Souvenirs de mer

18 octobre 2005

Sous 10 pavillons, un grand farceur maritime

Le corsaire Atlantis restera dans les mémoires de quiconque a su apprécier les "beaux coups" de cette triste époque, ceux qui surent mettre en oeuvre une efficacité et une ténacité extraordinaire et qui de surcroît furent le moins meurtriers possibles, car ceux-là essayaient de ne pas "en faire trop" en matière de mort violente...

"Télégraphier, c’est déjà mourir..." Bernhard Rogge
- Article en lien : "Lückner dernier corsaire"
- (corrigé le 17 janvier 2007 et le 11 novembre 2008)

Deux excellents livres de mémoires de marins m’ont laissé une forte impression, avec et après les récits du commandant Lherminier du sous-marin Casabianca, l’évadé du piège de Toulon :
- "Sous dix pavillons" de l’amiral Bernhard Rogge qui raconta une expédition maritime mémorable à bord du cargo corsaire Atlantis.

Le commandant de l’Atlantis, le capitaine de frégate Bernhard Rogge, plus tard amiral et l’un des fondateurs de la Bundesmarine.

Et "Sous quatre pavillons" de l’amiral Friedrich Ruge qui raconta avec talent sa très longue et très originale quadruple carrière militaire maritime.

L’Amiral Friedrich Ruge, ici dans les années 60

L’amiral Ruge était un homme extrêmement discret et il est par suite peu connu du grand public. Après une longue carrière de spécialiste en radio d’abord (tout jeune durant la guerre de 1914) mais surtout des mines par la suite. Il termina la seconde guerre mondiale comme amiral après de nombreuses péripéties parfois rocambolesques, car c’était une tête dure. Ses quatre carrières furent :
- Le pavillon de l’Allemagne Impériale du Kaiser
- Celui de la république de Weimar
- Celui obligé du IIIème Reich
- Puis celui de la reconstruction de la Marine Fédérale d’aujourd’hui dès 1950.
- Pour la petite histoire, l’amiral Ruge collectionna les ennuis avec les nazis et avec sa santé à la fin de la seconde guerre mondiale. Il fut aussi de tous les amiraux Allemands le seul à avoir compris bien avant que cela n’arrive, que le débarquement allié tant redouté ne serait pas dans le Pas de Calais mais en Normandie. Il commenta la chose lui-même beaucoup plus tard avec humour, en disant avec tout le recul du temps que heureusement personne ne voulait l’écouter !

L’Atlantis photographié dans l’océan indien par une future victime

Le terme "corsaire" pour lui comme pour le commandant Rogge de l’Atlantis n’est pas le plus approprié car il désignait à l’origine le statut privé du marin qualifié ainsi. Rogge et son illustre prédécesseur Luckner étaient des marins de la Marine Militaire Allemande, pas des "indépendants" comme cela se faisait jusque sous Napoléon par exemple. Cela dit les activités du Seeadler et de l’Atlantis avaient cette indépendance et utilisaient le même effet de surprise.

Le capitaine de vaisseau Rogge, également futur amiral dans la Bundesmarine fut le commandant de l’Atlantis. Il sema à sa façon la peur et la méfiance envers tout navire de commerce du 31 mars 1940 au 22 novembre 1941, soit plus d’un an et demi et... Un peu partout au monde. Ce serait la plus longue expédition de guerre maritime moderne.

Tous les deux ont cependant terminé leur belle carrière dans le calme en tant qu’acteurs de la reconstruction de la Bundesmarine d’aujourd’hui.
- Fort différents l’un de l’autre, leur premier point commun était un excellent coup de plume. L’amiral Dönitz avait naturellement plein de choses à nous dire, mais il savait moins bien le raconter que les deux reconstructeurs de la marine allemande.
- D’autre part, ces deux-là n’avaient pas de grands squelettes dans leur placard...

Non, ce n’est pas le Polyphemus, c’est l’Atlantis. C’était surtout "pas de chance" ! Ou "télégraphier, c’est mourir"...

La très longue croisière de guerre de l’Atlantis vaut le coup d’être évoquée. Cela dit il faut surtout lire le récit de l’homme de l’art lui-même, car c’est encore plus intéressant, naturellement. Un film très spectaculaire de Dino de Lorentis a aussi été réalisé sur cette aventure maritime exceptionnelle.

L’Orion, autre corsaire qui connut moins de succès, mais il était aussi redoutable

L’Atlantis fut construit par Bremer Vulkan à Brême en 1937 pour la Hansa Linie sous le nom de Goldenfels (un nom en ...fels comme il se doit chez Hansa, disparue il y a 20 ans) et fut choisi et converti en croiseur corsaire par Deschimag au début de 1940, à cause de ses qualités et caractéristiques très intéressantes.
- Engine Type Diesel
- Horsepower 7.600
- Endurance 60.000 nautical miles
- Speed 17,5 knots - Fuel Type Oil

Le côté farce existait c’est sûr, mais ce n’était pas vraiment pour rire... Ici le vrai visage de l’Atlantis.
L’Atlantis, le château et la passerelle, observez les sabords

Il devint alors un navire militaire avec pour rôle, faire le corsaire ("Hilfskreuzer"), il devint le "Raider 16" en code. Il coula ou captura 22 navires représentant 145.968 T. Cela constituait une moyenne de 242,88 tonnes par jour, c’est à dire un joli record.

L’Automedon, une des plus importantes prises de l’Atlantis

Pour bien mener sa chasse, il disposait d’un hydravion Heinkel 114, (plus un en réserve heureusement, car il y eut de nombreux déboires avec eux) qui fut longtemps l’oeil d’aigle de l’Atlantis.

L’hydravion Heinkel 114, oeil d’aigle de l’Atlantis

Cette croisière de guerre dura 601 jours et ne s’acheva que lorsque les anglais finirent par le chopper, après l’avoir fort longtemps cherché... Pour l’anecdote, l’Atlantis a même dû effectuer de longs travaux en se cachant aux Iles Kerguelen durant la période de Noël 1940. Il s’échoua accidentellement à la suite d’une fausse maneuvre au mouillage et manqua de fort peu être perdu. Le tirer de là fut une galère invraissemblable et cela vaut d’être lu !

L’Atlantis au mouillage secret des Iles Kerguelen où il faillit s’échouer définitivement...

Il fut en effet surpris en flagrant délit d’usurpation d’identité, ayant "adopté" pour Nième silhouette et nom, l’identité du Polyphemus.

Une victime de l’Atlantis, le Talleyrand

En rencontrant le Polyphemus le HMS Devonshire effectua (bien sûr) une vérification approfondie qui localisa le vrai Polyphemus fort loin de là (ça fait désordre) et confirma l’irrégularité de cette situation. "On le tient !" pensèrent-ils probablement tous en même temps...

Comble de malchance cette fois, l’Atlantis était en train de ravitailler les sous-marins U-68 et U-126 qui durent donc s’enfuire d’urgence interrompre le pompage dans des conditions techniques tout à fait rocambolesques en laissant même le commandant du 126 à bord de l’Atlantis...

Toilette à bord d’un U-Boot
(les sous-marins d’aujourd’hui n’ont aucun mal à être plus confortables. Ce document est un secret militaire Allemand)

Celui-ci n’eut même pas le temps de dire ouf : En effet, on ne pouvait pas faire pire, celui-ci était en train de prendre une douche à bord du confortable Atlantis, car à bord des U-Boote les douches... Toute la précipitation du monde ne pouvait faire aussi vite que son Cdt en second qui devait bien sauver son sous-marin...

Malgré l’armement important de l’Atlantis, il n’était pas de taille à lutter contre l’anglais et cela se termina fort mal pour le corsaire. Seule la peur des sous-marins aperçus par l’hydravion du HMS Devonshire a su permettre à l’équipage rescapé d’échapper à la capture car étant prudent, l’anglais quitta les lieux immédiatement après sa victoire.

Un tube lance-surprise de l’Atlantis

Les nombreux naufragés furent donc secourus ensuite par les deux sous marins puis par le pétrolier ravitailleur secret des U-Boote en Atlantique Sud, le "Python" appelé d’urgence au secours. (encore un qui changeait souvent d’identité) On peut immaginer l’embarras cruel des sous-mariniers avec tout ce monde sur deux U-Boote...

Mais le Python fut coulé par le croiseur HMS Dorsetshire quelques jours plus tard. C’est ainsi que les encore plus nombreux (!) rescapés du Python et de l’Atlantis furent répartis à bord des sous-marins U-A, U-68, U-124, U-126 et les sous-marins italiens de la base Betasom de Bordeaux : Tazzoli, Finzi, Calvi and Luigi Torrelli qui durent transporter ainsi environ 400 hommes.

Le retour des rescapés de l’Atlantis à bord du sous-marin italo-bordelais Luigi Torelli

Tous arrivèrent malgré sains (presque) et saufs à Bordeaux en décembre et purent même retrouver leurs proches avant Noël 1941. Ce n’était pas volé, surtout pour l’équipage de l’Atlantis après 601 jours de guerre sur mer et deux naufrages successifs.

Le Cdt Rogge et son équipage furent ensuite accueillis triomphalement à Berlin par Hitler et d’autres autorités, où bien sûr on n’allait pas manquer cette superbe occasion de faire de la propagande.

Les maîtres farceurs de l’Atlantis

En tant qu’officier radioélectronicien et très retrospectivement, je ne peux qu’avoir "dans l’oeil" le Commandant Rogge. En effet il expliqua fort bien son premier souci lors de chaque attaque :
- Lorsque l’Atlantis repérait de loin (avec son hydravion) ses futures victimes puis s’approchait toujours de celles-ci "en ayant l’air de rien" surtout, en faisant souvent un large tour pour paraître croiser la route de cette cible par hasard, il fallait ABSOLUMENT une fois que le masque fut tombé et l’ordre de "mettre en panne" transmis :
- Que le silence radio soit respecté par "l’intéressé"...
- "Télégraphier, c’est déjà mourir..." commenta Rogge.
En effet dès que la victime s’avisait d’émettre, le confrère officier radio de l’Atlantis disposait d’un bouton d’alarme qui déclenchait l’ordre immédiat de tir au canon sur le château de la victime, juste sur les sorties d’isolateurs d’antennes, c’est à dire directement sur le local radio...

Le Comte Felix Von Luckner jeune Officier en 1912
(adolescent fugueur et dissipé devenu matelot à la fin de la Marine à Voile, il fut le dernier Guerrier à la Voile)

A une autre époque, le "Seeteufel" Felix Von Lückner avait fort peu à craindre de la radio des navires ciblés, car tous n’en étaient pas équipés. Par contre, il savait s’en servir : Le Seeadler lançait parfois des appels au secours donnant des positions trompeuses, fantaisistes et "bien" réparties. Ces alertes aux sous-marins semèrent une certaine confusion et le doute partout.

En effet cette impudence fut souvent commise par le navire menacé avant sa capture (avec ou sans l’ordre) d’appeler au secours. L’homme de l’art de la radio fut donc un certain nombre de fois la première victime de son devoir ou de son réflexe.
- Cela me serait assez probablement arrivé de surcroît. On n’a rien manqué... Je ne saurais donc trop apprécier cette tendance à tirer sur les R/O, même avec une solide justification.

Le capitaine de vaisseau en retraite et conférencier Felix Von Luckner

A propos des derniers corsaires, le Cdt Rogge avait un modèle prestigieux : le Comte Felix Von Lückner et son 3 mâts le Seeadler durant la guerre de 1914-1918. Leur premier point commun était la garde relativement confortable des leurs "invités" à bord.
- Là est un autre beau sujet sur lequel nous avons eu de nouvelles informations durant l’Eté 2005. J’y reviendrai peut-être car c’est bizarre, ce scoop (que j’avais soupçonné) n’est pas encore sur le "www". Je n’ai probablement pas su le voir tout simplement...

Le Seeadler dernier corsaire à voiles (1917)

Bien navicallemand - Thierry Bressol - OR1

- Luckner et le Seeadler, dernier corsaire à voiles
- Les croiseurs Emden & Dresden évoqués par "Arte"
- Les cargos sous-marins du Kaiser par Pierre Escaillas
- Merci aux sites :
- Marine Teutonique
- Merchant Navy
- Hilfskreuzer Atlantis
- Reader 16
- Luckner
- Hall Marine

Par Michel Thouin, l’Automédon capturé par l’Atlantis
Portrait d’un U-Boot type IX-B (Mike Rock)

"TUYAUX GRIS", SOUS-MARINS et/ou GUERRES Mondiales

- Le Prince Noir des hommes-torpilles
- L’espion du sous-marin Argo
- Le sabordage de la Flotte de Méditerranée à Toulon le 27 Novembre 1942 (Nouveau)

- L’épouvantable escale du Carlier à Dakar 1/3
- L’épouvantable escale du Carlier à Dakar 2/3
- Le Carlier après son épouvantable escale 3/3

- Pourquoi est-ce arrivé à Vichy ?

- Sous 10 pavillons, Rogge un grand farceur maritime
- Les méthodes du Grand-Amiral
- U-BOOT, la cible
- U-BOOT ou l’Anti-Marine Marchande
- Capitulation en mer le 4 mai 1945
- Les U-Boote avant et après le 4 mai 1945

- Le Gyro s’envoie en l’air à bord d’un U-Boot
- Le mal de mer, l’ennemi
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- Guy de Rothschild en mer

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- "Royale" et Marine Marchande
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Le 18 octobre 2005 : Sous 10 pavillons, un grand farceur maritime

Ce qui est remarquable chez nos amis les Allemands, c’est la continuité. La continuité dans une carriere comme le fait remarquer notre ami Bressol, la continuité dans leur sol voir comment ils ont récupéré la partie de l’Est qu’il faut bien l’avouer tout le monde croyait perdue, la continuité dans la grandeur de leur nation ils ont remis Berlin comme capitale et ils ont bien fait c’est leur patrimoine, alors que nous Français 200 ans aprés on n’ose pas rendre homage historique à nos rois qui ont fait 1500 ans de notre histoire. Et tout cela sans rien renier de leurs erreurs ni de leur grandeur. Nous français devrions nous en inspirer, nous français dont notre histoire est antérieure à l’Allemagne, et à l’Angleterre, dont à nous trois avons fait l’histoire de la marine mondiale, militaire, marchande et scientifique. Car enfin nous sommes une belle république, une belle nation et avons un beau drapeau. OM

Sous 10 pavillons, un grand farceur maritime 19 octobre 2005, par Thierry Bressopl

Effectivement, la continuité et de la suite dans les idées surtout ! D’autre part, cette expédition maritime exceptionnelle qui a rendu Rogge célèbre (et intouchable) constitue aussi un exemple d’excellence professionnelle, tout en ne passant pas sous silence les "grosses boulettes" : Telle que la fausse manipulation d’un off. radio de l’Atlantis avec une antenne, qui eut pour conséquence, de ne pas entendre l’appel au secours d’une victime qui put ainsi donner sa position, donc celle du "corsaire 16"... Il a fallu après cette "petite gaffe" d’une minute seulement et sans conséquence aujourd’hui... s’éloigner sans traîner...

On ne saurait plus faire ça aujourd’hui avec les satellites etc... Autre chose peut-être. Ils ne s’ennuyaient pas à l’époque.
Bien navicalement


A propos de l'auteur

Thierry BRESSOL

Officier radio-électronicien de 1ère classe de la marine marchande (1978/1991)
- Animateur de formation technique & Consultant Telecom GSM en SSII
- Rédacteur/correcteur
- Qui je suis ?


"Souvenirs-de-mer" et "Marine Inconnue" : http://souvenirs-de-mer.cloudns.org/