Souvenirs de mer

10 octobre 2005

Canulars à bord

Il existait à bord des navires de commerce lorsque je naviguais, au moins dans une compagnie, une solide tradition d’organisation des canulars à bord.
- Ceux-ci étaient bien sûr généralement réservés aux "p’tits jeunes". C’est si facile.

(page du 27 Juin 2002 et du 24 Mars 2005, mise à jour le 25 Mars 2013)

Tout canular sur n’importe quel sujet ou contexte, me fait encore penser aujourd’hui à la grande tradition de canular la Cie de Navigation Denis Frères et des autres navires en gérance chez elle. Pour commencer, voici un canular spécialement "étudié" pour les jeunes élèves et novices :

Le Fair Spirit, un SD14 pris au hasard. Admirez la finesse des lignes

Lors d’une escale du St-Luc à Bordeaux, notre nouvel élève officier était très jeune et il semblait être une victime idéale. Il n’avait pas de chance, ça tombait bien !
A notre bord se trouvait le Maître Suprême de cet art ô combien délicat à la Cie, la SNO et la CNDF pour être précis. En effet notre Intendant-écrivain-Commissaire était en effet capable de faire croire presque n’importe quoi à n’importe qui. Il aurait (peut-être ?) dû faire de la politique...

Bordeaux Les Quinconces

D’autre part les conditions "nécessaires" pour réaliser quelques beaux canulars étaietn réalisées. Nous devions embarquer quatre chevaux pour Abidjan. Ils seraient logés en ponté sur le panneau de la cale 5, devant le fronton du château, dans deux conteneurs aménagés avec soin en box, tout simplement. Pour ce genre de traversée, il fallait naturellement prendre deux passagers qui seraient chargés de s’occuper des chevaux. Lors de l’annonce de ce chargement notre zef n’y a pas cru, ayant déjà été victime d’un superbe canular :
- "Il ne faut pas me faire un coup comme on emnarquera des chevaux à bord, à moi. Ca ne peut plus marcher" disait-il. Hélas, c’était vrai. Il n’a pas eu de chance. Sa sa tête quand ils les a vu arriver sur le quai en camionnette, rentrer dans les box-conteneurs puis embarquer, ça faisait plaisir à voir. ;-))

Ce n’était pas la première fois d’ailleurs qu’on avait ce genre de passagers de Bordeaux vers Abidjan. Les passagers en charge des chevaux étaient jusqu’à ce voyage, toujours des employés du haras mais cette fois, les deux passagers seraient le propriétaire du dit haras et sa secrétaire, qui cumulait sa charge avec une autre fonction auprès du patron d’ailleurs... C’est une autre histoire.

En effet le propriétaire avait fort bien écouté les rapports de voyage de son personnel. Naturellement, il devait donc tôt ou tard embarquer ! On est fort bien logé à bord d’un navire de la SNO. On y mange bien, on y vit fort bien et on s’y amuse parfois encore mieux, surtout lorsque l’Intendant cité plus haut était à bord. Il était aussi excellent en matière de cuisine que dans l’art du canular, ce qui n’était pas peu dire.

Ce jeune pilotin des années cinquante est assez connu aujourd’hui...

La tête que fit donc notre élève en voyant embarquer les chevaux et les passagers en charge, ne pouvait qu’inspirer notre Intendant pour une grave récidive. Le zef pensait impossible qu’un cargo embarquât des chevaux. Pourtant c’est arrivé. Il devenait donc soudain possible de faire croire à autre chose. J’étais de passage chez l’Intendant pour des papiers d’escale, lorsque celui-ci me dit soudain :
- "Tu as vu la tête que faisait le zef devant les chevaux ?" Sourire sardonique. Je suis resté songeur puis l’Intendant-Ecrivain précisa :
- "’Il est cuit à point !!" Alors, j’ai pensé, qu’on allait rire une fois de plus.

Effectivement, le lendemain on annonça au Zef qu’on embarquerait aussi un taureau et qu’il aurait donc la charge importante de passer à la Préfecture et aux Affaires Maritimes en étant chargé (une parfaite petite corvée pour un élève officier) de quelques formalités administratives concernant le taureau. C’était fort simple :
- Il lui faudrait (seulement) aller chercher quelques papiers et en faire signer "un beau" (rédigé pour l’occasion à bord par qui vous savez) aux services vétérinaires, dont tout le monde ignorait si cela existait aux Affaires Maritimes mais à la Préfecture, c’était dans l’odre du probable. Bien sûr on aurait les chevaux mais pas de taureau à bord. Par contre la mission du zef était définie comme suit :
- 1) Une demande officielle pour obtenir les instructions vétérinaires sur ce thème très important, Comment et tous les "combien de temps et combien de fois" devra-t-on branler le taureau à bord durant la traversée ? En effet, une procédure officielle était exigée par l’assurance...
- 2) Celle-ci exigeait fatalement les signatures de l’Administrateur des Affaires Maritimes et des Services Vétérinaires de la préfecturs au bas du document.

Notre Zef fut donc envoyé comme une torpille vers ces deux administrations. Durant cette difficile expédition q’ui ;raconta par la suite avec le succès qu’on devine, des personnesn de la préfecture téléphonèrent deux fois à bord pour obtenir une confirmation et des explications. Un fonctionnaire très sérieux ajouta cependant une note en bas de la seconde page de notre document, comme quoi il n’était pas réellement nécessaire ni utile, de "s’occuper des affaires du taureau" durant le voyage. Mais un autre fonctionnaire, celui-ci sans doute trop sérieux, engueula notre second capitaine au téléphone, tandis qu’on en entendait un autre rire aux éclats en bruit de fond...
- "’Vous trouvez ça drôle ?" ai-je cru entendre. Certains le pensaient en tout cas. Notre zef est finalement revenu à bord avec tout ce qu’on lui demadait, la signature du Médecin des Affaires Maritimes etc... C’est certain, nous ne prenions pas exactement le bon chemin pour être pris au sérieux...

Bordeaux - Bassens déchargement du bois de la COA

Cela dit les canulars de bord étaient aussi montés entre nous, par exemple voici un autre canular spécial pour Officier Radio :
- Ce petit gag fut spécifiquement développé par les soins du Gd Maître en canular, pour l’Officier Radio que j’étais en 1980. Ce sauvage m’a fait peur ce jour-là ! Avec lui, personne à bord n’était à l’abris même le Commandant, à commencer par certains de "ses commandants préférés". Il n’y aurait donc pas de quartier pour l’Officier Radio bien sûr.
- 1981, beau temps belle mer, au large du Maroc à bord du St-Luc.
- Un beau jour, au milieu de l’après-midi je fus appelé d’urgence à la passerelle pour un radar qui se montrait "souffrant". J’ouvre la porte d’accès à la passerelle au bout de la petite coursive : Horreur !

Les deux "display" de radar portaient nromalement leur cône en plastique noir de plein jour, mais l’un d’eux fumait comme un volcan...
- "Vous l’avez arrêté j’espère !"... (Ail, ail, il prend feu ce con... je cherchais des yeux l’extincteur à poudre, suspendu à la cloison arrière)
- "On n’ose plus approcher ! En plus, le display fait parfois un drôle de bruit... Silence"....
Seul l’indicateur de l’autre radar ronronnait comme un chat. Je trouvait bizarre de ne pas voir une mine "assez" consternée sur la tête des gars de quart. D’autre part à cette heure là normalement, il y a moins de monde en passerelle. Grinçant, j’ai commenté :
- "Fallait téléphoner aux pompiers, c’est le 18 !"
En plus, c’était le numéro intérieur de la cabine de l’Intendant terroriste du bord, comme par hasard, ce qui ne s’invente pas ! Pour une fois, il ne l’avait pas fait exprès.

J’ai approché avec précaution du malade puis vite et bien, j’ai baissé la lumière du tube et le gain et j’ai mis stop l’engin en prenant à peine le temps de passer par la position "stand-by". (Ca ne se fait pas mais... Tant pis, ya le feu !)

Bizarre cette odeur, ça ne sentait pas le brûlé mais la cigarette... J’ai soulevé le cône noir avec précaution car il fumait encore. Soudain BZZZZZZZZ !!
J’en ai lâché ce cône qui glissa sur le côté, puis je l’ai rattrapé pendant sa chute. Bien sûr, il y avait un truc :
- Posé sur le verre de l’écran se trouvait un large cendrier SCADOA contenant de nombreux mégots et de quoi entretenir un petit feu...
- Sur le bord de l’écran, un étrange dispositif était encore sur la fixation du cône. Une "corde à piano" en forme de lyre, un élastique puissant sur lequel était accroché un trombone venait d’imposer à celui-ci au moins 200 tours en frottant sur deux fiches cartonnées. Ce truc a fait un bruit aussi étonnant que puissant et inattendu, juste durant le temps nécessaire à l’écartement des deux fiches, enfin libérées...
- "Ah ! C’est malin ! Et trois jours à se payer ma tête"... J’avais "marché" et cru à l’incendie !

L’Atlantis photographié dans l’océan indien par une future victime

Mais à bord tout pouvait arriver avec eux, même en s’imposant de vrais travaux de force ! Lorsqu’un bosco, bien connu pour être aussi farceur que notre terrifiant Intendant-Commissaire, se trouvait embarqué avec lui, tout était devenu possible. Et si l’un des commandants complices résignés ou actifs (pour éviter d’en être victime ?) de la bande était aussi présent à bord, (je pense à l’un d’eux en particulier) Ils auraient été capables de déguiser le navire en cuirassé pendant que les jeunes étaient partis en bordée à terre, ou tout au moins de le travestir comme savait le faire le corsaire Atlantis, rien que pour voir la tête des gars au retour...
- Un soir, c’est arrivé durant les travaux de peinture d’un arrêt technique, ils osèrent même changer le nom et la ville d’immatriculation du navire ! J’aime autant vous le dire, quand on rentre très tard la nuit à la fin d’une de ces sorties légendaires des jeunes Marins, trouver un nom exotique sur le cul du bateau, ça réveille !

Ils n’hésitèrent pas non plus à passer plus de trois heures (!) pour installer la totale longueur d’une aussière dans la cabine d’un jeune pilotin qui n’en revenait pas. Celui-ci n’osa rien dire à personne pour commencer, lorsqu’il a réussi à ouvrir la porte pour rentrer chez lui. Au début, il ne se rendait généralement pas compte qu’il lui serait impossible de dégager ça de chez lui seul ! Le réflexe était ensuite d’essayer de mobiliser discrètement des gars, tous au courant bien sûr mais jounat l’innocence.
- Pendant ce temps Le bosco parcourait tout le bord en déclarant qu’on lui avait volé une aussière, que c’était un scandale, qu’on ne pouvait plus rien laisser ouvert sans méfiance à bord des bateaux à notre époque etc...
- "L’enfoiré qui a tirée mon aussière, il aura affaire à moi..." Un novice très jeune était toujours terrorisé par ce gag !

Il leur faudra s’entendre...
(ce serait d’ailleurs chose faite ! Même si des désaccords subsistent, naturellement)

Il faut le reconnaître, les efforts de la victime pour soudoyer des matelots pour l’aider à débarrasser sa cabine de l’objet volé étaient méritoires. Mais ils avouaient toujours, après avoir recommencé le travail en fin de soirée. Et trois heures de boulot en plus, uniquement pour rire... On ne sait plus faire ça maintenant !
- Autre farce réalisée :
Déconnecter l’éclairage des toilettes du pont "des maîtres" en bout de coursive puis remplacer dans la boîte les feuilles de papier normales par des feuilles de papier carbone. Cela peut aussi se réaliser "à terre", mais à notre époque des imprimantes au laser et des photocopieuses modernes, le papier carbone est devenu rare, hélas.

Un doublé de papes, je me demande comment ils auraient pris ça...

Lorsque le Pape Paul VI est décédé durant l’été 1978, il fut remplacé par Jean-Paul Ier qui décéda peu après dans des conditions restées mystérieuses, moins de quatre semaines plus tard. Ce décès soudain après quelques semaines de Pontificat stupéfia le Monde, qui le fut une seconde fois lorsque son successeur Polonais Jean-Paul II déclara :
- "N’ayez pas peur..." En prenant ses fonctions.
- Il n’est sans doute pas utile de l’écrire, le bulletin de presse que je rédigeais et affichais dans les coursives chaque jour à côté du menu, fut chaudement contesté ! L’un de nous se demanda tout de même, comment j’avais fait ?
- En effet la même information incroyable était diffusée par Radio France Internationale. C’est sûr, deux papes décédés en un mois, on ne pouvait que douter. Seul l’idiot ne doute jamais...
Tout ça pour dire qu’avec une telle équipe à bord, tout événement ou tout objet insolite trouvé en un endroit inhabituel à bord, nous faisait toujours soupçonner le début d’un tour pendable.

Le côté farce existait c’est sûr, mais ce n’était pas vraiment pour rire... Ici le vrai visage de l’Atlantis.

L’homme de l’art me le disait lorsqu’il m’a trouvé en train de lire les mémoires de l’Amiral Rogge, "Sous 10 pavillons". Il aurait aimé "en être", ça C’est sûr !

Bien navicalement - Thierry Bressol - OR 1
- Gare aux gorilles !!
- Autres canulars à bord
- Sous 10 pavillons, un Grand Farceur Maritime
- Le Berger Allemand et les Scouts Marins
- Pour le pape et avec l’amiante

Ce piaf là est moins dangereux que les goélands et les vautours
(au service des lobbies, qui nous ruinent depuis plus de 40 ans)

PS : Je me demande ce que les gens de l’UIM dans "les années cinquante" ont bien pu faire croire, au plus célèbre des pilotins de France...

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A propos de l'auteur

Thierry BRESSOL

Officier radio-électronicien de 1ère classe de la marine marchande (1978/1991)
- Animateur de formation technique & Consultant Telecom GSM en SSII
- Rédacteur/correcteur
- Qui je suis ?


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