement les nombreuses interventions de l’équipage et du commandant de l’Argo, comme la triste réalité qui apparaissait peu à peu à chaque étape de la vérification de son identité eurent raison de l’obstination des spécialistes venus de France pour interroger le colonel Bauer.
- Malédiction ! Le dernier clou fut définitivement enfoncé lorsque la disparition en mer la nuit d’un passager du Leon Castillo, Mr Antonio Perez, marchand de chaussures en effet, fut confirmée par les excellents honorables correspondants et confrères français du colonel Bauer se trouvant en place aux Iles Canaries.

Santa Cruz de Tenerife

En effet, l’équipage du Leon Castillo et les quelques passagers qui s’étaient aperçus de quelque chose durant la nuit, avaient tous reçu l’ordre de ne rien dire de l’arraisonnement pour ne pas semer plus d’inquiétude... Ce n’est pas d’hier que les autorités locales ont tendance à faire d’énormes mensonges "à chaud". D’autre part, le nouveau régime savait se faire écouter...

Les Espagnols venaient de terminer leur terrible guerre civile et tout le monde souhaitait "tourner la page" au plus vite, surtout aux Iles Canaries par chance peu touchées par la guerre civile, malgré l’angoisse que la guerre Européenne autour d’eux pouvait distiller. Cette inquiétude était aggravée sur place par le fait que la marine militaire espagnole était plus qu’affaiblie par ce qui venait de leur arriver et n’était donc plus à même de "faire la loi" aux Iles Canaries.

La Royale, entre la tradition et la modernité : ici le Jean Bart, années 40 et 50

Cela dit, Antonio Perez reçu les plus sincères excuses qu’il accepta fort sereinement des autorités maritimes françaises de Casablanca, puis il fut renvoyé aux Iles avec une confortable indemnité et la consigne de ne pas faire de publicité, ce qu’il accepta sans problème car ce sympathisant républicain "marchait sur des oeufs" dans son pays...

Il est aujourd’hui difficile de savoir comment l’affaire fut traitée ensuite dans les "services français", mais je suppose qu’il y a eu quelques remontés de bretelles après ça.
- Si le colonel Bauer était à bord du Castillo, il a certainement dû payer le champagne, s’il a su qu’on avait "embarqué" quelqu’un d’autre à sa place...
- Si Antonio Perez était vraiment Bauer, bravo !

Que penser de sa dernière requête avant de quitter Casablanca ? Ayant parfaitement su apprécier et s’adapter à la vie à bord de l’Argo, il demanda à s’engager dans la Royale ! Mais sa taille était trop petite et il fallait être français. Cela dit, l’insigne des sous-mariniers, il l’a eue.

Bien navicalement - Thierry Bressol R/O
- Merci aux sites :
- Net Marine, Zone sous-marins et de la Royale.

Note :* Panama est un pavillon de complaisance. On trichait déjà ainsi à l’époque, mais c’était en général pour la bonne cause. Cela dit, comme aujourd’hui, ce n’était pas la solution miracle pour tous les problèmes.

"TUYAUX GRIS", SOUS-MARINS et/ou GUERRES Mondiales :

Portrait d’un U-Boot type IX-B (Mike Rock)

- Le Prince Noir des hommes-torpilles
- L’espion du sous-marin Argo
- Le sabordage de la Flotte de Méditerranée à Toulon le 27 Novembre 1942 (Nouveau)

- L’épouvantable escale du Carlier à Dakar 1/3
- L’épouvantable escale du Carlier à Dakar 2/3
- Le Carlier après son épouvantable escale 3/3

- Pourquoi est-ce arrivé à Vichy ?

- Les méthodes du Grand-Amiral
- U-BOOT, la cible
- U-BOOT ou l’Anti-Marine Marchande
- Capitulation en mer le 4 mai 1945
- Les U-Boote avant et après le 4 mai 1945

- Le Gyro s’envoie en l’air à bord d’un U-Boot
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- Les U-Boote et le « Metox »
- U-Boote, « La vache qui rit » et les tags
- Les bases sous-marines
- Le U-Boot et la marée blanche
- Guy de Rothschild en mer

- Luckner et le Seeadler, dernier corsaire à voiles
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- Les cargos sous-marins du Kaiser par Pierre Escaillas

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Le 14 juin 2008, ABGRALL Jean Marie : L’espion du sous-marin Argo

Bonjour, je viens de lire votre article sur l’espion de l’Argo.
mon père ,mort il ya 2 ans ,était chef mécanicien sur l’Argo à cette époque,je n’ai jamais entendu parler de cette anecdote. Si vous en savez davantage sur l’Argo et ses campagnes,je suis preneur.
Sous marinement votre .
JM ABGRALL

L’espion du sous-marin Argo 3 juillet 2008

Monsieur,
Mon père était officier en second sur l’Argo à Casablanca et je n’ai jamais entendu parler de cette aventure rocambolesque qui me semble montée de toute pièce.

Robert FAVERGE


L’espion du sous-marin Argo 3 juillet 2008, par Thierry BRESSOL

Le problème avec cette histoire un peu folle, c’est aussi que... Né en 1958, je n’y étais pas !
- Je ne saurais donc en garantir personnellement toute l’exactitude. Ceci dit quelqu’un dont le grand père était à bord aussi me l’a racontée durant mon sapin. Il y a eu sur le moment une consigne de ne rien en dire, ceci explique sans doute cela.

Mais... Est-ce arrivé à bord de l’Argo ou d’un autre ? Et les dates ? Etc.
J’avoue n’avoir pas pu en retrouver une trace écrite. Le CdtLemaire a existé. Je sais surtout que ce genre de gag est arrivé souvent pendant cette période, pourquoi pas ça ?

- Sans doute, esprit critique personnel, tout ne s’est-il pas passé exactement "comme ça". Comment savoir ?
Là est la bonne question.
Bien navicalement


A propos de l'auteur

Thierry BRESSOL

Officier radio-électronicien de 1ère classe de la marine marchande (1978/1991)
- Animateur de formation technique & Consultant Telecom GSM en SSII
- Rédacteur/correcteur
- Qui je suis ?


"Souvenirs-de-mer" et "Marine Inconnue" : http://souvenirs-de-mer.cloudns.org/